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Yves Thréard, qui publie « Une certaine idée de la France » aux éditions du Rocher, a interrogé Gaspard Koenig sur LCP.
Yves Thréard, qui publie « Une certaine idée de la France » aux éditions du Rocher, a interrogé Gaspard Koenig sur LCP.
©DR / Editions de l'Observatoire

Bonnes feuilles

Gaspard Koenig, une passion pour cette France qui "prend corps en 1789"

Yves Thréard publie « Une certaine idée de la France » aux éditions du Rocher. Pour sonder les coeurs et les intelligences sur « l'idée » que l'on se fait de la France en ce premier quart de XXIe siècle, sur son passé, son présent et son avenir, Yves Thréard a interrogé, dans le cadre de Grands Entretiens sur La Chaîne parlementaire (LCP), douze personnalités très différentes. Extrait 1/2.

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig

Gaspard Koenig a fondé en 2013 le think-tank libéral GenerationLibre. Il enseigne la philosophie à Sciences Po Paris. Il a travaillé précédemment au cabinet de Christine Lagarde à Bercy, et à la BERD à Londres. Il est l’auteur de romans et d’essais, et apparaît régulièrement dans les médias, notamment à travers ses chroniques dans Les Echos et l’Opinion. 

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Yves  Thréard

Yves Thréard

Directeur adjoint de la rédaction du Figaro, éditorialiste, Yves Thréard participe régulièrement à des émissions sur France 5 (C dans l'air), LCI, LCP et Public Sénat.

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Yves Thréard : Gaspard Kœnig, l’exercice du pouvoir est-il trop solitaire en France?

Gaspard Kœnig : L’exercice du pouvoir est surtout trop personnel. Depuis 1962, le président de la République est élu au suffrage universel, ensuite le passage au quinquennat, l’inversion du calendrier et les changements constitutionnels ont fait que le Président a toujours plus de pouvoir et le Parlement toujours moins de contre-pouvoirs. De ce fait, on s’attend encore et toujours – ce qui paraît fou au XXIe siècle – à ce qu’un homme prenne, seul, l’ensemble des décisions. J’ai trouvé incroyable la manière dont l’actuel président a résolu, en tout cas médiatiquement, la crise des Gilets jaunes en faisant son tour de France. Il allait dans les assemblées communales, puis les gens lui exposaient leurs problèmes et lui était tout seul, sans conseillers, sans fiches, sans ordinateur, sans rien. Il avait réponse à tout. Il disait aux gens : « Oui vous avez un problème de voirie, mais nous avons un plan, nous allons vous aider. »

YT : Cela lui a réussi finalement?

GK : Cela lui a réussi. On entretient ce mythe du « président guérisseur des écrouelles », mais ce n’est pas soutenable. On voit très bien qu’en France, quand on n’est pas d’accord avec le pouvoir, on a deux options : la plume ou la rue. C’est très infantile, au fond, comme rapport à la démocratie.

YT : Est-ce que l’action politique, celle que vous venez de décrire, arrive encore à changer la vie des gens? Est-ce que le fait que ce pouvoir soit très personnel, très vertical, fait que l’on arrive à faire bouger les choses dans ce pays?

GK : Paradoxalement et étonnamment, plus le pouvoir est concentré, moins il est efficace. On voit très bien, par exemple, que les ministres des Finances ont davantage changé pendant la Ve République – qui est soi-disant une République stable – que pendant la IVe République. D’ailleurs, quand on prend l’histoire de la IIIe et de la IVe, qui a largement été sous-estimée par les manuels de la Ve, c’est vrai qu’il y a eu des grandes réformes, il y avait de grands orateurs qui obtenaient des majorités et qui ensuite poussaient des programmes sur le fond, sur les idées. Mais aujourd’hui, comme le président est censé être l’incarnation de la nation, sa première urgence en arrivant au pouvoir est de rassembler tout le monde. Ils disent d’ailleurs constamment cela dès qu’ils sont élus : « Je vais gouverner avec tout le monde, rassembler tout le monde, tous les Français. » Là est le drame fondateur, comme le président représente tous les Français, il ne peut plus être clivant. D’ailleurs si vous regardez, les réformes les plus radicales ont eu lieu en période de cohabitation. Les 35 heures de Lionel Jospin, les privatisations de Jacques Chirac, il s’agissait d’un camp politique qui avait gagné les élections, qui n’était pas là pour rassembler, mais pour faire son programme, et donc agir de manière assez tranchante.

