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François Mauriac, "Les Bloc-Notes tome 1 (1952-1962)" et "tome 2 (1963-1970)", aux éditions Bouquins : Mauriac ou l’esprit français

A l’occasion du cinquantenaire de sa mort, les éditons Laffont publient le "Bloc-Notes" de François Mauriac dans la collection Bouquins qui abrite déjà sa "Correspondance intime".

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Préface, exégèse, commentaires, notes et présentation sont signés Jean- Luc Barré (qui dirige Bouquins) et Jean Touzot, autre orfèvre de l’œuvre mauriacienne. Fruit  de cette double lecture critique et philologique, cette  nouvelle version du "Bloc-Notes" fait l'événement.

Auteur-entre autres - du « Désert de l’amour » (Grand Prix du roman de l’Académie française), « Thérèse Desqueyroux », « Le nœud de vipères» », « Génitrix », Galigaï, etc. François Mauriac (1885-1970),  obtint le Nobel de Littérature en 1952 pour« la profonde imprégnation spirituelle et l'intensité artistique avec laquelle ses romans ont pénétré le drame de la vie humaine ».Après avoir été éditorialiste au Figaro de 1946 à 1953 ,il entre en 1955 à L’Express, avant de signer à nouveau au Figaro en 1961. Chaque semaine,  l’écrivain -journaliste livrait son « Bloc-notes »  : l’actualité au fil de l’histoire et de sa vie. Intellectuel de droite, Mauriac fut un résistant de la première heure (il  publia sous le pseudonyme de  Forez « Le Cahier Noir »  aux éditions de Minuit, l’un des grands textes de la Résistance,  réquisitoire contre Pétain diffusé sous le manteau), et un partisan de la décolonisation. Chrétien profond et  humaniste sa vie durant, Mauriac soutint  d’abord Pierre Mendès-France,  avant de devenir un inconditionnel du général de Gaulle sous la Vème République. Il y avait chez de Gaulle quelque chose de fraternel qui touchait profondément la conscience chrétienne et républicaine du Nobel de Littérature. « On ne fait rien de grand sans les grands hommes », déclara-t-il. Mauriac et de Gaulle : une question de style. De tenue. L’estime, forte, immédiate, réciproque. Depuis le premier jour « où nous déjeunions face à face, le Ier septembre 1944, rue Saint-Dominique. » ( cf.« De Gaulle » par François Mauriac/Les Cahiers Rouges/Grasset).

Passionné par la scène politique, François Mauriac doit au Général les meilleures pages de son Bloc-notes, devenu au fil des ans la bible des amateurs de presse et de littérature.

Aujourd’hui, la passion des lecteurs pour les écrits polémiques de Mauriac ne faiblit pas. A mesure que le peuple français éprouve toujours plus de nostalgie pour  la figure du général de Gaulle et cette France qu’il  sut incarner, les pages du « Bloc-Notes » sont devenues « culte ».  La recette de ce succès ? Une hauteur de vue  qui revigore le lecteur d’aujourd’hui, le mettant sur la piste. Une leçon de  liberté et de dignité rarement atteintes à ce point. Un style magnifique et moderne, qui, à lui seul, vaut tous les voyages. Le « Bloc-Notes » de  François  Mauriac dit tout, explique tout, comprend tout. Relire les papiers de Mauriac pour l’Express ou le Figaro, c’est apprendre ce qu’est vraiment la France, de quoi elle est faite et comment elle est animée,  inspirée, vitalisée, nourrie : la politique, la littérature, la souveraineté, la foi, la tradition, la modernité  françaises : un retour aux fondamentaux.  Lire ( ou relire) le « Bloc-Notes » de François Mauriac, c’est découvrir un extraordinaire jeune homme  ( malgré son âge) parcourant avec gourmandise deux décennies de  notre histoire. Témoin inspiré, François Mauriac  est dans  les différents chapitres de son Bloc-notes  l’écrivain- journaliste modèle. Par son style, sa sensibilité, sa culture et sa passion pour la chose politique  - donc sa passion pour la France-  Mauriac parvient  à incarner une  forme du génie national. 

