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Facebook sert-il vraiment à ce que tente d’en expliquer Mark Zuckerberg au Congrès américain ?
©Reuters

Utilité sociale

Facebook sert-il vraiment à ce que tente d’en expliquer Mark Zuckerberg au Congrès américain ?

Le patron américain a longuement répondu aux questions des sénateurs américains et a insisté notamment sur l'utilité sociale de Facebook.

Dominique Boullier

Dominique Boullier

Dominique Boullier est professeur de sociologie à SciencesPo. Il est également coordinateur scientifique pour le MédiaLab et possède son propre site dominiqueboullier.com . Il est également l'auteur de "l'urbanité numérique.Essai sur la troisième ville en 2100" (L'harmattan 1999.)

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Eric Delcroix

Eric Delcroix

Eric Delcroix est conférencier et consultant, spécialiste du web 2.0, des réseaux sociaux et de l'identité numérique. Il a notamment participé à l'ouvrage Les réseaux sociaux sont-ils nos amis ?, paru en juin 2012. Il est créateur du site Génération Z.

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Atlantico : Mark Zuckerberg s'est exprimé face au Congrès américain, mercredi 10 avril. Dans son texte, il rappelle notamment l'utilité sociale de Facebook, expliquant que l'entreprise a permis la propagation de mouvements comme MeToo, ou encore de récolter des fonds après l'ouragan Harvey. Mais alors que les réseaux sociaux se multiplient, qu'Instagram et Twitter semblent plus puissants que jamais, l'utilité sociale de Facebook est-elle toujours réelle ? 

Dominique Boullier : Oui, forcément, parce qu'il y quand même toujours 2 milliards d'utilisateurs qui ont un degré d'activité très variable. Le problème, c'est que Mark Zuckerberg a souvent tendance à se présenter comme celui qui a créé LE réseau social. Il oublie qu'il y avait, avant que Facebook soit constitué, Myspace, Friendster, Cyworld en Corée... Des réseaux sociaux qui marchaient très bien. Et la particularité, c'est que Zuckerberg a réussi, en créant un monopole de fait, à éradiquer ses concurrents. Ce qui est très important, c'est de se rendre compte que tous ces réseaux sociaux bénéficient de ce qu'on appelle un "effet réseau", c'est-à-dire qu'un nouvel entrant a toujours plus d'utilité, plus d'avantages, à aller sur un réseau où il y a déjà plein de monde - donc forcément des gens que vous connaissez -, que d'aller sur un réseau moins populaire. 

Donc Facebook a un rôle similaire à celui des autres réseaux et médias sociaux, mais aussi une responsabilité par le fait qu'il est devenu le réseau social dominant, quasi-monopolistique. Parce qu'à côté, Twitter, Instagram, par exemple, ont d'autres fonctions et ne fonctionnent pas de la même façon. 

On pourrait se dire, quand les gens voient les problèmes qu'il y a avec Facebook, qu'ils vont se déconnecter. Or, il faut bien comprendre qu'on a créé une forme de service qui est d'utilité publique, d'une certaine façon. C'est ce principe de connectivité - avec des proches, d'une part, et avec certains types de fonctionnalités - qui n'existait pas avant et fait que les gens ne peuvent pas s'en passer. 

Le problème, c'est que Mark Zuckerberg a toujours une vision morale des affaires. Il distingue les bonnes choses et les mauvaises choses. Et pour lui, les bonnes choses sont les bonnes causes. Facebook est donc, pour Mark Zuckerberg, l'outil d'une cause juste. En réalité, Facebook est devenu un amplificateur de tous types de mouvements sociaux, y compris xénophobes, etc.

Eric Delcroix : Pour clarifier une chose, d'abord, Tweeter ou Instagram sont des médias sociaux. Il y a une grosse différence avec la notion de médias sociaux. Sur les réseaux sociaux, je suis obligé de m'inscrire et lorsque je prends un compte, chaque personne décide si elle m'autorise à la suivre ou pas. Alors que dans les médias sociaux, c'est complètement différent : n'importe qui peut suivre n'importe quelle personne. Et la particularité des réseaux sociaux, c'est qu'ils sont en réalité très peu nombreux. Il y a Facebook, Linkedin, Myspace - qui existe toujours -, Google avec son Google Plus, et c'est tout. Et le rôle qu'ils ont est complètement différent, ce n'est pas un média à proprement parler. Les gens commencent à mettre leur CV, leurs activités, et discutent avec leurs pairs autour de cela. Et contrairement à ce qui se dit souvent - à savoir que les jeunes ne vont plus sur Facebook -, les jeunes sont encore nombreux sur Facebook, mais l'utilisent beaucoup moins qu'auparavant parce qu'il y a d'autres outils complémentaires.