(…)

YT : Il y a une tendance à idéaliser le passé?

GK : Oui, Montaigne en parle très bien. On dirait qu’il n’aime pas le XVIe siècle, dans lequel il vit, par exemple. Il dit que le XVe siècle, c’était autre chose, il y avait plus de dignité, plus de respect, plus de valeurs aristocratiques, mais il reste très lucide. Il pense que s’il a le sentiment que son pays décline, c’est que lui-même décline. Demandez aux jeunes entrepreneurs aujourd’hui si la France est en déclin, ils vous répondront que non, pas du tout. Je pense que ce sentiment-là est une projection de soi. Beaucoup de choses progressent en France. Mais cette idée de déclin, c’est la vieille idée que l’histoire a un sens – idée d’Oswald Spengler, philosophe allemand –, une idée politiquement assez risquée, reprise d’ailleurs sans surprise par les extrêmes aujourd’hui. Il faut opposer Karl Popper à Oswald Spengler, et affirmer que ce sont les hommes qui font l’histoire et que les pays ne sont ni en déclin ni en progrès : ils sont, ils bougent, ils changent, ils se transforment. Il n’y a pas de déterminisme.

YT : Le général de Gaulle dit que la France vient de loin. Elle naît quand la France? Elle vient d’où ?

GK : Ma France, si je puis dire, elle ne débute pas, mais disons qu’elle prend corps en 1789. La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen est pour moi un texte politique d’une puissance inouïe. J’avais écrit toute une série d’articles en prenant chaque article de ce texte, imaginant ce que cela ferait si nous l’appliquions sérieusement aujourd’hui. Je trouve que les Français ont inventé un système politique extraordinaire – à cette période-là – qui est libéral, qui crée l’État moderne et qui dit que la fonction de l’État est d’entretenir un rapport direct avec l’individu. C’est pour cela que la loi Le Chapelier détruit les corporations d’un trait de plume, quel texte magnifique!

YT : En 1791.

GK : Il n’y a plus de corporation dans l’État, terminé. Comme le remarquent bien les commentateurs du libéralisme – à commencer par Friedrich Hayek –, le libéralisme français est un libéralisme qui passe par l’État, la liberté n’est pas donnée, la liberté est créée, c’est une invention sociale et, pour cela, on a besoin d’un État qui garantit et crée les droits. Je trouve que c’est un geste politique absolument extraordinaire qui a aussi le mérite de dire que, oui il y a des valeurs collectives, mais ces valeurs doivent être dissociées de la fabrique de la loi. La fabrique de la loi est neutre, culturellement, elle est neutre du point de vue de la civilisation.

YT : Est-ce que vous admettez des racines chrétiennes à ce pays?

GK : Évidemment qu’il y a des racines chrétiennes. Mais, la question est : dans quel espace est-ce intéressant de dire cela ? Dans l’espace du débat civil et culturel, c’est une évidence, il n’y a pas tellement de questions à se poser. Il y a des églises partout en France, c’est très beau, je les visite. Mais faut-il le dire dans l’espace politique? Dans une constitution, par exemple. Je ne pense pas.

YT : Donc, Jacques Chirac avait raison pour le projet de préambule de la Constitution européenne?

GK : La politique n’est pas le lieu où l’on discute des valeurs, où l’on discute de morale, où l’on discute de civilisation. Il y a d’autres lieux pour ça, c’est le lieu du débat public, c’est très important et c’est l’histoire en mouvement. La politique est là pour émanciper l’individu du poids de son histoire, de ses communautés, de ses aliénations.

YT : La politique est laïque.

GK : Par définition, cette politique-là est effectivement laïque, la loi de 1905 est une loi libérale qui est tout à fait pertinente aujourd’hui.

Extrait du livre d’Yves Thréard,  « Une certaine idée de la France », publié aux éditions du Rocher

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