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Michel-Edouard Leclerc a dénoncé des hausses de prix « suspectes » et demande à ce que les députés ouvrent une commission d’enquête sur les origines de l’inflation.
Michel-Edouard Leclerc a dénoncé des hausses de prix « suspectes » et demande à ce que les députés ouvrent une commission d’enquête sur les origines de l’inflation.
©ERIC PIERMONT / AFP

Pouvoir d'achat

Inflation record en juin : Michel-Edouard Leclerc voit la moitié des hausses de prix comme suspectes. Faut-il le croire ?

Si la grande distribution est bien placée pour suivre l’inflation, son cynisme et les pressions extrêmes exercées sur les producteurs rendent sa parole questionnable.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Invité sur RMC-BFMTV jeudi matin, Michel-Edouard Leclerc, président du comité exécutif des magasins Leclerc, a dénoncé des hausses de prix « suspectes » et demande à ce que les députés ouvrent une commission d’enquête sur les origines de l’inflation. Peut-on lui donner raison ? Certaines entreprises gonflent-elles actuellement leurs marges en justifiant d’une hausse de prix liée à l’inflation ou à la guerre en Ukraine ? Quels exemples avons-nous ? Faire porter l’accusation sur « la moitié » des hausses de prix est-il crédible ?

Michel Ruimy : La hausse des prix à la consommation en France devrait encore s’accélérer au mois de juin pour atteindre 5,8% sur un an,. L’inflation est tirée, depuis 1 an, par la progression des prix de l’énergie (+33,1%) et des produits alimentaires (+5,7%). La guerre en Ukraine n’a fait que renforcer les vents contraires qui existaient avant le début du conflit (redémarrage de l’économie post-Covid 19 : rebond de la demande avec une saturation des capacités de production couplée à l'engorgement des capacités de transport logistique), mais qui auraient dû se dissiper au cours de l’année. Cela s’est traduit, en particulier, par des hausses de tarifs sur les matières premières qui, au-delà de l’énergie, se sont propagées aux prix de l’alimentation et sur certains produits industriels et services.

L’adjectif « suspectes » qualifiant les hausses de prix sous-entend davantage une entente voire un « effet d’aubaine » que le libre jeu du marché. Si cela est avéré, ceci signifie que l’ensemble des acteurs constatant que les prix augmentent, les industriels et les autres entreprises suivent la tendance en relevant, par anticipation, leurs prix. Sur 1 an, les coûts des produits manufacturés ont progressé, en moyenne, d’environ 2,5% c’est-à-dire moins de la moitié de la hausse générale. Les firmes, prises en étau entre fournisseurs gourmands et clients mécontents, réduisent ainsi leurs marges, ce qui risque, à terme, de peser sur leurs investissements et sur l’emploi.

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Le gouvernement a déjà convié, à la mi-mars, distributeurs et industriels de l’agroalimentaire à se réunir de nouveau pour revoir les contrats, tout juste signés, fixant le prix de certains produits vendus dans l’année en grandes surfaces. Les premiers arrangements avaient abouti à une augmentation moyenne de 3% des prix facturés par les industriels aux distributeurs.

Face à une persistance de l’inflation, ne va-t-on pas se diriger vers une spirale de la renégociation ?

Michel-Edouard Leclerc pointe notamment le cas des grandes entreprises internationales. Sont-elles effectivement celles qui pourraient avoir le plus de facilité à moduler leurs hausses de coût pour augmenter leurs marges ? Avons-nous des indices qu’elles le font ?

De manière générale, les grands groupes internationaux ne sont pas soumis aux hausses conjoncturelles des prix de l’énergie dans la mesure où les prix sont négociés sur une base annuelle. Les industriels de l’agroalimentaire ne décrètent donc pas de hausses mondiales de matières premières car, en théorie, si une entreprise agit, de manière déraisonnable, en matière de hausse de tarif, une firme concurrente profitera de la situation.

Au-delà de l’inflation, la question fondamentale sous-jacente reste la question du pouvoir d’achat des consommateurs. Or, certaines augmentations ne découlent vraisemblablement pas de la guerre en Ukraine ou sont totalement immodérées. Il convient donc de distinguer les hausses purement spéculatives, opportunistes de celles qui ne peuvent être justifiées et qui en sont les auteurs.