Extraits du tome 1(1952-1962) :

1) présentation par Jean Touzot :

«Qu’est ce donc qu’un « vrai bloc-notes », dont Mauriac précise à maintes reprises qu’il a la préférence de ses lecteurs ( «  je m’amuse à écrire un vrai bloc-notes, écrit-il à sa femme le 20 août 1958 «  sur les bloc-notes que vous m’avez achetés, et j’en envoie à mesure que je les écris, les feuilles détachées à J.-J ( Jean-Jacques- Servan Schreiber,  ndlr)

« A quel genre en fin de comptes, apparenter le Bloc-Notes ? Autant  qu’à l’histoire, il appartient à la littérature. On n’insistera jamais assez sur ce point car les écrivains-journalistes, race menacée de disparition quoiqu’elle ait fait l’une des originalités du XXème siècle(servir deux maîtres : l’actualité et sa propre imagination, tel est le propre de l’écrivain-journaliste) ont toujours du mal à trouver leur place dans les manuels d’histoire littéraire. Par la grâce d’une sensibilité vive et passionnée, Mauriac dramatise l’histoire, devient un personnage- clé, sinon le protagoniste d’une tragédie. Le seul fait d’avoir  reçu un avocat  venu lui révéler l’ampleur de la torture en Algérie l’empêche, par exemple, d’écouter un jour son cher Mozart, comme s’il avait « pris part, sans le vouloir, à un crime ».

« En 1959, déjà, Mauriac n’excluait pas de quitter  l’Express, si retentissante que fût devenue sa tribune, si attachant que se révélât son jeune public. Non que le désaccord politique fût insurmontable : une enquête avait même montré que le lectorat, sans sa majorité hostile à de Gaulle, y trouvait son compte. Mauriac supportait moins bien les caricaturistes maison, surtout Siné, dont l’anticléricalisme virulent le blessait. En vérité, « l’hebdomadaire de la Nouvelle Vague » avait évolué dans le sens de ce qu’un chrétien comme Mauriac pouvait considérer comme une victoire de l’esprit du « Monde » . (…) Le signal d’une rupture à laquelle, gaulliste plus qu’inconditionnel, son fils Jean le pousse depuis plus d’un an, lui sera donné par un écart de langage dont, en avril 1961, se rend coupable l’éditorialiste de l’Express. Mauriac blêmit à son commentaire de la dernière conférence de presse sur l’Algérie. « Marchandages… de Gaulle a parlé comme un marchand de tapis ».Impardonnable image ! De Malagar, François appelle Jean, qui accompagne de Gaulle dans sa tournée en Aquitaine… « Mauriac quitte l’Express », la nouvelle tombe sur les téléscripteurs avant l’étape de Langon,  où de Gaulle en recevra confirmation de la bouche de son écrivain de prédilection.

L’Express survivra au Bloc-notes et le Bloc-notes survivra au divorce d’avec l’Express.

Au Rond-Point des Champs Elysées, on s’affaire justement  à rajeunir le « Figaro Littéraire ».Michel Droit en sera le nouveau maître. Pourquoi chercher une autre vedette que le vieil habitué de la maison ? »

2  Les écrits de Mauriac

8 avril 1954

« Conférence de De Gaulle. Voilà des années que je n’avais vu l’homme. Il n’a guère vieilli. Dès qu’il ouvre la bouche, c’est le même ton souverain. Ses échecs ne le concernent pas. Son regard sur la France et sur l’Europe est simplificateur, mais non simpliste. Le  cratère que creuserait la bombe à hydrogène, ce cratère où plus rien de vivant ne subsisterait, il l’ouvre devant nous, comme le ferait Bossuet, et du même ton, mais il en tire une politique qui est celle du bon sens. De Gaulle, homme de droite, aura seul su résister à cette forme très basse de l’anticommunisme qui, chez nous, fait tenir aux intelligents des propos imbéciles. Pour lui, la Russie est la Russie. Il dresse en pleine lumière une politique française face à la politique d’abdication que nous menons, depuis qu’il n’est plus là. Grandeur et misère de la politique. De Gaulle ne consent à épouser que la grandeur. C’est ce qui assure le règne des Commis. Le R.P.F. était à mes yeux l’erreur absolue. J’ai cru que son échec marquerait la fin de l’homme qui était « la France ». Or, le R.P.F. a bien eu le destin que j’attendais, mais l’homme, lui, survit, et aujourd’hui encore lorsqu’il dit : «  J’étais la France ! » cet imparfait devient un présent au dedans de nous. « J’irai à l’Arc de Triomphe, je serai seul, le peuple de Paris sera à et se taira. »…Aucune protestation. Qu’éprouve cette assemblée ? Elle respire ce souffle froid venu de très haut, de très loin, du temps que la France était la grande nation. De Gaulle le dernier français qui nous aura fait croire qu’elle l’est toujours. Il nous en aura persuadés au tournant le plus ténébreux, le plus honteux de notre histoire. Il se trouve encore des millions de Français pour ne pas l’oublier.  (…)

