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Des manifestants soutiennent Leonarda.
Des manifestants soutiennent Leonarda.
©Reuters

Paradoxe postmoderne

Génération contradiction : ils soutiennent Leonarda, ils se harcèlent entre eux, ils votent FN... Qui est qui chez les jeunes d'aujourd'hui

Des lycéens ont manifesté un peu partout en France pour soutenir la désormais célèbre Leonarda, le tout en réclamant la démission du ministre de l'Intérieur. Un fait qui étonne quand on sait que le FN enregistre la plus forte progression chez les 18-24 ans atteignant ainsi un potentiel de vote de 33%, selon BVA. Radiographie d'une jeunesse qui n'est définitivement pas homogène.

Atlantico : Toujours prêts à soutenir une "bonne cause" comme dans l'affaire de l'expulsion de Leonarda, les jeunes ne sont pourtant pas toujours capables de la plus grande empathie, comme le démontrent les nombreuses affaires de harcèlement sur internet. Comment expliquer cette espèce de paradoxe émotionnel d'une jeunesse capable de soutenir des personnes qu'elle ne connaît pas tout en se montrant relativement cruelle dans ses interactions avec son entourage ?

Eric Deschavanne : On tend à l'oublier lorsqu'on parle des "jeunes" comme d'une tribu, mais les généralités sont évidemment absurdes. Comme pour la bêtise dans la chanson de Brassens, l'âge en matière de moralité ne fait rien à l'affaire. Il y a chez les jeunes, comme chez les adultes, des bonnes personnes et des salauds. On rencontre parmi eux - c'est du reste un problème pour l'Education nationale, qui doit les accueillir tous jusqu'à 16 ans au moins - la même proportion de pervers, de voyous et de psychopathes qu'il en existe dans l'ensemble de la population. Il est donc plus que vraisemblable que les "harceleurs" et ceux qui, parmi les lycéens, se trouvent sincèrement bouleversés par l'affaire Léonarda ne soient pas les mêmes.

Vincenzo Cichelli : Il existe aujourd’hui une forte forme d’empathie à l’égard d’individus qui souffrent car leur dignité humaine est touchée, et lorsqu’on on peut inscrire cette souffrance dans un universalisme, c’est-à-dire dans quelque chose d’abstrait qui va au-delà de la personne elle-même comme les droits de l’Homme. De même qu’il existe une grande capacité d’empathie pour les souffrances à distance comme les catastrophes nucléaires ou les tremblements de terre. Contrairement à ce qu’on peut imaginer, ces éléments abstraits parlent énormément aux jeunes car ils adhèrent souvent à ses valeurs.

Dans le cas du harcèlement, par exemple le harcèlement sexuel, cela fait partie d’une interaction entre individus dans laquelle les codes sont beaucoup plus flous à respecter et où les actes peuvent aller plus loin que les intentions à tel point que cela devient très difficile de savoir jusqu’où on peut aller. L’interaction fine en individus est toujours la plus dure à maîtriser, que ce soit chez les jeunes ou chez les adultes.

Alors que les jeunes revendiquent, y compris via ce type de mobilisation, leur ouverture au monde et leur multiculturalisme encouragé par leur utilisation d'internet, un nombre croissant d'entre eux se tourne vers le Front national (33% de potentiel de vote selon BVA, voir ici). Faut-il y voir une contradiction ? Cela peut-il être la marque d'un certain malaise identitaire ?

Eric Deschavanne : Là encore, les jeunes qui votent Front national et ceux qui adhèrent spontanément au  multiculturalisme mondialisé ne sont pas les mêmes : ils ne vivent vraisemblablement pas dans les mêmes quartiers ni n'appartiennent à la même classe sociale. S'il est un point commun permettant de caractériser la jeunesse, il tient au fait que celle-ci se fait d'une manière générale l'écho amplificateur des tendances lourdes qui sont celles d'une époque. Si ces deux tendances (l'ouverture au monde et le populisme) - lesquelles, en outre, se renforcent l'une l'autre - sont plus fortes aujourd'hui, il est assez logique qu'elles soient plus accentuées chez les jeunes. Parmi les tendances lourdes, il faut ajouter celle qui porte au dénigrement ou à la critique hyperbolique; les jeunes, de part leur situation de dépendance et d'impuissance, ne se placent guère du point de vue de l'éthique de la responsabilité et sont donc davantage tentés de céder aux facilités de la contestation radicale, quel que soit l'horizon politique ou culturel où celle-ci prend sa source.