Le président du groupe Leclerc prend l’exemple des produits cacaotés de Nestlé ou Mars, dont la matière première est récoltée bien loin de la guerre en Ukraine. Son argument est-il suffisant pour démontrer que la hausse des prix est artificielle dans un contexte de marché mondialisé et avec de nombreux intermédiaires ?

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Les grandes firmes spécialistes de l’alimentaire ont enregistré des chiffres d’affaires satisfaisants au premier trimestre 2022, en répercutant les hausses des coûts (« effet-prix ») sur leurs clients (commerces, consommateurs finaux). Face à l’augmentation des prix de l’énergie et des matières premières, et aux difficultés logistiques, elles ont ainsi souhaité conserver leurs marges au risque d’une baisse de la consommation et donc… une réduction des ventes en grandes surfaces alimentaires.

Rappelons qu’en 2008, les deux géants des barres chocolatées avaient fait l’objet d’une enquête pour entente en Allemagne aux côtés de cinq autres entreprises, après que leurs prix eurent décollé de 25% au même moment. Les entreprises s’étaient défendues en attribuant cette augmentation à la hausse des cours des matières premières. En 2013, l’autorité canadienne de la concurrence avait soupçonné le géant suisse, les groupes américains Mars et Hershey ainsi que le distributeur canadien Itwal de s'être entendus secrètement pour négocier frauduleusement les tarifs des confiseries chocolatés qu'ils vendent.

Il n’est donc pas innocent que le président du groupe Leclerc attire l’attention sur ces groupes dans la mesure où ils ont déjà été condamnés pour entente sur les prix. En demandant une commission d’enquête sur les origines de l’inflation depuis les transports jusqu’aux consommateurs, il réitère, sous une autre forme, l’antienne d’un « ministre qui aurait une bonne connaissance du chariot des Français » en souhaitant la création d’un ministère de la consommation, indépendant des agriculteurs, des distributeurs et des industriels.

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Lorsque l’on connaît le cynisme de la grande distribution et les pressions extrêmes exercées sur les producteurs, est-il réellement crédible que ces derniers, notamment les plus petits, puissent réussir à filouter pour dégager de la marge ?

La répercussion de la hausse sur les prix à la consommation des produits alimentaires dépend des relations entre fournisseurs et distributeurs et de leurs rapports de force. En théorie, les degrés de concentration respectifs des fournisseurs et des distributeurs en constituent le principal déterminant, auquel s'ajoutent d’autres facteurs, notamment la différenciation des produits, le cadre réglementaire et les effets dynamiques du jeu de la concurrence dans une relation verticale suivie.

Depuis plusieurs décennies, l’équilibre des relations entre distributeurs et fournisseurs a largement été modifié au profit de la grande distribution, plus concentrée. La « guerre des prix » à laquelle se livrent les grandes et moyennes surfaces se fait au détriment des industriels et des petits acteurs du monde agricole.

Il est nécessaire de mieux les rémunérer, mais aussi de permettre aux entreprises de maintenir les emplois et les investissements. Une situation à laquelle la loi Egalim, adoptée en 2018, n’a pas apporté de réponses satisfaisantes.

Peut-on voir dans les propos de Michel-Edouard Leclerc une volonté de faire pression sur les producteurs pour chercher à moins les payer ?

Michel-Edouard Leclerc n’est pas un philanthrope, sa prise de position, qui fait sans doute écho à ce que peut penser une bonne partie de la population, vise quel objectif ? Il n’en dit rien. Pourrait-on y entendre une crainte de subir une érosion grandissante de toute une frange de la clientèle de ses magasins s’il est contraint de répercuter les hausses exigées par ses fournisseurs ? Ou encore un risque grandissant de perte de bénéfices, avec des charges toujours plus importantes ? Sera-t-il entendu, soutenu ? Les consommateurs verront-ils dans leur porte-monnaie, les conséquences de cet appel à, si ce n’est limiter, au moins justifier l’envolée actuelle des prix ?

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