(…)Qui de nous n’est sorti de cette conférence avec au cœur le regret poignant de ce qui aurait pu être, de ce qui n’a pas été- et je le sais aujourd’hui, de ce qui ne pouvait pas être-, parce que la grandeur conçoit mais la bassesse agit ».

Dimanche 6 novembre 1960

Agenouillé près de Jacques Maritain dans la chambre où Raïssa repose, je regarde avidement ce beau front d’où s’est retirée la pensée, et qui en garde cependant le rayonnement. Le corps devenu chose devrait être pareil aux choses ( ce que devient d’ailleurs une bête morte). Vous avez beau dire que vous ne croyez pas à l’âme : elle ne me semble jamais aussi visible que lorsqu’elle n’est plus là : le visage de cette femme deux fois inspirée, puisqu’elle vivait de Dieu et qu’elle était poète, ce visage au moment de se défaire, de retourner en poussière, de n’être plus rien, garde l’empreinte d’une pensée à jamais absente, mais d’infiniment plus qu’une pensée ».

2 juin 1960

« On pourrait croire à lire certains commentaires,  que lorsque de Gaulle ne sera plus là, ce sera la fin des grèves, les salaires répondront tout à coup aux exigences des salariés, les conférences au sommet n’échoueront plus, la France, dans le concert des nations, retrouvera la place honorable qu’elle occupait avant de Gaulle.

Le croyez-vous vraiment ? En fait, nul ne songe sans frémir à ce qui suivra cet épisode singulier de notre histoire : ce règne  qu’aucun autre n ‘avait préparé et auquel aucun lendemain n’est promis. Ce sera la chute brusque,  le passage sans transition de  l’altitude à la plaine, pour ne pas dire au bas-fond. Ici, je rejoins Jean-Jacques Servan-Schreiber : ce problème, ce n’est pas de Gaulle qui le pose, c’est nous. Ce qu’a fait de Gaulle, nous le voyons et le monde entier le voit : il n’est que de lire la presse étrangère  pour s’en assurer. Ce que sont les hommes impatients de se substituer à lui,  ou plutôt, ce qu’ils ne sont pas, le monde le voit aussi. Et le chef de l’Etat  lui même, le croyez-vous aveugle ? Je l’imagine moins blessé de votre injustice à son égard qu’attristé de ce néant qu’elle masque si mal. Il importerait peu, en effet, que la France eût repris la place qui lui est due si le monde découvrait, sous le bandeau royal, une figure morte… »

Mercredi 26 décembre 1962

« De même, on peut rêver  d’une Europe unifiée et feindre de croire  que Germains, Latins, Flamands, Slaves, Anglo-saxons consentiront à faire abandon de leur souveraineté  et accepteront un jour de se soumettre à des directives supranationales. Mais l’Europe en train de se faire n’est pas celle-là, ne peut pas être encore celle-là si elle doit l’être jamais. De Gaulle ne cherche pas à édifier une certaine Europe qu’il aurait dans l’esprit, il aide à naître celle qu’il naît, et travaille à partir de la conjoncture historique en cette seconde moitié du siècle.

