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Hollande sur le plateau du 20h : communication “normale”, communication crédible ?
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Mister president

Hollande sur le plateau du 20h : communication “normale”, communication crédible ?

Le nouveau Président veut rompre avec le "monarque républicain" et jouer la proximité : une attitude tenable sur la durée ?

Christian Delporte

Christian Delporte

Christian Delporte est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Versailles Saint-Quentin et directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines. Il dirige également la revue Le Temps des médias.

Son dernier livre est intitulé Les grands débats politiques : ces émissions qui on fait l'opinion (Flammarion, 2012).

Il est par ailleurs Président de la Société pour l’histoire des médias et directeur de la revue Le Temps des médias. A son actif plusieurs ouvrages, dont Une histoire de la langue de bois (Flammarion, 2009), Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine (avec Jean-François Sirinelli et Jean-Yves Mollier, PUF, 2010), et Les grands débats politiques : ces émissions qui ont fait l'opinion (Flammarion, 2012).

 

Son dernier livre est intitulé "Come back, ou l'art de revenir en politique" (Flammarion, 2014).

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Atlantico : Concernant la venue de François Hollande sur le plateau du 20h, en quoi cela casse-t-il la traditionnelle communication politique, qui veut que les journalistes se déplacent à l'Elysée ?

Christian Delporte : Hollande poursuit sa rupture symbolique avec Nicolas Sarkozy. C’est le sens de sa phrase lancée à David Pujadas : « Je ne vous ai pas demandé de faire une émission spéciale ». On se souvient qu’en juin 2007 l’ancien président de la République avait donné sa première interview à TF1 depuis l’Elysée. Le fait même de choisir une chaîne publique plutôt qu’une chaîne privée relève de la même logique.  Hollande a voulu rompre avec l’interview en majesté sous les ors du palais traditionnel, inaugurée par De Gaulle en 1965 (entretiens avec Michel Droit) et pérennisée depuis.

Sarkozy avait tenté, en 2008, l’interview en plateau, sur France 3, mais il n’avait pas poursuivi dans cette direction. Mitterrand, en 1985, était venu à TF1, pour la fameuse émission avec Yves Mourousi : on saluait alors l’événement ! Mais la nouveauté, là, est de voir Hollande invité d’un journal télévisé presque ordinaire. La preuve, c’est que ce mercredi, François Fillon viendra lui répondre dans les mêmes conditions d’exposition. Le nouveau Président veut rompre avec le « monarque républicain » et jouer la proximité. Le risque est celui de la banalisation symbolique de la fonction. C’est pourquoi il a lancé cette formule, sans doute préparée : « Faire simple, ce n’est pas faire médiocre ou faire banal. » Nous verrons bien à l’usage, d’abord s’il conserve cette attitude, ensuite si les Français qui ont tant reproché à Sarkozy de désacraliser la fonction présidentielle accepteront l’image nouvelle d’un chef de l’Etat. Mais, au fond, la vraie incertitude renvoie au comportement des journalistes et aux relations qu’ils noueront avec le Président : oseront-ils interroger Hollande avec la nécessaire irrévérence et Hollande lui-même acceptera-t-il des interviews qui, contrairement à une vieille tradition de la Ve République, n’éviteront pas les questions embarrassantes ? Tout cela est à apprécier sur la durée.


A-t-il réussi depuis le début de son mandat son pari d'être un « président normal » ? Notamment en rentrant en voiture de Bruxelles ?

L’importance est la cohérente du comportement. Pour l’heure, la « normalité » fonctionne, si ce n’est cet épisode étonnant de la Lanterne de Versailles, prise par Sarkozy à Matignon et que Hollande, apparemment, ne souhaite pas céder à Jean-Marc Ayrault. Là aussi, il faut attendre pour juger avec discernement. Les nouveaux chefs de l’exécutif commencent toujours en affichant l’indispensable modestie de l’Etat. En 1993, Balladur avait réduit de 10% les traitements des ministres. En 1995, Chirac avait demandé l’exemplarité à son gouvernement. La voiture du Président s’arrêtait aux feux rouges et était débarrassée de son gyrophare. Officiellement, Chirac avait même supprimé les avions du Glam pour les déplacements. En 2003, Raffarin avait convoqué ses ministres, l’un après l’autre, pour qu’ils justifient le train de vie de leur cabinet. Mais, à chaque fois les bonnes intentions (qui faisaient beaucoup parlé la presse) ne s’étaient pas traduites dans les faits, sur la durée. Nous verrons bien si le voyage en voiture depuis Bruxelles était un coup de com’ ou le premier signe d’un changement profond. Si c’est un coup de com’, la facture sera salée, comme elle l’avait été pour Jimmy Carter à la fin des années 1970. Les journalistes avaient été frappés par le fait qu’en sortant de l’Air Force One, le Président américain portait lui-même sa valise. Jusqu’où jour où sa valise s’ouvrit par accident : elle était vide !

Le modèle de Hollande semble être l’attitude des responsables des démocraties scandinaves. Là-bas, voir un Premier ministre laver ses chaussettes dans un lavabo (comme le Suédois Fälldin, dans les années 1970 !) , repasser ses chemises, s’occuper de ses enfants, passer l’aspirateur ne surprend personne. C’est naturel et fidèle à une certaine philosophie politique où le leader n’est considéré ni meilleur, ni plus sage, ni plus intelligent que les citoyens ordinaires. Lui-même s’habille comme tout le monde, et il a la vie de tout le monde. Mais là ne s’arrête pas la « simplicité » politique. Elle s’articule sur une exigence d’honnêteté et de transparence qui, pour ce qu’on considérerait en France comme une broutille, conduit sans délai à la démission. C’est là que se juge le « président normal », dans un comportement cohérent : simplicité de l’attitude, proximité avec les citoyens, mais aussi et surtout rigueur morale sans faille. Dans les pays scandinaves, le responsable public n’a pas droit à l’erreur, mais la confiance accordée aux hommes politiques est sans commune mesure avec ce qu’on constate, hélas, chez nous. La France est loin de ce modèle. Le vrai défi de Hollande est de s’en approcher.

 

Propos recueillis par Morgan Bourven

 

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