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Après, c'est trop tard

Inondations : comment l'Ile-de-France persiste à construire dans des zones inondables malgré le risque connu de la grande crue

Alors que l'Ile-de-France a été battue par la pluie ces derniers jours, le niveau de la Seine devrait monter au-delà de 5 mètres ce jeudi. Et pourtant, malgré les risques, les constructions en zones inondables se poursuivent.

Ludovic  Faytre

Ludovic Faytre

Ludovic Faytre est ingénieur environnement. Il est responsable des études "risques majeurs – aménagement" à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France (IAU‑ÎdF).

Ses travaux actuels portent sur la qualification des enjeux humains et économiques, la vulnérabilité systémique et la résilience des territoires, et la culture du risque.

Voir la bio »Bruno Barroca

Bruno Barroca

Bruno Barroca est maître de conférence et professeur à Marnes-la-Vallée. Il a rédigé sa thèse sur les risques et vulnérabilités territoriales faces aux inondations urbaines.

Voir la bio »Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeur d'urbanisme à l'Université de Montréal, spécialiste des zones exposées aux risques naturels, présente à la Nouvelle Orléans lors du passage de l'ouragan Katrina.

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Atlantico : Les intempéries qui frappent le pays aujourd'hui rappellent – toutes proportions gardées – les risques de crue centennale qui pèsent sur toute l'Île-de-France. Dans quelle mesure les constructeurs prennent-ils en compte, ou non, cette réalité ? Quelle est la part de responsabilité des pouvoirs publics dans cette situation ?

Isabelle Thomas & Bruno Barroca : Bien heureusement nous ne sommes pas dans une inondation centennale du bassin de la Seine. Il y a effectivement quelques affluents de la Seine (Le Morbras, Le Loins…) qui sont en situation de crue centennale, mais cela reste des cours d’eau qui sont de petites tailles par rapport à la Seine. En 1910, le niveau du fleuve au pont d’Austerlitz était plus de 4 mètres au-dessus de celui actuel.

Cependant les crues de ces affluents exposent à une échelle réduite ce que serait une crue majeure de la Seine. Ils réveillent la mémoire collective endormie des parisiens sur un risque réel et une nécessité évidente de s’adapter de manière urgente à ce risque, de l’évacuation au rétablissement et à la reconstruction des zones sinistrées. Sur le terrain nous pouvons constater que les territoires inondables n’ont pas été pensés efficacement par rapport à la crue. Le développement urbain et les constructions ne sont pas conçus par rapport au risque d’inondation, ils n’ont pas été adaptés face à cet aléa, accentuant d’autant plus la vulnérabilité des citoyens. Il s’agit d’un problème à la fois de conception mais aussi de planification.

Concernant la planification, pourquoi les zones inondables franciliennes accueillent-elles des prisons, des industries à risques importants, des musées avec des œuvres irremplaçables… ?

Concernant la conception, dans une très grande majorité des cas des solutions architecturales et des méthodes de constructions adaptées auraient pu permettre aux habitations et à des bureaux, des commerces … de ne pas être impactés. Il convient dès maintenant de penser reconstruction, construction et aménagement avec cette prise de conscience du risque. Cette adaptation durable se fait par une connaissance précise de l’aléa et de la vulnérabilité sociétale et territoriale des collectivités locales.

Il est difficile de juger des responsabilités, pouvoirs publics, concepteur, citoyen…. Qui est responsable ? Le problème est en premier dans la méconnaissance du risque. Si la société prend conscience de cette réalité, alors les pouvoirs publics, les acteurs privés et les usagers sauront trouver des solutions et les mettre en œuvre.

Ludovic Faytre : Tout d'abord, des plans de prévention des risques inondations (PPRI) existent et donnent un certain nombre de prescriptions dès lors que des constructions en zones inondables ont lieu. L'objet des PPRI est à la fois de limiter l'urbanisation sur les zones qui sont non construites et de fixer des règles sur les secteurs qui sont construits et qui peuvent faire l'objet d'un renouvellement urbain et dans ces cas-là, il y a des prescriptions sur la reconstruction (niveaux hors d'eau, sécurisation d'un certain nombre de réseaux etc.). 

Face aux fortes dépressions urbaines que l'on connaît en Ile-de-France, heureusement que les PPRI existent. Néanmoins, ils sont insuffisants pour réduire la vulnérabilité car la vulnérabilité ne se limite pas aux dommages directs à un bâtiment mais comprend aussi le fonctionnement d'un quartier, le fonctionnement d'une ville. Or, les PPRI agissent à l'échelle de la construction mais pas à l'échelle de l'aménagement et de l'urbanisme. 

