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La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'exprime lors d'une conférence de presse sur le Global Gateway au siège de l'UE à Bruxelles, le 01 décembre 2021.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'exprime lors d'une conférence de presse sur le Global Gateway au siège de l'UE à Bruxelles, le 01 décembre 2021.
©Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

Illusion d’optique

Global Gateway : la réplique en carton pâte de l’Union européenne aux nouvelles routes de la soie

La Commission Européenne vient de présenter une nouvelle stratégie pour répondre aux "nouvelles routes de la soie" chinoises : un plan de 300 milliards d'euros d'ici à 2027 dans divers projets à travers le monde.

Sébastien Cochard

Sébastien Cochard

Sébastien Cochard est économiste, conseiller de banque centrale. Il exprime ses vues personnelles dans Atlantico.

Twitter : @SebCochard_11

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Atlantico : Il y a quelques jours, l'Union européenne a lancé le Global Gateway, un plan de 300 milliards d'euros d'ici 2027. Quels sont les objectifs de ce plan ? Dans quels domaines ces milliards seront-ils investis ?

Sébastien Cochard : Annoncé conjointement par la Commission européenne et le haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères, le "Global Gateway" (ne cherchez pas la traduction française officielle de ce label abscons, elle n'existe pas) est, je cite "la nouvelle stratégie européenne visant à développer des liens intelligents, propres et sûrs dans les domaines du numérique, de l'énergie et des transports et à renforcer les systèmes de santé, d'éducation et de recherche dans le monde entier. Elle est synonyme de connexions durables et fiables qui sont au service des citoyens et de la planète, pour permettre de relever les défis mondiaux les plus pressants, allant du changement climatique à la protection de l'environnement, en passant par l'amélioration de la sécurité sanitaire et le renforcement de la compétitivité et des chaînes d'approvisionnement mondiales."
Derrière le fatras de la novlangue bruxelloise, vous devinez aisément qu'il s'agit, comme pour le plan de relance, de pousser -cette fois globalement- le "green", le numérique, et les idéologies globalistes non-genrées et autres fadaises déconstructionnistes. Ce qui n'est pas dit explicitement mais est bien connu, notamment car cela a été débattu au Conseil européen de juillet, est que le Global Gateway constitue la pierre européenne à l'édifice que cherchent à bâtir les américains en vue du "containment" de la Chine, et en particulier le global gateway est supposé concurrencer et tailler des croupières aux "nouvelles routes de la soie" ("New Belt & Road Initiative", auparavant dénommé "One Belt One Road"). Mais, alors que les Etats-Unis impriment des dollars sonnants et trébuchants pour financer leur initiative globale "Build Back Better", l'UE met en place comme d'habitude un jeu de bonneteau de garanties par le budget européen qui fera pschitt.  

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Derrière le battage médiatique, combien d'argent sera réellement mis sur la table et susceptible d'être mobilisé ?

Très peu d'argent public véritable "nouveau" sera mobilisé, et encore seulement potentiellement, de l'ordre de quelques milliards. Il s'agit en effet du jeu classique (sur lequel se fondent la plupart des financements de la Banque Européenne d'Investissement, par exemple) de projets financés par le secteur privé et qui reçoivent une garantie par le budget de l'UE. L'estimation de la probabilité de réalisation effective des pertes donne lieu à un effet de levier pouvant aller jusqu'à 15 et permettre ainsi l'affichage de ces montants totalement virtuels de centaines milliards. Pour le reste, il s'agira de requalification, sous l'enveloppe "global gateway", soit d'enveloppes budgétaires de l'UE déjà existantes, soit de financements externes de la BEI qui auraient de toute manière été engagés.

Y a-t-il suffisamment d'argent en jeu pour espérer réellement concurrencer la Chine comme semble l'espérer l'UE ?

Non bien sûr. Les nouvelles routes de la soie représentent 2.700 milliards d'investissements, en projets d'infrastructures réels, et non pas un gloubiboulga idéologique qui financera des éoliennes dans des pays qui n'ont pas de routes.
Notons tout de même que tout n'est pas parfait non plus dans le meilleur des mondes chinois. La route de la soie est l'exportation par la Chine d'un dispositif macroéconomique de spoliation de leur population par les élites. Je m'explique: la Chine n'a pas de système de retraites publiques. Les retraites sont constituées par l'épargne bancaire (les banques sont toutes publiques) des travailleurs. Or les dépôts bancaires bénéficient d'un taux de rémunération qui est inférieur à l'inflation : leur valeur réelle décroît donc structurellement. Que font les banques du profit qu'elles réalisent sur le dos d'un milliard de déposants individuels ? Elles prêtent ces montants colossaux (en réalité elles donnent ces montants) aux fils de famille de la nomenklatura du parti, les "princelings", sous prétexte de financer des projets d'investissements grandiloquents, de villes nouvelles ou des ponts qui ne mènent nulle part, projets jamais terminés et emprunts jamais remboursés. Ce "modèle" de développement interne (permettant au passage l'enrichissement colossal d'une petite minorité connectée familialement au parti) étant arrivé à ses limites à l'intérieur du pays, la route de la soie permet de le reproduire à l'étranger, entraînant souvent dans leur chute les bénéficiaires locaux, comme on l'a vu récemment avec l'affaire du pont au Monténégro. La route de la soie n'est pas que cela, mais elle l'est en partie. Sa portion "efficace", l'est toutefois de multiples fois plus que le jeu de bonneteau budgétaire et les effets d'annonce sans lendemains de la Commission européenne.

Le précédent président de la Commission, Jean-Claude Juncker avait lancé le Fonds européen pour les investissements stratégiques, également appelé plan Juncker. Les effets de ce plan ont été limités, risque-t-on de voir se reproduire le même scénario avec Global Gateway ?

Les effets du Plan Juncker ont en réalité été négatifs. Le Plan Juncker étant supposé financer des investissements "risqués" par la Banque Européenne d'Investissement : l'obligation politique faite aux équipes de la BEI de remplir les objectifs quantitatifs de ce Plan les a donc amenés à requalifier artificiellement en prêts plus risqués (par exemple en demandant au client de retirer une partie de son collatéral) des prêts qui auraient été de toute façon octroyés, mais à des taux habituels de la BEI, plus favorables. Le Plan Juncker 2014-2019 n'a donc fait que coûter plus cher à ses bénéficiaires par rapport à des financements qu'ils auraient de toute manière reçus. Effet d'éviction ; la mauvaise monnaie chasse la bonne.
L'UE avec le Plan Juncker a fait une fois de plus penser à l'Union Soviétique, à l'obsession des plans quinquennaux et la manipulation des statistiques. Au-delà de l'aspect purement financier, le Plan Juncker, annoncé en grande fanfare en 2014 comme la pierre angulaire de l'action de la Commission Juncker, a contribué (s'il en était encore besoin) à déconsidérer publiquement la parole publique et la crédibilité des engagements de l'exécutif bruxellois. A l'ère de la globalisation et des GAFAs heureuses, il n'y a pas que les Etats nations qui sont devenus impuissants : l'UE l'est tout autant.

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