Les partis politiques de la gauche et du centre, S.F.I.O. ou M.R.P. , leur pragmatisme est électoral. Ils ne sont intransigeants  que sur les principes. De Gaulle, c’est le contraire. Quand il aura quitté la scène et que la passion n’aveuglera plus ses adversaires, ils reconnaitront qu’aucun homme d’état n’aura moins que lui asservi la politique à des idées abstraites,- et pas même à cette idée de grandeur qu’on lui reproche tant, lui qui a consenti à être l’homme du repli sur l’Hexagone et à assumer cette nécessité devant laquelle la gauche s’était dérobée. Mais il n’a jamais transigé sur l’indépendance de la nation ni sur sa souveraineté. Nierez-vous que là encore, le peuple est d’accord avec lui ? »

François Mauriac/ Bloc-notes / Tome 1/(1952-1962)/Préface  Jean-Luc Barré/Présentation JeanTouzot/1344 pages/32 euros /Editions Bouquins

II) extrait du tome 2/ (1963-1970 )

Samedi 2 octobre 1965

« Cette distance que le grand âge met entre nous et l’événement c’est ce qui nous fait croire qu’un vieil homme est devenu insensible et qu’il ne réagit plus à rien. Le vrai est que si engagé qu’il soit en apparence, tout lui apparaît déjà comme de l’autre rive, à chaque instant plus proche. On dirait que son œil s’accommode à la vision qui sera bientôt éternellement la sienne.

 La vie fait tableau sous mon regard, au point que je m’étonne que les animaux de la fable politique n’aient pas conscience de la comédie qu’ils nous donnent- sauf le lion, qui sait qu’il est le lion. Mais les autres, le singe, le renard, l’âne, le rat, s’ébattent avec une espèce d’innocence qui confond et comme s’ils ne voyaient pas eux-mêmes. Du belvédère où  me voilà juché, j’observe les partis qui s’agitent, se divisent, se rejoignent selon leurs lois propres, tels qu’ils furent quand ils détenaient le pouvoir- le pouvoir dont le système leur interdisait de faire usage.

Aujourd’hui, ce grouillement ne peut plus nuire à personne : il est  à la fois mortel et inoffensif comme les bactéries d’un bouillon de culture. Le Mitterrand et le Mollet, fable. Qui se sert de l’autre ? Qui sera roulé ? Bertrand ou Raton ? Où tous les deux, par Raminagrobis ?

Mais attention ! Ils ne nous font rire que parce qu’ils ne sont plus les maîtres. N’empêche qu’ils pourraient le redevenir. C’est  la malchance de la IV e République qu’elle n’a pas à compter sur notre oubli. Sa troupe, après une ultime catastrophe, est demeurée en scène, pour nous l’interdire. Cette présence, à mon avis, suffirait à assurer la victoire de n’importe quel épigone de Gaulle. L’efficacité de ce repoussoir tient  à ceci que les politiciens du système non seulement sont là encore, mais qu’ils continuent de jouer au naturel le scénario d’une crise ministérielle interminable. Durant les mois qui précèdent l’élection à la présidence de la République, il s’agit toujours pour eux de marier le lapin et la carpe ; mais ce n’est plus pour constituer un de ces gouvernements de coalition dont l’impuissance tragique allait à la mort ; aujourd’hui, et de Gaulle tenant la barre, leur impuissance ne relève que de la comédie… Non je ne suis pas tout à fait sincère en écrivant cela. De Gaulle n’a pas les promesses d’éternité, je le sais bien, et il m’importe, il nous importe, à tous que la gauche ne se dilue pas. Cette chimère d’un grand parti travailliste, nous l’avons tous caressée en 1945. Elle a paru reprendre vie un instant grâce à la candidature de Gaston Defferre. Sans doute eût-il été battu, mais la Fédération démocrate –socialiste, elle, aurait pu survivre.

