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La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, arrive pour une réunion de l'Eurogroupe au siège de l'UE à Bruxelles, le 17 février 2020.
La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, arrive pour une réunion de l'Eurogroupe au siège de l'UE à Bruxelles, le 17 février 2020.
©John THYS / AFP

"Forward Guidance"

Inflation : la BCE, cette grande timide

La Banque centrale européenne a laissé sa politique monétaire inchangée et a indiqué ce jeudi ne pas anticiper de hausse de ses taux historiquement bas avant de voir l'inflation "durablement" atteindre le nouvel objectif fixé à 2%. Cette nouvelle définition doit permettre à la BCE de prendre son temps avant de durcir sa politique monétaire.

François-Xavier Oliveau

François-Xavier Oliveau

Associé d'Initiative & Finance, François-Xavier Oliveau accompagne les entreprises dans leur transition écologique, à la fois en capital et sur le plan opérationnel. Il vient de publier La crise de l'abondance aux Editions de l'Observatoire. Il y interroge l'invraisemblable paradoxe d'une société plus riche que jamais mais traversée de crises majeures. Après avoir décrit le mécanisme d'innovation et de baisse permanente des prix qui nous donne accès à l'abondance, il propose des solutions concrètes pour maîtriser cette abondance. Son premier essai, Microcapitalisme (PUF, 2017, collection Génération Libre) a obtenu le prix du jury du comité Turgot. Il a enfin publié en avril 2019 une étude avec l'Institut Sapiens sur les impacts entre technologie, prix et monnaie, Pour la Création d'un dividende monétaire.

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Atlantico : Jeudi 22 juillet, la Banque centrale européenne s’est engagée à maintenir les taux d’intérêt afin de continuer à garantir un taux d’inflation viable face à la rapide propagation du variant Delta. Elle n’augmentera pas donc les coûts d’emprunt tant qu’elle ne voit pas l’inflation atteindre son objectif de 2%. Après un an d'attente, les annonces de Christine Lagarde sont-elles surprenantes ? L’inflation pourrait-elle repartir ?

François-Xavier Oliveau : L’inflation reste encore basse en zone euro, à 1,9%, et même seulement 0,9% en corrigeant des fluctuations des matières premières et produits alimentaires. Ces chiffres sont en réalité particulièrement faibles compte-tenu de deux facteurs qui devraient être inflationnistes. D’une part, la banque centrale a stimulé la création de liquidités depuis le début de la crise, avec une quantité de monnaie (M3) qui a augmenté de 14% depuis janvier 2020. De l’autre, la reconstitution chaotique des chaînes de production et de transport a provoqué une très forte hausse des matières premières, du transport maritime et de certains produits manufacturés depuis quelques mois. Il est probable que ces hausses de matières premières fassent monter l’inflation au-dessus des 2% dans les mois qui viennent, mais on reste à un niveau bas, très loin d’une reprise de l’inflation parfois annoncée.

La position de la BCE n’est donc pas surprenante. Elle a recalé son objectif à 2% au lieu de « légèrement en-dessous de 2% » et accepte de le dépasser temporairement, ce qui pourrait être le cas dans les prochains mois. Mais ces modifications ne représentent pas un changement majeur de politique monétaire, simplement un ajustement technique.

La BCE est donc dans ses objectifs d’inflation : elle en aurait donc retrouvé la maîtrise ?

La BCE est dans l’œil du cyclone, cette zone de faux calme avant la reprise de la tempête. Car la faible hausse des prix malgré ces pressions inflationnistes suggère que des pressions déflationnistes compensatrices sont à l’œuvre. On l’oublie trop souvent, mais les prix baissent structurellement dans une économie qui fonctionne et qui innove, grâce aux efforts de productivité des entreprises transmis au marché par la concurrence. Cette baisse s’accélère aujourd’hui, notamment grâce à la numérisation des processus des entreprises, que la crise sanitaire a grandement accéléré.

Pour l’instant, ces pressions déflationnistes et la hausse des matières premières s’équilibrent. Mais le prix de ces matières premières baissera lorsque les chaînes logistiques retrouveront leur équilibre. Cette baisse viendra alors accentuer les pressions déflationnistes structurelles. C’est du reste exactement ce qui s’était passé en 2015 et 2016, quand le pétrole est redescendu des sommets atteints les années précédentes. La zone euro avait frôlé la déflation et avait alors lancé son programme d’assouplissement quantitatif.

A ce moment-là, probablement en 2022, la BCE sera donc confrontée à des pressions déflationnistes massives. Mais elle n’aura pas d’outil pour les traiter. Il n’est plus possible de baisser les taux. Quant aux rachats d’actifs, leur efficacité sur les prix à la consommation est très limitée. L’argent créé part dans les circuits financiers et pousse l’inflation des actifs, actions ou immobilier notamment, en accentuant les inégalités de patrimoine et en contribuant à un climat social très tendu.

Comment la BCE va-t-elle faire pour ce sortir de cette situation ?

La seule solution me semble être l’injection monétaire directe aux ménages, que je promeus depuis 2019. Le Conseil d’Analyse Economique a également proposé ce type d’action en juin dans une note très claire. L’idée est de procurer de l’argent aux ménages, sans contrepartie, afin qu’ils soutiennent le niveau des prix par la consommation. Aussi étonnante qu’elle cela puisse paraître, l’option est extrêmement solide sur le plan économique. Le dispositif serait beaucoup plus efficace que le schéma actuel, et bien plus juste sur le plan social. Evidemment, il ne serait utilisé qu’en situation d’inflation inférieure à la cible. Il permettrait également de ramener les taux en territoire positif, ce qui est essentiel pour la stabilité à terme des banques et des compagnies d’assurances.

Il est vraiment dommage que la BCE n’ait pas souhaité considérer cette option dans le cadre de sa revue stratégique. La hausse temporaire des matières premières soulage temporairement la pression sur la BCE, c’est le moment idéal pour anticiper la prochaine crise. Faute de le faire, la BCE risque d’être dépourvue d’outils lorsque surviendra cette inévitable crise déflationniste.

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