Concernant l'utilité sociale de Facebook, on peut parler de liens forts et de liens faibles, des notions sociologiques. Les liens forts concernent toutes les personnes que l'on côtoie tous les jours : la famille, les gens avec lesquels on travaille, etc. Et les liens faibles, ce sont les personnes que l'on voit une fois de temps en temps, par exemple les gens que l'on rencontre aux enterrements ou aux mariages, que l'on voit rarement, mais que l'on connaît. Ainsi, dans les années 60, une étude avait montré que l'on trouvait du travail par le lien faible et non par le lien fort. Et quand on parle des "amis" sur Facebook, c'est typiquement du lien faible. Et on a besoin de ce lien faible pour exister et pour se comporter socialement.

Mark Zuckerberg compte notamment développer le sujet des fake news et des ingérences étrangères, et la manière dont il prévoit d'y remédier. Mais alors que Facebook, en tant que réseau social, a vocation à être un contre-pouvoir, la plateforme n'est-elle pas devenue un frein réel à la démocratie, un moyen de contrôler les masses ?

Eric Delcroix : D'une part, je distinguerais deux choses : l'ingérence et les fake news. Les fake news, on les trouve partout, ce n'est pas propre à Facebook. On les trouve sur internet de manière générale : sur les blogs, les sites, etc. Cela ramène à l'éducation des gens quant à l'utilisation qu'ils font de ces outils. Le problème de l'ingérence, par contre, est bien particulier à Facebook. Et effectivement, l'entreprise a intérêt à travailler dessus. Et moi, je ne trouve pas que Facebook soit un frein à la démocratie. On peut lui reprocher beaucoup de choses, il peut y avoir des problèmes, mais il y aussi ce que cela peut amener pour la démocratie. Je pense par exemple au Printemps arabe, dans lequel Facebook a joué un rôle central parmi les moyens de communication. 

Donc, l'impact de Facebook sur les démocraties n'est pas tout blanc ou tout noir. Il faut voir à travers le monde ce que cela peut apporter également. Et si Facebook n'existait plus, je suis à peu près persuadé que l'on aurait, à terme, les mêmes problèmes sur Twitter. Par exemple, durant les Jeux olympiques, le grand public ne comprenait pas que Twitter diffusait des informations en retard, cachait certaines informations, etc. parce qu'ils étaient partenaires des Jeux olympiques. Encore une fois, les gens doivent être formés à l'usage de ces outils. C'est aussi au public de ne pas s'abonner exclusivement aux gens que leur proposent Facebook, Twitter ou les autres.

Dominique Boullier : Sur la question des fake news, Mark Zuckerberg - mais aussi les autres réseaux sociaux ou les plateformes comme Google - n'assument pas que, vu la quantité de contenus qui circulent, ils sont devenus des éditeurs. Donc, ils ont une responsabilité éditoriale. Au début de l'année 2018, Mark Zuckerberg a décidé que Facebook allait arrêter de valoriser les contenus diffusés - qui font de la pure viralité sans réelle interaction entre les gens - pour dire : "Maintenant, on va remettre en valeur les proches". En réalité, il entend par "proches", les gens qui s'engagent, parce que Facebook veut des publics actifs, pas juste un service de diffusion. Donc Mark Zuckerberg a une responsabilité de média. Le problème, c'est qu'il ne veut pas l'assumer, parce que derrière, ça veut dire, comme n'importe quel média, que Facebook aurait une responsabilité éditoriale. Et quand Mark Zuckerberg dit qu'il y a des bonnes et des mauvaises causes, il faut qu'il les distingue.

À lire le texte que présentera le patron de Facebook, les vols de données personnelles semblent être l'un des seuls dangers de ce réseau social, un danger que Zuckerberg compte bien maîtriser. Mais avec le recul que l'on a désormais vis-à-vis de Facebook, quels sont les autres dangers qu'il présente, notamment sur le plan psychologique ?