Les ennemis de De Gaulle, dont un échec ininterrompu depuis tant d’années exaspère la hargne, devraient pourtant se rendre compte que leur déconfiture n’est pas uniquement le fait du génie politique ou du machiavélisme de leur bête noire ; elle résulte de cette lutte confuse, non pas seulement des partis contre les partis, mais de la gauche contre la droite de chacun d’eux- gauche et droite étant elles-mêmes divisées, pour ne rien dire de ce qui oppose, comme chez les M.R.P., l’électorat qui vote pour de Gaulle aux états-majors et aux militants qui le haïssent. Dans la marée de livres qui recouvrent ma table comme chaque année à mon retour des vacances,  quelle joie de découvrir une réédition du Jules César de Jérôme Carcopino ! Je vais revivre la guerre des Gaules, persuadé d’y retrouver à deux mille ans de distance ces traits de notre nature qui vont à la mort dès qu’il y a à nos portes, pour en profiter, César ou Hitler.

Peut-être est-ce de cela que notre peuple a pris conscience, grâce à de Gaulle. Nous en aurons bientôt le cœur net. Le problème  à régler pour lui ou son successeur est de faire vivre ensemble des Français qui ne s’aiment pas, chacun ayant des raisons particulières, enracinées dans l’histoire, la plus lointaine et la plus proche, de détester tous les autres.

La monarchie française n’y a qu’à demi réussi, à partir d’Henri IV et pour peu de temps. Le tout est de savoir si cette volonté que semble manifester notre peuple de se prémunir  désormais, grâce à ses nouvelles institutions, contre les vices qui l’ont perdu, de Vercingétorix à Paul Reynaud, est liée au prestige d’un homme, et si, au contraire, la maturité politique des Français nous donne à penser qu’ils ne reviendront jamais aux jeux mortels de naguère.

Mais enfin il y a mieux, pour incliner  notre choix, que la fable en action jouée par les partis. Il y a l’attrait positif d’une politique intelligente poursuivie au long de ces sept années. Il ne s’agit pas de s’interroger sur ses échecs ou sa réussite, comme pour une opération bancaire ou un pari aux courses. Toute grande politique tient dans un long effort, elle est une longue patience. Ella a tellement besoin de la durée que cela seul, j’en demeure persuadé, fixera la décision de De Gaulle ( en dehors des raisons de santé ou de considérations personnelles qui nous échappent) et le fera demeurer au poste ou au contraire passer la main. C’est cette exigence de continuité  qui décidera de tout. Quelle est la meilleure méthode pour l’assurer ?

La politique étrangère française, si défigurée, si calomniée par la presse française, j’ai été heureux de la voir défendue ces temps-ci par un maurassien d’extrême-droite, et qui ne cache pas qu’il déteste de Gaulle. Mais il se fait de la France et de son rôle dans le monde la même idée que l’objet de son exécration. Dans La Nation Française, Pierre Boutang supplie l’un de ses amis de ne pas haïr, parce qu’il hait de Gaulle, la vérité que de Gaulle incarne : « Tout de même sur la force de dissuasion nationale, sur la révision du Pacte atlantique, sur le refus de la clause majoritaire du Marché Commun, aurais-tu la tranquille audace de donner tort à la France parce que de Gaulle est à cette heure et pour tous les autres, la France ? » Boutang proteste qu’il se moque de De Gaulle, mais pas de la France, et il demande à voir de plus près ce qui fait la substance de cette politique « même lorsque nous en détestons l’auteur responsable ». Et tout à coup, cet avertissement porte loin : « Est-ce que tu ne vois pas que la France n’aura pas été impunément mise ne cause et en scène par de Gaulle ? » Parce qu’il y aura eu cet homme, rien ne peut faire en effet que ce peuple, à peine émergé de son plus honteux désastre, mal ressuyé de la salissure d’une occupation qui a duré quatre années, ce peuple divisé contre lui-même, amputé de son empire, rien ne peut faire que ce peuple-là à ce moment-là, ne propose aux nations, bien plus nettement qu’aux époques où il était le plus puissant, l’idée d’un ordre qui les unisse sans les confondre et sans qu’aucune hégémonie puisse désormais leur imposer sa loi. Nos « Européens », s’ils détestent tant de Gaulle, c’est qu’ils sentent bien que, lui écarté son histoire ne s’arrêtera pas au milieu d’une phrase ou d’un mot et qu’il faudra bien qu’elle continue ».

François Mauriac/Bloc-notes/ T2 ( 1963-1970)/ 1 344 pages /32 euros/ Bouquins

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