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La langue suédoise et la langue anglaise sont dans un rapport de proximité très étroit.
La langue suédoise et la langue anglaise sont dans un rapport de proximité très étroit.
©Reuters

Perte d'influence

Il n'y a pas que l'anglais... Les Suédois aussi sont beaucoup plus efficaces que les Français pour créer les mots du monde moderne

Le Conseil de la langue suédois a révélé mardi 26 mars avoir retiré de sa liste de néologismes le mot "ingooglable" après des demandes du géant américain d'Internet Google qui n'a pas apprécié que l'on déforme son nom.

Olivier  Soutet

Olivier Soutet

Olivier Soutet est linguiste, maître de conférences et professeur à l'université Paris-Sorbonne.

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Atlantico : Le mot "ingooglable" (ogooglebar en suédois) a été retiré de la listes des néologismes du dictionnaire suédois. La langue suédoise est une habituée des néologismes à portée internationale. Comment expliquer un tel phénomène ? Les Suédois sont-ils spécialement inventifs ?

Olivier Soutet : La Suède est un pays qui est très largement bilingue. C'est un pays, comme les Pays-Bas, la Norvège ou d'autres de ce type, où l'anglais tient une place considérable. Les Suédois continuent bien évidemment à parler suédois en privé. Mais à partir d'un certain degré de qualification assez modeste, ils parlent couramment anglais. Du coup, la langue suédoise et la langue anglaise sont dans un rapport de proximité très étroit. C'est sans doute quelque chose qui joue beaucoup dans la tendance des Suédois à créer des néologismes à l'échelle internationale. En Suède, la quasi-totalité des cours en université ont lieu en anglais. Les Suédois essaient donc, à l'intérieur de l'anglais, de garder leur propre touche, mais ils s'exportent beaucoup en tant que locuteurs anglophones. Un Anglais peut lire facilement un texte d'un Suédois écrit en anglais y compris avec sa petite touche suédoise telle que les mots cités dans l'article de The Atlantic. Cela passe assez facilement. Rien de tel à partir du français.

En effet, mis à part le néologisme "zlataner" la langue française semble beaucoup plus en retrait... Pourquoi le français a-t-il autant de mal à créer de nouveaux mots à portée internationale ? Les mots que l'on crée ne parlent-ils qu'à nous ?

A l'inverse des Suédois, les Français continuent de s'exprimer majoritairement en français. L'idée majoritairement émise, c'est que le français est une langue réputée inapte pour les mots des technologies modernes. En effet, le français est très connoté dans certains domaines historiquement forts comme le luxe, la mode ou la gastronomie. Il existe des néologismes en termes de plats, de caractérisation concernant le goût... Dans ces domaines, effectivement il y a exportation du français. Revers à la médaille : cette spécialisation historiquement développée du français dans certains domaines fait que la connotation l'oriente dans une direction. Par voie de conséquence tout ce qui appartient aux technologies modernes type informatique, téléphonie mobile, média… paraît étranger à son champ d'application. Il existe donc un effet de différenciation qui joue en sa défaveur. Parce que le vocabulaire des technologies nouvelles est parlé par beaucoup plus de monde que celui de la gastronomie ou de la mode.

Cependant, le français n'est pas incapable de dire les technologies. Mais ce n'est pas comme cela qu'il est perçu de l'extérieur. La perception du français, à tort ou à raison, c'est une perception de langue de culture, de raffinement. Du coup, par sa qualification très précise, le français se retrouve inconsciemment disqualifié chez les étrangers pour des domaines plus spécialisés mais plus facteurs d'internationalisation des mots. Comme l'anglais l'est avec la technologie.

Alors que l'exportation de l'anglais joue un rôle essentiel dans l'influence des Etats-Unis et du Royaume-Uni, le français perd de son influence par rapport à son glorieux passé. Comment l'expliquer ?

Le recul du français est lié au recul de la position internationale de la France. Mais il faut dire que ce qui triomphe ce n'est pas l'anglais mais l'anglo-américain. C'est surtout grâce à la puissance des Etats-Unis que l'anglais est si dominant. La bascule intervient à la fin du XVIIIe siècle en faveur de l'anglais. Le XIXe siècle va être le grand siècle de la puissance britannique et à ce moment là il y a une grande poussée de la langue anglaise. Aujourd'hui, la langue anglaise a une influence parce qu'elle est la langue de la première puissance mondiale. C'est pour cela que je préfère le terme d'anglo-américain car ce n'est pas en tant que langue de la Grande-Bretagne que l'anglais est dominant.

La puissance de l'anglo-américain tient au fait qu'il est contemporain d'une grande mondialisation technologique. Le français était une langue de prestige au XVIIIe siècle mais avec un réseau de communications très limité. Le français n'a jamais eu le statut qu'a l'anglo-américain aujourd'hui. Il était la langue des élites, de la diplomatie, des écrivains, des philosophes, des scientifiques, des mathématiques. Autant de domaines très élitistes. Tandis que l'anglo-américain aujourd'hui est la langue de gens qui sont très peu cultivés mais qui achètent des technologies commercialisées par des firmes américaines.

La langue française use énormément d’anglicisme récent (booké, checker, deadline, débrief etc.). L'inverse existe-t-il encore ?

A date plus ancienne évidemment. Mais dans le monde moderne, en-dehors des domaines de spécialisation déjà évoqués, le français exporte très peu son vocabulaire.

Dès lors, peut-on dire que les Français sont linguistiquement largués ?

C'est une formulation un peu radicale mais en tout cas la langue française n'est pas perçue comme une langue dominante. C'est tellement vrai que les Français importent des mots en plaquant l'anglicisme, sauf pour les verbes où une conjugaison est nécessaire. Alors qu'au XIXe siècle quand on importait des mots d'une autre langue, on les francisait.  Par exemple, "packet-boat" va être francisé en "paquebot"au point que les Français ne devinent pas son origine. Aujourd'hui on ne francise plus les mots anglais. Ceci s'explique probablement par le prestige considérable de l'anglais. 

Existe-t-il une autre langue que l'anglais capable de s'imposer dans le monde moderne ? L'espagnol, le chinois, le russe, l'arabe ?

En l'état actuel des choses ces langues restent des langues régionales. Il faut bien distinguer une chose : le poids d'une langue n'est pas exactement proportionnel au nombre de personnes qui la parlent. Par exemple, dans les années 60, on nous disait : "il faut apprendre le russe". Mais en réalité, le russe n'est jamais devenu une langue internationale. Aujourd'hui, le russe reste un dénominateur commun aux anciennes républiques de l'URSS mais c'est une langue marginale. Les langues internationales sont en petit nombre. D'une certaine façon d'ailleurs, le français demeure une langue internationale car il a des implantations très variées dans le monde. Ce qui n'est pas le cas du chinois qui n'est implanté qu'en Chine.

Et dans le futur, le français va-t-il pouvoir récupérer un peu de son prestige d'antan ?

Il me semble que le français a une carte à jouer sous réserve de ne pas vouloir concurrencer l'anglais. Dans les formations actuelles des jeunes diplômés, dans certains secteurs d'activité, on demande de plus en plus aux étudiants de connaître trois langues. C'est là que le français a une carte réelle à jouer. Ce n'est pas un hasard si on a beaucoup d'étudiants étrangers dans nos universités. Ils viennent en France parce qu'ils ont besoin de cette troisième langue de communication. A ce moment là, la partie se joue avec l'espagnol voire l'allemand. En laissant l'anglais de côté, il n'y a plus vraiment de candidats possibles en choix de troisième langue.

 Propos recueillis par Maxime Ricard

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