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Face au Coronavirus, il a fallu penser l’impensable. Vraiment ?
©PASCAL GUYOT / AFP

Stratégie et anticipation

Face au Coronavirus, il a fallu penser l’impensable. Vraiment ?

Alors que la perspective du déconfinement approche, la crise sanitaire du coronavirus a souligné nos insuffisances et nos impréparations.

Les Arvernes

Les Arvernes

Les Arvernes sont un groupe de hauts fonctionnaires, de professeurs, d’essayistes et d’entrepreneurs. Ils ont vocation à intervenir régulièrement, désormais, dans le débat public.

Composé de personnalités préférant rester anonymes, ce groupe se veut l'équivalent de droite aux Gracques qui s'étaient lancés lors de la campagne présidentielle de 2007 en signant un appel à une alliance PS-UDF. Les Arvernes, eux, souhaitent agir contre le déni de réalité dans lequel s'enferment trop souvent les élites françaises.

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Alors que les annonces sur le déconfinement demeurent nimbées d’un flou artistique certain, la perspective de celui-ci se rapproche néanmoins, nous laissant penser que le pic de la crise du COVID-19 s’éloigne doucement. Il est maintenant temps de commencer à sortir de la torpeur intellectuelle qui a envahi le pays, confiné depuis maintenant plus d’un mois, pour initier une réflexion de fond sur ce que cette crise a révélé de nos insuffisances et de nos impréparations. Il ne s’agit pas de dire que tel ou tel n’avait pas anticipé le COVID-19, non-anticipable par nature, mais bien de relever le sous-jacent profond de nos sociétés de l’information et du temps immédiat.

Nombreux sont ceux qui, ayant travaillé au contact des décideurs politiques ou économiques français et européennes, pourraient raconter comment ils ont pu signer ou coécrire un document de prospective ou d’anticipation où l’hypothèse de la pandémie ou, a minima, de l’épidémie de grande ampleur était évoquée. L’idée n’est pas ici de mettre en avant la qualité de la réflexion des uns ou des autres sur ce que l’on nomme depuis quelques semaines « l’impensable », mais bien d’aller au-delà. Combien de responsables politiques plus ou moins avisés, d’experts plus ou moins autoproclamés – et surtout autoencensés – ont rappelé depuis plusieurs jours ou semaines qu’eux « avaient prévu » ce qui aller se passer ? Au-delà de ces gesticulations, assez pathétiques au fond, et de la course à celui qui avait raison a posteriori, l’enjeu est bien de discerner comment le mécanisme s’est grippé dans la décision.

Penser l’impensable en effet n’a rien d’exceptionnel ; tout prospectiviste confirmé et honnête le reconnaîtra. Les scenarii de rupture, parfois fort improbables, font pleinement partie de cet exercice et la pandémie tient dans ceux-ci une bonne place, aux côtés des conflits géopolitiques majeurs ou des crises environnementales extrêmes. Toutefois, et c’est là que le bât blesse, c’est avant tout un exercice de style, pour ne pas dire d’esprit. Il s’agit le plus souvent de remplir ici la case de la « force majeure », pour reprendre un terme assuranciel. En vérité aucun décideur ne veut réellement savoir quoi faire dans ce type de cas car, consciemment ou inconsciemment, ils savent que c’est ici que se révèle leur impuissance. Le danger de l’action-qui-veut-tout est bien là, accepter l’impuissance car celle-ci va de pair avec le pire des maux contemporains : l’incertitude. Les décideurs, politiques ou économiques, ont par nature horreur de celle-ci puisqu’elle les renvoie à une situation d’exception qui les mets face à leurs contradictions. Ainsi toute situation envisagée de manière trop extrême est rejetée, au titre du déni ou de l’évitement. Il ne s’agit bien entendu pas ici de justifier ce comportement, mais bien de l’expliquer et de mettre en avant ses racines qui sont plus profondes que l’action ponctuelle de tel ou tel. 

La société contemporaine, celle de la mondialisation capitaliste, est en effet fondée sur la capacité de prédiction des évènements économiques, incarnée par ailleurs dans les marchés financiers. Ces derniers ne sont en effet – au même titre que les assurances – que des mécanismes de compensation de l’incertitude et de l’asymétrie d’information. Ce que l’on veut aujourd’hui c’est être sûr de ce que sera demain, comme en témoigne d’ailleurs la variation des prix du pétrole aux moindres déclarations de dirigeants politiques ayant bien compris ce mécanisme. Savoir est ainsi devenu en quelques décennies le maître-mot et gare à qui ne montrera pas qu’il est certain de lui et de ses choix… 

A titre d’incertitude, ou plutôt d’aversion pour celle-ci, on relèvera l’intervention du Premier ministre et de plusieurs de ses grands subordonnés directs ou indirects le dimanche 19 avril. Plus d’une heure d’explication de l’impuissance ; un demi-aveu d’incertitude dans un malaise palpable. En effet nos dirigeants savent bien que le reproche qui leur sera fait est celui-là : ne pas savoir. Notre société est devenue malade de cette infobésité qui est, en réalité, une course à l’omniscience et à l’ubiquité. Une des explications de la tentation complotiste est d’ailleurs celle-là : le complot rassure de manière paradoxale car il donne une rationalité, une certitude. 

Ce besoin de certitude crée un corolaire : le primat de l’action. L’affaire de la chloroquine a bien montré – quelle que soit l’efficacité du médicament sur le COVID-19 – combien la rationalité était prompte à s’effacer devant le besoin d’agir. Ces constats, à chaud, nous aurions pu les faire dans d’autres temps de crise pour la France. Ils nous montrent à quel point nous avons aujourd’hui besoin plus que jamais d’une plasticité intellectuelle forte, capable d’accepter l’incertitude et l’impuissance – du moins temporairement – pour mieux trouver des chemins inédits. Des années de paresse intellectuelle ont porté leurs fruits gâtés, il est maintenant temps de nous renouveler.  

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