Vincenzo Cichelli :Il faut d’abord prendre en compte que les Français sont, de manière générale, craintifs à l’égard de la mondialisation. La France est un des pays européens dont les citoyens montrent le plus de méfiance concernant quelque chose qui dépasse la seule capacité d’intervention de leur Etat ; un Etat providence qui a beaucoup oeuvré pour façonner son identité et pour construire la prospérité du pays. Aujourd’hui, nous n’avions jamais connu un tel appel à l’intervention d’Etat que ce soit à l’extrême droite ou à l’extrême gauche. Les jeunes Français vivent aujourd’hui de paradoxes d’un monde qui est fait encore d’Etats nationaux, mais d’un monde aussi dont les grands phénomènes sociaux – immigration massive, crise économique, terrorisme international – dépassent largement la possibilité d’intervention des Etats eux-mêmes. Ce monde-là se caractérise par le fait que les frontières culturelles, qui unissent ou séparent les individus, n’ont jamais été aussi ouvertes. Ce qui renvoie forcément à la question de l’identité et de l’altérité ; pour autant, il existe une grande volonté de refermer ces frontières qui se manifeste par les comportements populistes voire xénophobes que l’on observe par exemple en Europe aujourd’hui.

Ce qui est important de souligner est que la crise que nous traversons est une crise dont l’impact est encore mal maitrisé et où les jeunes, entre autres, se radicalisent.

Finalement, en quoi croient-ils vraiment ?

Eric Deschavanne : Il est illusoire de prêter aux jeunes des convictions et des valeurs originales. Sondages et enquêtes le montrent d'abondance : sur  tous les sujets ou presque, les jeunes pensent comme leurs aînés, à peu près dans les mêmes proportions.

Vincenzo Cichelli : Je pense que d’un certain point de vue, on a toujours la jeunesse qu’on mérite, et qu’à l’heure actuelle, du point de vue des valeurs, les jeunes ne peuvent pas être si éloignés des adultes. En effet, lorsqu’on observe le vote Front National, la part des jeunes est très importante en dépit du fait que leur consommation soit beaucoup plus ouverte. Aujourd’hui, il y a un décalage lié à la peur de l’avenir et à la peur de l’autre qui a été exacerbé lors de ces dernières années du fait du contexte de crise. Bien qu’ils ne soient pas plus patriotes que les précédentes générations, je pense que les jeunes sont encore vulnérables aux discours de repli identitaire ; alors que par ailleurs ils parviennent à s’uniformiser sur des valeurs républicaines universalistes comme la laïcité et l’égalité homme-femme.

Sur le plan de l'action politique, ils se disent volontaristes et n'hésitent pas à pratiquer l'exercice de la manifestation à chaque réforme scolaire ou étudiante. Ils déplorent d'être oubliés et peu considérés par la sphère politique mais votent très peu. Pourquoi ?

Eric Deschavanne : L'indifférence des jeunes pour la politique s'explique aisément par l'allongement des études, qui repousse l'horizon de la vie adulte : l'intérêt pour la politique se nourrit en effet pour l'essentiel des intérêts liés à la vie professionnelle et aux responsabilités familiales. Les conflits et les débats politiques s'organisent autour de problèmes d'adultes, la politique n'étant, pour la plupart des jeunes, qu'un spectacle qu'ils regardent de loin.

Quand on a vu des collégiens manifester contre une réforme des retraites, on ne peut sérieusement plus croire qu'il existe un lien quelconque entre une manifestation de jeunes et la politique. 1968 n'a pas marqué le début de la politisation de la jeunesse, mais sa fin : depuis, chaque génération de lycéens et d'étudiants a connu ses manifestations, mais l'idéologie a cessé d'en constituer le mobile. Les jeunes manifestent parce que c'est amusant, convivial, et parce qu'ils en ont le loisir du fait de leur condition étudiante. Ils bénéficient en outre de la permission, voire de la bénédiction des adultes, au nom de l'éducation "citoyenne", bien entendu ! Les manifestations contre les retraites lors du précédent quinquennat ont représenté à cet égard le comble du divorce entre la jeunesse et le sens de la politique. Rappelons qu'au grand désespoir des prophètes du conflit des générations, les jeunes ont alors pris la défense d'un système bénéficiant manifestement aux anciennes générations à leurs dépens ; ils se sont mobilisés dans un élan que ni l'idéologie, ni la morale, ni l'intérêt ne permettaient d'expliquer.