Aujourd'hui, la plupart des constructeurs et des maîtres d'ouvrage s'appuient sur les PPRI. L'étape suivante est d'aborder la réduction de la vulnérabilité sous un angle un peu plus large qui intégrerait les réseaux de fonctionnement métropolitains. 

La culture du risque consiste à parier sur des scénarios : aujourd'hui, le scénario de référence est celui de la crue de 1910, sauf que le jour où une grande crue se produira, le phénomène ne sera pas totalement identique. Il faut donc une capacité d'adaptation par rapport à ce scénario, une marge de manœuvre sur la façon de réagir et de travailler. A l'échelle d'une grande métropole comme la région d'Ile-de-France, les enjeux sont à la fois directs  (dommages sur les bâtiments, les infrastructures) mais aussi indirects (ruptures de réseaux, des fragilités). Les inondations ont donc des conséquences beaucoup plus larges qui vont bien au-delà des zones inondables et impactent tout un tas de secteurs. C'est un jeu d’emboîtement d'échelles, entre la construction, le quartier et le territoire. La réflexion sur la vulnérabilité doit se faire à tous les niveaux. Cette façon de penser et d'aborder la vulnérabilité est assez nouvelle, ce qui explique les difficultés actuelles. 

Quelles sont les causes réelles de ce déni ? S'agit-il de se rassurer en considérant le faible degré de risque, de simple appât du gain ou d'un manque de connaissance de ces sujets ?

Isabelle Thomas & Bruno Barroca : Le déni est un refus de reconnaître une réalité traumatisante. Pourtant la situation de risque d’inondation à Paris et en France est connue. . La France est ainsi dans une position très vulnérable face aux inondations. 17,1 millions de résidents permanents sont exposés aux différentes conséquences des inondations par débordement de cours d’eau, dont 16,8 millions en métropole. La région Île-de-France et notamment son agglomération centrale présente des enjeux urbains majeurs dans les zones inondables avec 18 200 ha exposés dont 60 % en aléas fort à très fort (supérieur à 1 m). Le taux d'urbanisation de la Zone Inondable dans Paris et ses départements limitrophes est supérieur à 95% !

Cette réalité est reconnue par les pouvoirs publics, cependant la complexité de l’écosystème urbain rend difficile la tâche de trouver des solutions rapides et efficaces et peut se traduire par un effet paralysant. Comment s’y prendre ? A quoi serons-nous confrontés lors de la crue, comment gérer l’incertitude? Comment financer une adaptation durable ? Comment conscientiser les élus, les citoyens ? La réponse à ces enjeux majeurs implique toutes les sphères de la société. De plus, les espaces urbains sont des systèmes complexes où tout est lié et interdépendant, il n’est pas facile d’agir sur un élément alors que celui-ci est bien souvent dépendant du fonctionnement des réseaux tels que l’électricité, les télécommunications, l’assainissement, l’eau potable… Chacun de ces réseaux étant lui-même dépendant des autres. Comment s’assurer de la continuité d’activités alors que le personnel ne pourra peut-être pas se rendre sur son lieu de travail ? Dès lors comment agir ?

Il est important de noter qu’un travail important est mené depuis plusieurs années sur la gestion de crise afin de préparer les pompiers, les services de secours et l’ensemble des acteurs à s’organiser. Cela a donné lieu à un exercice nommé SEQUANA qui fut soutenu par l’union Européenne. SEQUANA fut certainement le plus important exercice au monde de gestion d’une crue. Il s’est déroulé durant 2 semaines en Ile de France et impliqua plus de 87 institutions. Cet exercice sensibilise et permet le partage des connaissances, la mise en réseau des acteurs, il permet de se préparer et d’identifier des axes de prévention.C’est une manière efficace d’avancer, une première étape pour trouver des solutions résilientes de même qu’une preuve de la prise de conscience de cette réalité du risque. Comme la société n’est plus dans le déni, il est temps de passer de la gestion de l’urgence à la planification adaptée et durable des territoires.Celles-ci impliquent une connaissance précise des risques et passent par la création de bases de données actualisées tant sur les aléas que sur la vulnérabilité et d’indicateurs précis. Des réflexions sont en cours tant en France qu’au Québec où les enjeux liés aux risques d’inondation sont pris très au sérieux par le ministère de la sécurité publique. Les événements d’inondations actuels aussi douloureux soient-ils sont une opportunité pour penser une urbanisation via une adaptation durable et résiliente.