Dominique Boullier : Une étude est parue dans Science au début du mois de mars qui expliquait comment les fake news se diffusent plus que les autres, bénéficient d'un effet viral plus important. Mais l'étude ne dit pas qu’elles se propagent davantage parce que leur contenu est faux, mais qu'elles le font en réalité parce qu'elles choquent, qu'elles sont nouvelles. Et cela suscite l'attention. Ce sont des mécanismes psychologiques de provocation d'attention : vous êtes immédiatement alertés, vous êtes en régime d'alerte, et à ce moment-là, vous likez ou vous republiez. C'est ça qui est un problème clé : l'architecture de Facebook est faite, dans le fond, pour la viralité. Ca veut dire que du point de vue cognitif, on limite toute capacité de décision, d'arbitrage, etc. On vous fait réagir. Et à partir de ce moment, l'avantage, pour Facebook, c'est que cela génère une viralité phénoménale, cela crée une invasion constante et tout le monde est sous pression. Là, il y a un vrai problème mental : on se rend compte maintenant que, outre tous ces liens sociaux qui ont été créés, le système valorise et encourage la réactivité, l'immédiateté - ce qui est aussi valable pour Twitter -, et génère une forme de pollution mentale qui fait que vous êtes sans arrêt à réagir sans être capable de réfléchir. On met les gens sous un rythme de publication et de réactivité qui, cognitivement, diminue leur temps d'analyse, de réflexion. Il faudrait tout ralentir, supprimer des boutons comme "like", et dire : "Maintenant, si on veut vraiment s'en sortir, vous allez publier un post par jour". Là, vous aurez cassé la viralité automatique. Voilà typiquement le problème qui n'est pas prêt d'être traité, car cela casserait le business modèle de Facebook. 

Facebook peut aussi entraîner de l'isolement, au bout du compte. Car, quand on est sur Facebook, on passe son temps à essayer de voir si les autres nous voient, etc. Toute cette question de réputation crée une forme d'isolement. En théorie vous êtes hyper connecté, mais en réalité, vous êtes dans une logique autoréférencielle. Et ce monde-là tourne sur lui-même, n'a plus de réalité ni de liens avec une vraie discussion. Le problème, c'est que là, c'est à haute intensité et si quelqu'un se laisse attraper par l'engrenage, il passe son temps à vérifier ce qu'il se passe, ce que les uns ou les autres ont dit, comment ils ont réagi, etc. Et là, il y a un risque d'isolement. C'est vraiment narcissique du point de vue de la réputation et de la visibilité de soi, de ce qu'on montre, de ce qu'on cache, etc.

Eric Delcroix : Un des dangers qui peuvent être rencontrés, pas seulement sur Facebook, mais sur l'ensemble des réseaux et médias sociaux, est le harcèlement qui peut être exercé sur des enfants dans les écoles. Le danger, c'est que ces enfants étaient auparavant harcelés tout autant que maintenant, sauf qu'ils ne l'étaient que pendant le temps passés à côtoyer d'autres personnes. Désormais, ils sont harcelés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. 

Sur le sujet de l'isolement, c'est un peu plus complexe parce que ce n'est pas Facebook, à mon sens, qui crée l'isolement à proprement dit. Il s'agit d'une crainte effectivement formulée aux débuts des réseaux, mais on s'est aperçu que les gens ayant la vie la plus active sur les réseaux sociaux étaient ceux ayant la vie la plus active en dehors. 

D'autre part, il faut que les gens publient en pleine conscience, en sachant que c'est mis sur Facebook. On a vu les réseaux sociaux comme on avait perçu internet à ses débuts, en disant que c'était le grand village mondial. Donc on fait pire sur les réseaux sociaux que ce qu'on fait dans la rue en se disant : "je suis à couvert, je suis derrière un profil". Et c'est une grosse erreur, c'est là qu'il peut y avoir des retombées de tous les côtés. 

Concernant l'addiction aux réseaux sociaux, et je parle en tant que spécialiste de l'éducation de la génération Z, on s'aperçoit que ces jeunes ont une hygiène de vie qui est bien meilleure que la nôtre. Et tous les experts commencent à s'apercevoir qu'en réalité, ils savent très bien se déconnecter. Donc je ne pense pas qu'il y ait de problème d'addiction.

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