Vincenzo Cichelli : Tout d’abord, il y a un décrochage entre la jeunesse et la démocratie représentative traditionnelle – par des partis, des syndicats, et d’autres formes souvent perçues comme étant gérontocratiques, et qui sont des piliers de notre société – qui montre une certaine faiblesse dans le résultat, d’autant plus que la jeunesse s’inscrit aujourd’hui dans une action rapide et quasi instantanée. En France comme en Europe, il existe une forme de rejet de la classe politique, comme le montre l’exemple de Pepe Grillo en Italie, dans laquelle s’inscrivent beaucoup de jeunes qui expriment un ras-le-bol global.

De manière plus générale, les jeunes sont capables d'une indépendance extrêmement précoce sur le plan de la consommation et des modes de vie mais ne cessent de repousser l'âge de leur indépendance sociale et financière. Sommes-nous là face à la véritable contradiction de la jeunesse de notre temps ?

Eric Deschavanne : "Autonomie précoce, maturité tardive". C'est la formule qui pourrait servir à caractériser la jeunesse contemporaine. Ces deux traits en apparence contradictoires s'expliquent par notre idéal éducatif, qui vise à produire des individus autonomes et créatifs, aptes à se débrouiller dans un monde changeant et imprévisible, dont nous savons juste qu'il ne sera pas exactement celui que nos parents ont connu. L'allongement de la durée des études ne tombe pas du ciel : historiquement, elle provient d'un idéal d'émancipation par la culture, mais c'est aussi une exigence qui s'impose à tous les pays qui veulent conserver leur rang  au sein de l'économie mondialisée. Or, l'investissement dans l'éducation a nécessairement pour effet de retarder l'âge de l'entrée dans la vie adulte - et donc aussi l'âge de l'accès à l'indépendance économique et aux responsabilités sociales.

Dans le même temps, nous cultivons chez nos enfants "l'autonomie dans la dépendance". Les parents les plus conscients souhaitent bien entendu que leurs enfants soient obéissants, qu'ils se conforment aux règles de civilité communément admises et qu'ils n'entrent pas trop rapidement dans l'univers de la consommation et de la culture adolescente. Mais nul n'échappe à l'idéal moderne de l'autonomie individuelle. Un enfant qui tarderait trop à affirmer ses goûts et sa personnalité, et qui serait à ce point soucieux de se conformer aux attentes de ses parents qu'il n'émettrait jamais le moindre jugement critique, ni ne chercherait à connaître le monde extérieur sans leur médiation, finirait par inquiéter : car l'on ne peut ignorer le fait que le monde qui vient exigera toujours plus de facultés d'adaptation fondée sur la curiosité, la créativité et la prise d'initiative individuelles.

Vincenzo Cichelli : Tout à fait, et cela illustre une nouvelle fois un grand paradoxe : d’un côté les jeunes sont très autonomes tant culturellement qu’individuellement, et de l’autre ils sont très dépendants de la communauté et des parents. Cela s’explique par une évolution du passage à l’âge adulte, du fait que les générations sont aujourd’hui extrêmement liées. Les devoirs des adultes à l’égard des jeunes se sont multipliés que ce soit dans l’accompagnement, l’éducation et la formation. A tel point que l’investissement que font les familles pour leurs enfants sont pharamineux en comparaison avec les dernières décennies. Par ailleurs, les enfants restent confinés dans un mode de surveillance et d’évaluation assez coercitif, ce qui ne les incite pas à prendre leur envol aussi facilement que les générations précédentes. Le passage à l’âge adulte se fait par médiation des adultes eux-mêmes, ce qui signifie bien que les gens sont liés. D’autre part, il ne faut pas occulter les difficultés en termes d’insertion professionnelle qui sont une cause majeure de la dégradation du passage à l’âge adulte, notamment pour les plus défavorisés dont la transition école-emploi est devenue cauchemardesque. Enfin, il y a un pan de la jeunesse qui gagne à rester dépendant comme les étudiants car cela leur permet de bénéficier de ressources financières, culturelles et éducatives.

Propos recueillis par @SachaConrard

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