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Faut-il s’attendre à une guerre entre l’Iran et Israël ?
©Atta KENARE / AFP

Ennemis jurés

Faut-il s’attendre à une guerre entre l’Iran et Israël ?

Face au risque de voir l'Iran, pays régulièrement accusé par Israël d’être un parrain du terrorisme acharné à détruire l'Etat hébreu, gagner en puissance, la conclusion leur est apparue limpide : « si tu veux la paix, prépare la guerre »

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Au cœur du Moyen-Orient, une nation s'inquiète tout particulièrement de la détermination de l'administration Biden à revenir aux termes du Joint Comprehensive Plan of Action ou l‘accord nucléaire iranien. Pour Israël, le risque de voir l'Iran sortir du régime des sanctions constitue une angoisse telle que début mai, une délégation d'officiels israéliens s’est rendue pour la première fois à Washington pour s'en entretenir avec leurs homologues américains, dont Antony Blinken, le Secrétaire d'Etat, Jake Sullivan, conseiller à la Sécurité nationale, et William Burns, le directeur de la CIA. Joe Biden aurait également fait une apparition éclair au cours des discussions.

En effet, la position israélienne n'a pas changé depuis 2015 et s'est même durcie. Aux yeux de Tel-Aviv, accorder à l'Iran une levée des sanctions et autoriser la restitution des milliards de dollars d’avoirs iraniens bloqués à l’étranger, sans avoir au préalable rectifier les défaillances de l'accord de Vienne – notamment les clauses qui lèvent les contraintes imposées au programme de missiles balistiques dès 2023 et à l'exploitation des centrifugeuses avancées dès 2024 – en somme accorder une décennie à l’Iran pour perfectionner en toute tranquillité sa maîtrise de la technologie nucléaire militaire, constitue une ligne rouge infranchissable. 

Les Israéliens n'avaient néanmoins aucune illusion sur la portée de leur démarche, ni sur les « garanties » proposées par les Américains. Les promesses d'un accord plus contraignant et d'une réimposition des sanctions, si d'aventure l'Iran ne se conformait pas à ses engagements, ne les ont guère convaincus. Bien au contraire : Israël est persuadé que l'Iran se conformera à la lettre aux termes de l'accord jusqu'à sa fin effective en 2030, afin d’améliorer son savoir-faire à des fins militaires. Et quel crédit accorder à des diplomates qui promettent aujourd'hui un meilleur accord, mais qui assuraient en 2015, après la signature de l'accord de Vienne, qu'un tel objectif relevait du mythe ou du fantasme ? Face à la Chine, au réchauffement climatique ou à leur propre situation domestique, les Etats-Unis ont désormais révisé leurs priorités, et les Israéliens l'ont compris. Ils sont donc repartis avec l'assurance que les Américains franchiraient la ligne rouge israélienne sans état d'âme. 

Or, face au risque de voir l'Iran, pays régulièrement accusé par Israël d’être un parrain du terrorisme acharné à détruire l'Etat hébreu, gagner en puissance, la conclusion leur est apparue limpide : « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Et cette dernière serait potentiellement imminente, car Israël a en effet tout intérêt à frapper l'Iran tant qu'il est encore faible du fait de la « pression maximale » de l’ancien Président Donald Trump, que de lui accorder une décennie pour se renforcer. La menace est réelle et irrigue régulièrement les discours de Benjamin Netanyahu depuis déjà plusieurs semaines, affichant clairement son intention de frapper les sites stratégiques iraniens pour assurer la sécurité nationale – quitte à risquer une escalade qui embraserait de nouveau le Moyen-Orient. 

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Mais ce bellicisme est d'autant plus problématique pour la stabilité régionale qu'on le retrouve également à Téhéran. Les « Zarif leaks » qui se réfère à l’entretien du ministre iranien des affaires étrangères enregistré à son insu, s'ils ont mis en cause l'influence des Gardiens de la Révolution sur la diplomatie iranienne, ne les ont ni affaiblis, ni détournés de leur stratégie d'influence régionale, si l'on en juge par l'augmentation du budget alloué à la force al-Qods pour ses opérations à l'étranger. Aux yeux des conservateurs, la puissance de l'Iran est indissociable de sa présence à travers le Moyen-Orient, assurée à la fois par des fronts multiples, par le réseau de proxies patiemment développé depuis 1979 grâce à une forte proximité idéologique et un soutien logistique et financier, et par une maîtrise croissante des technologies de pointe – comme en témoigne l'usage des drones ou des cyber-attaques. Cette suprématie militaire vise par ailleurs à offrir à l’Iran un argument de poids dans les négociations. Son abandon reste donc inconcevable. Il en va de même pour son programme de missiles balistiques.

La diplomatie iranienne apparaît ainsi comme bicéphale, tiraillée entre des forces militaires entièrement vouées à la préservation de la Révolution islamique, fusse-ce en dépit des intérêts nationaux, et un gouvernement jugé plus « réaliste ». Mais les deux entités ont pu travailler aux mêmes objectifs, et Mohammed Javad Zarif lui-même n'a pas toujours été en rupture avec cette orientation politique, quand il ne l'a pas délibérément facilitée. Cette dichotomie explique aisément pourquoi la stratégie de rapprochement avec les Etats-Unis reste toujours aussi clivante en Iran. L'interventionnisme demeure au cœur de l'identité de la République islamique, engagée à soutenir indéfiniment les populations chiites opprimées à travers le monde par tous les moyens, comme le précisent d'ailleurs les articles 3, 152 et 154 de la Constitution iranienne. Lorsque cette stratégie semble en sommeil, ce n'est là qu'une manœuvre tactique et surtout temporaire : le lion iranien ne dort jamais longtemps. L'hyperactivité militaire des Gardiens de la Révolution, comme en témoigne les récentes manœuvres contre des navires américains dans le Golfe Persique, laisse ainsi peu de doute sur leurs intentions. On peut s'attendre à un regain d'activité dans cette zone stratégique, autour du détroit d'Ormuz, ainsi qu'auprès des proxies régionaux. 

Les révélations de Mohammad Javad Zarif ont donc permis de mieux cerner cette réalité. Survenues quelques mois à peine avant des élections présidentielles où l'on prédit une victoire des conservateurs en Iran, elles avaient valeur d'avertissement auprès des électeurs iraniens, à tel point que l'on doute désormais qu'elles aient fuité pour affaiblir le camp des réformateurs. En présentant les conservateurs comme des idéologues plus préoccupés de l'exportation de l'idéal révolutionnaire que d'une real politik bénéfique à l'Iran, l'administration Rouhani espère sans doute renverser la tendance. Les résultats diront si l'opinion iranienne aura été sensible à la manœuvre.

Les Israéliens, sans doute plus au fait des réalités du régime iranien que les Américains, ne pourront y voir qu'une raison supplémentaire d'agir sans tarder. Ce n'est pas un hasard si les attaques contre les sites ou les personnalités clés du programme nucléaire iranien, attribuées aux services secrets israéliens, se sont multipliées depuis la reprise des pourparlers à Vienne autour du JCPoA. Israël s'est dit prêt à mettre tout en œuvre pour empêcher qu'un accord soit trouvé. Il semble urgent de prendre cette menace au sérieux. 

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