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Francis Collomp, 63 ans et otage de djihadistes au Nigeria.
Francis Collomp, 63 ans et otage de djihadistes au Nigeria.
©DR

Bonnes feuilles

Francis Collomp, 63 ans et otage de djihadistes au Nigeria : "comment j'ai réussi à m'évader" (partie 2)

Depuis onze mois, Francis Collomp, 63 ans, est otage des djihadistes d’Ansaru, au nord du Nigeria. l’ingénieur français a perdu quarante kilos. Il connaît la violence de ses ravisseurs. Le jour de son enlèvement, chez lui, à Rimi, le 19 décembre 2012, les terroristes ont mené l’assaut à coups d’explosifs. Le 16 novembre 2013, à dix-huit heures, il prend tous les risques pour échapper à ses ravisseurs. Extrait de "L’évasion", publié chez XO Editions (2/2).

 Francis Collomp

Francis Collomp

Otage des djihadistes au Nigéria, il a tenu tête à ses geôliers. Pendant 11 mois, il n’a pensé qu’à une chose : s’évader.

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Une fois dans l’impasse, mon sac sous le bras droit, je n’hésite pas : je pars sur la droite d’un pas rapide mais sans courir. Ces vingt-cinq mètres me paraissent interminables. J’ai l’impression de parcourir des kilomètres. Mon coeur bat de plus en plus fort. En‚n, je débouche sur une rue en latérite, bordée de maisons. Sur la gauche, elle conduit bien à la grande route fréquentée par des milliers de Nigérians. Pour la rejoindre et gagner le centre-ville, les véhicules du manager doivent absolument emprunter ce chemin. Je balance méthodiquement mes clous : à droite de la rue, au centre, à gauche, suf‚samment éparpillés pour être sûr que mes poursuivants soient stoppés net dans leur élan. J’accélère maintenant tout en jetant nerveusement quelques rapides regards en arrière. J’ai une trouille bleue de voir jaillir la voiture du manager et de me faire tirer comme un lapin. Devant moi, il n’y a personne, la voie est libre.

Couvert par l’obscurité, je me mets à courir, de plus en plus vite. Je parcours au sprint plus de trois cents mètres avant d’atteindre la grande route. C’est bien plus que je n’avais imaginé. L’alerte n’a pas été donnée et, a priori, j’ai encore huit bonnes minutes devant moi, mais je me sens en très grand danger. S’ils me chopent, ils me massacrent. J’accélère à fond, quitte à faire un arrêt cardiaque. Je décide de ne plus me retourner avant de déboucher sur la voie qui conduit au centre-ville. Une phrase m’obsède pendant que je m’enfonce, à bout de soufle, dans l’inconnu : pourquoi devenir libre si c’est pour mourir ?

Lorsque j’arrive en‚n sur la grande route, la nuit est presque noire. C’est une large avenue de bitume sur laquelle roulent des centaines de voitures et de camions. Je ralentis l’allure pour reprendre un peu mon soufle. Puis je décide de marcher pour ne pas attirer l’attention. Avec mon chèche, mon tee-shirt Michael Jordan et mes tongs trop petites, j’ai quand même une drôle d’allure. Au loin, je devine un grand carrefour. Je me remets à accélérer, comme aimanté par ce nouvel objectif. Je dois mettre la plus grande distance possible entre mes geôliers et moi, les prendre de vitesse, les semer. La route est bordée d’étalages de fruits et légumes. J’ai l’impression que les marchands me dévisagent. Je suis comme une tache blanche lumineuse dans un océan noir. Repérable, identi‚able à tout moment.

Après cinq ou six cents mètres, j’atteins, épuisé, le carrefour. Il est encombré de voitures, de motos chinoises, de charrettes. Depuis la sortie de la maison, j’ai dû parcourir environ un kilomètre. En marchant moins vite, mon soufle, peu à peu, redevient normal. Les centaines de kilomètres que j’ai parcourus autour de mon matelas n’ont pas été inutiles. Je récupère plutôt bien. Mais l’inquiétude, elle, ne fait que monter. Où sont les hommes d’Ansaru ? Abdul, libéré, est peut-être à mes trousses. Je l’imagine ivre de rage et de haine, brandissant sa kalachnikov et fonçant, à toute blinde, sur moi. Le sentiment d’être observé me panique. Dès qu’un regard m’accroche, je détourne la tête. Je suis un batoulé, tout le monde le voit. Il n’y a aucun Blanc dans les parages. Je ne peux approcher personne sans me mettre en danger. À part les handicapés peut-être. En Afrique, moyennant trois sous, ils renseignent les étrangers. Je n’en vois aucun.

Je suis à cran. Prêt à me battre ou à détaler pour me fondre dans la foule si je suis repéré. Chaque fois que j’entends une moto derrière moi, je me mets à trembler. Je me retourne sans arrêt, prêt à me jeter à terre pour éviter une rafale. Soudain, dans mon dos, une moto-taxi. Le gars s’approche, ralentit, me hèle.

– Pour cent nairas, je t’emmène où tu veux….

Alors que tout me ‚fiche la trouille, j’ai tout de suite con‚ance en lui. Son regard est bon. En haoussa, je lui réponds :

– J’ai été attaqué, je dois aller très vite dans une police station…

Il me fait signe d’approcher. Il ne me demande pas d’argent : au Nigeria, on paye toujours à l’arrivée de la course. Je grimpe à l’arrière de la moto. Le pilote démarre en trombe, mais, au lieu d’avancer droit devant lui, il fait demi-tour, direction le carrefour et mon point de départ. Une vague d’angoisse me submerge. Je vais me jeter dans la gueule du loup. Sous ma main droite, je serre fort mon sac pour ne pas le laisser tomber. De la main gauche, je dissimule mon visage. Je voudrais disparaître.

J’ai envie de sauter quand, au carrefour, il se met en‚fin à tourner à droite, à l’opposé de mon lieu de détention. Je pousse un soupir. Dans la nuit de plus en plus noire, la moto parcourt deux kilomètres avant de déboucher sur une route à deux voies. Sans hésiter, le pilote coupe la voie montante, franchit le terre-plein central, puis atterrit sur la voie descendante dans laquelle il s’engage à fond de train. Je voudrais qu’il soit plus prudent, je n’ai pas envie de ‚nir par terre. Mais, très vite, il quitte la voie rapide et s’arrête devant un commissariat. En me déposant, le chauffeur me réclame ses cent nairas. Dans un mélange d’anglais et de haoussa, je lui explique que je n’ai pas un sou en poche :

– Je suis désolé, je n’ai rien dans les poches à cause de barau.

D’un mouvement de la tête, il me montre qu’il a compris. Il va attendre que je règle mon problème avec la police.

Extrait de "L’évasion", de Francis Collomp, publié chez XO Editions, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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