Ludovic Faytre : Il me semble qu'il est impossible de vivre sans fleuve.

D'une part, il n'existe pas une forme d'inondation mais plusieurs. Les inondations que l'on connaît aujourd'hui sont des inondations par débordement, tandis que les crues dans le sud de la France sont extrêmement violentes et rapides et mettent réellement la sécurité des populations en jeu. En ce qui concerne les inondations par débordement, il est possible de s'adapter au risque. 

D'autre part, Paris, à l'instar des autres grandes villes, s'est appuyée sur le fleuve pour se développer. Aujourd'hui, à l'échelle du Grand Paris ou de la région parisienne, il y a des objectifs très forts en matière de logement, de réseaux d'infrastructures etc. Il ne faut donc pas prendre le fleuve comme une contrainte mais plutôt comme une composante et procéder à des arbitrages. Il ne faut pas tout s'interdire mais s’adapter au risque et à sa nature. 

Les PPRI sont intervenus sur des secteurs qui étaient déjà urbanisés et n'empêchent pas de reconstruire. Ne serait-ce qu'au travers des PPRI, la réglementation autorise la construction en zones inondables mais plus en renouvellement urbain qu'en extension urbaine. 

Vivre à côté d'un fleuve est très agréable, cela assure une qualité de vie, une trame paysagère, un lieu de détente. La vraie difficulté est de rappeler aux populations qu'au-delà de ces avantages, le fleuve peut parfois déborder. Il ne s'agit pas d'une question d’appât du gain mais plutôt d'être conscient du risque d'inondation. 

Quelles sont les régions d'Île-de-France les plus exposées à une crue aujourd'hui ? Comment se faire une idée du risque réel, par rapport à la crue de référence de 1910 par exemple ? D'autres dangers menacent-ils autant les zones de construction ? Lesquels ?

Isabelle Thomas & Bruno Barroca : Il ne faut pas confondre l’espace inondable et le risque. Ainsi, le risque comprend deux éléments essentiel : en premier lieu l’aléa, qui dans le cas présent est l’inondation ; en second lieu la vulnérabilité qui comprend les caractéristiques de la population, des activités économiques, des écosystèmes, des infrastructures essentielles impactées etc…Le risque se concrétise si la crue déborde dans des espaces fortement urbanisés et non préparés. Si les territoires sont adaptés et si les personnes ont également des comportements appropriés, alors le risque diminue et les conséquences sont amoindries. Ainsi par exemple, des vents violents constituent un risque en métropole, surtout s’ils touchent des zones fortement urbanisées et des populations non préparées. Les ouragans traversent régulièrement les Antilles et créent peu de dégât. Cela est lié aux constructions mais aussi aux personnes. Au Japon l’éducation de la population aux séismes permet de réduire les risques… La culture du risque est un élément essentiel et l’éducation des populations une des réponses à la construction de villes résilientes.

Il n’existe pas de territoires qui ne seraient soumis à aucun événement extrême. Les zones urbaines sont menacées de risques nucléaires, de vents violents, de canicules, de ruptures de barrages, les Alpes du sud par exemple peuvent être touchées par des séismes importants …. Les villes ne peuvent pas construire des protections pour chacun des risques. Il faut raisonner de manière globale afin de construire des villes résilientes c’est-à-dire des villes qui s’adaptent, proposent plusieurs modes de fonctionnement, des villes qui peuvent rebondir rapidement suite à des événements majeurs. C’est d’ailleurs la réflexion en cours grâce à la fondation Rockefeller sur Paris Résiliente, initiative qui suscite une prise de conscience de la nécessaire planification de stratégies résilientes afin de concevoir des collectivités adaptées à leurs réalités et donc à leurs risques. 

Ludovic Faytre : Si on se réfère à la cartographie des zones inondables, il s'agit de la zone centrale (Paris et la petite couronne). Les départements les plus impactés sont ceux du Val-de-Marne et des Hauts-de-Seine qui sont plus vulnérables parce qu'ils sont moins bien protégés (alors que Paris bénéficie de plans organisationnels extrêmement performants). En termes d'enjeux, c'est à peu près équivalent dans le Val-de-Marne et dans les Hauts-de-Seine : plusieurs milliers de personnes sont concernées dans les deux départements. 

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