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Impossible de mesurer le succès de la primaire tant qu'on ne saura pas qui est allé voter
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Où sont les chiffres ?

Impossible de mesurer le succès de la primaire tant qu'on ne saura pas qui est allé voter

Les analyses vont bon train sur le sens du vote au premier tour de la primaire PS. Mais, faute de données récoltées sur le terrain, le portrait-robot du "peuple de gauche" qui s'est rendu aux urnes lors de cette élection pourrait bien se révéler faux...

Christophe  Guilluy - Bruno Cautrès

Christophe Guilluy - Bruno Cautrès

Christophe Guilluy est géographe.

Chercheur auprès de collectivités locales et d’organismes publics, il est également le coauteur, avec Christophe Noyé, de L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France (Autrement, 2004).

Il a publié plus récemment Fractures françaises (Bourin, 2010).

Bruno Cautrès est chercheur au CNRS et au CEVIPOF. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques
 

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Atlantico : Comment interpréter le résultat du premier tour de la primaire socialiste ? Quel est le portrait-robot de l’électeur de ce dimanche ?

Christophe Guilluy : A l’heure où je vous parle, nous ne disposons d’aucun sondage sorti des urnes, mais seulement des résultats géographiques des votes. Ceux-ci ne veulent malheureusement pas dire grand-chose à partir du moment où l’on ne connait pas le profil de l’électeur. Si celui-ci est un CSP+ bobo, qu’il se trouve dans le Nord-pas de Calais ou en Ile-de-France ne change pas grand-chose : nous avons à faire au même type d’électeur. Inversement des petits employés ont pu voter dans les bureaux de Lille !

Difficile dans ce contexte de tirer des conclusions quant à la sociologie des différents candidats ! J’entends par exemple que Ségolène Royal a perdu le « vote populaire », mais ces catégories sont-elles allés voter ? Est-ce que finalement les différents candidats ne se sont pas partagés à peu près le même électorat ?

Dans ce contexte, il faut rester sur le fait saillant de ces élections, il est idéologique, c’est la percée d’Arnaud Montebourg. Gaël Brustier a raison de dire qu’il s’agit d’une « victoire » culturelle. Avec la « démondialisation » c’est la première fois depuis vingt ans que le PS émet une idée ! On peut être pour ou contre, mais au moins il est possible de se positionner car il y a matière à réfléchir. Évidemment, la bonne nouvelle serait que son électorat soit un peu différent de l’électorat PS, plus populaire, différent de celui de Hollande. Pour l’heure il est impossible de le dire et ce d’autant plus que les enquêtes délivrées pendant la campagne laissait entendre que son audience n’était pas particulièrement forte chez les ouvriers.

Tout ceci donne matière à s’interroger sur le protectionnisme tel qu’il est pensé par la gauche. S’il est avéré que l’électorat de Montebourg ne capte pas plus les classes populaires, cela signifierait que le protectionnisme prôné notamment par Emmanuel Todd est un « protectionnisme chic » : il ne s’inscrit que dans le cadre lointain de l’Europe, n’évoque ni la nation ni l’immigration alors que dans la tête des gens, le protectionnisme est global et correspond à une protection vis-à-vis de la mondialisation et des flux migratoires. Cependant, s’il est donc excessif d’évoquer un soutien populaire autour de la démondialisation d’Arnaud Montebourg, la direction est bonne, c’est un début, selon moi.

À défaut de sondage sortie des urnes, ce qu’il faut calculer c’est la valeur absolue de l’électorat qui a voté hier dans les grandes métropoles : si on additionne les vote de toutes les grandes métropoles et qu’on obtient un pourcentage d’environ 50 à 60% des 2,5 millions d’électeurs qui ont voté dimanche, alors il est faux de prétendre qu’il s’agit d’un succès populaire. Le chiffre de 2,5 M d'électeurs à la primaire ne serait alors en effet pas du tout représentatif de la sociologie de la population française.

Quelles sont donc les données qui manquent pour analyser cette élection ?

Il faudrait savoir qui s’est déplacé. Si la majorité des personnes qui se sont déplacées sont des fonctionnaires, des bobos et des CSP+, il y a un biais. Puisqu’il n’existe pas de sondages sortie des urnes où l’on interroge l’électeur sur son appartenance socio-culturelle, c’est impossible de trancher. Le souci, c’est que malgré cette absence d’étude, la gauche est déjà dans la surinterprétation ; comme je vous l’indiquais lors des dernières élections sénatoriales, comme ce fut le cas lors des régionales, etc.

Une fois de plus on reprend l’idée « le peuple de gauche s’est mobilisé ». Mais de quel « peuple de gauche » parle-t-on au juste ?

Peut-on parler d’une « Martine Aubry des villes » et d’un « François Hollande des champs » en s’appuyant sur les résultats géographiques de ces candidats, comme le fait par exemple le site Rue89 ?

Mais de quoi parle-t-on quand on parle des « champs » ? Des ouvriers ? Des cadres ? Des fonctionnaires ? On pourrait très bien finalement parler de « Martine Aubry des villes » ET de « François Hollande des villes » ! L’électorat de François Hollande, en valeur absolue, reste – à priori  issue des grandes villes, tout comme celui de Martine Aubry. Et puis, on peut avoir un vote important pour François Hollande dans telle région industrielle, mais que les électeurs issus de ces régions soient des cadres ou des enseignants. Ca rappelle un peu l’histoire des mairies communistes de banlieues élues par une fraction ultra minoritaire et peu représentative de la population.  

Mais c’est le jeu médiatique : nous allons assister dès demain à une surinterprétation des chiffres. François Hollande est d’ordinaire associé à une image « DSK-libéral », il va donc se servir du fait qu’il ait de bons scores dans des départements ruraux et populaires pour améliorer son image. Reste que tant qu’on ne connait pas l’électeur type, c’est impossible de tirer une analyse complète et objective de cette primaire.

Alors, c’est vrai, 2,5 millions de personnes se sont déplacées aux urnes et cela constitue une bonne nouvelle pour la démocratie. Mais par rapport à l’électorat potentiel de la gauche, 2,5 millions c’est relativement faible. Ce  scrutin est peut-être un indicateur de l’opinion des électeurs des grandes villes sur les six candidats à la primaire PS. Au final, on ne sait pas qui a voté véritablement dans les champs !

Ne partez-vous pas du présupposé idéologique que les électeurs de la primaire viennent forcément des grandes villes ?

Ce qui est certain, c’est que si l’on s’intéresse à la carte des bureaux de vote de la primaire, on constate que le maillage était quand même bien plus dense dans les métropoles qu’ailleurs. Il y  avait plus de bureaux de vote dans les grandes villes que dans la campagne. Il convient d’étudier les chiffres précisément département par département avant de tirer des conclusions définitives.

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