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Explosion de violence gratuite en France : quand des personnalités médiatiques se font attaquer dans la rue comme le premier venu

La comédienne Laura Calu, victime avec son compagnon d'une agression a relaté en détails les faits survenus au cours d'une vidéo, dépassant désormais le million de vues.

Atlantico : A deux heures du matin le 23 mars dernier, en plein Paris, le couple est insulté et agressé par 3 puis 4 hommes, avant d'être secouru par une dernière personne. Alors que la victime est une célébrité des réseaux sociaux, et que les faits se sont déroulés à Paris, que cela peut-il signifier, en termes de bilan, pour le reste de la population ? 

Guillaume Jeanson : Cela signifie que les violences « gratuites » ne cessent de croître dans notre pays. Et que derrière ce vocable froid de criminologue et de statisticien ce trame en réalité un phénomène particulièrement inquiétant. Nous ne pouvons que souhaiter que ce témoignage bouleversant permette à cette réalité d’être mieuxcomprise au plus haut sommet de l’Etat. D’autant qu’il nous faut hélas convenir du fait que, dans son horreur et avec sa gravité, cette histoire n’est pourtant que tristement banale aujourd’huien France. Et si les conséquences du quasi lynchage du compagnon de Laura Calu seront sérieuses, si ces deux victimes en resteront à jamais marquées douloureusement,ces conséquences auraient pu être bien plus graves, elles auraient pu être funestes. C’est ce qui est encore arrivé récemment à Reims. C’est ce qui a coûté la vie à Bastien Payet, un jeune homme talentueux de 23 ans. La ressemblance de ces deux affaires aussi graves que banales est frappante : "les deux filles marchaient devant, elles se sont pris une réflexion. Bastien leur a dit : 'On ne va pas rentrer là-dedans'. Ses trois agresseurs n'ont pas aimé cette intervention et l'ont assené de coups au visage." Roué de coups à la tête par plusieurs individus (qui manifestement ne cherchaient qu’un prétexte à ce déferlement de violences), roué de coups comme l’a été ce week-end le compagnon de Laura Calu, Bastien Payet est mort. Pour rien. Une seule question est sur toutes les lèvres. Cette question c’est Laura Calu qui l’assène à l’écran, légitimement traumatisée : « Que doit-on faire pour être en sécurité ? c’est hyper important !». A l’heure où la loi décevante de programmation pour la justice, passée tant bien que mal sous les fourches caudines du conseil constitutionnel, est sur le point d’entrer en vigueur ; à l’heure où les engagements du candidat Macron de construire 15.000 places de prison sur le quinquennat pour débloquer la chaîne pénale ont été déjà partiellement renié par le président ; Est-ce que les choses vont vraiment changer ?

A lire aussi : Désordre public : cet inquiétant discrédit de l’Etat que révèlent les rumeurs sur les Roms ou les émeutes de forains 

 

De telles agressions sont elles toujours prises en considération par les chiffres de la délinquance ? 

Je vous retourne la question : après un tel récit sidérant,après la découverte d’une telle inertie de la part de la police (elle-même complètement dépassée par la banalité de ces actes révoltants et recevant en outre des consignes de sa hiérarchie les invitant avant tout à « ne pas faire de vagues »), pensez-vous vraiment que -la prochaine fois (ce qu’évidemment nous ne saurions lui souhaiter)une personne qui seraitplacée dans la situation de Laura Calu et de son compagnon voudraitdéposer plainte?Il va de soi que de nombreuses personnes sont aujourd’hui convaincues de l’inutilité de ce type de démarches et ne prennent donc même plus la peine de signaler les infractions dont elles sont victimes. C’est déjà ce que dénonçait le criminologue Xavier Bébin en 2013 dans son livre « quand la justice crée l’insécurité ». Où, après avoir mentionné le fait que chaque année la justice (dans son annuaire statistique) recense environ 4 millions d’infractions (crimes, délits et contraventions les plus graves – celles de 5ème classe) « juridiquement constituées » (une fourchette assez basse), il ajoutait : « mais ces 4 millions d’infractions ne sont que la face émergée de l’iceberg de la criminalité. Car la plupart des crimes et délits commis ne donnent jamais lieu à la moindre plainte et restent inconnus de la police et de ses statistiques ». Cette réalité sera bien sûr accentuée ou atténuée suivant le type d’infractions, les nécessités des assureurs (pour les atteintes aux biens par exemple), la variation des taux d’élucidation… S’appuyant sur des chiffres de l’ONDRP, Xavier Bébin précisait même que les violences physiques et sexuelles sont rapportées à la police dans moins de 25% des cas. Comment pouvons-nous alors mesurer cette part d’ombre qui échappe aux statistiques de la justice ? Par la réalisation d’« enquêtes de victimation ». L’INSEE et l’ONDRP permettent en effet d’établir par la réalisation de ces enquêtes menées directement auprès de dizaines de milliers de ménages français, que la réalité du nombre d’infractions graves commises serait en réalité plus de deux fois plus importante et avoisinerait en fait, au lieu de 4 millions, près de 10 millions par an. Cette même année 2013, Laurent Obertone publiait son essai très remarqué « la France orange mécanique » dans lequel, en s’appuyant sur un rapport de l’ONDRP de 2012,il énumérait « toutes les 24 heures, 11.000 vols, 1.780 agressions et 264 viols et tentatives de viols ». Ces chiffres donnent le vertige. Jusqu’à quand ?

Comment évaluer, comme le sous-entend la victime, les non résolutions de tels cas ? Quelles sont les condamnations effectivement prononcées pour de tels faits ? 

Cette évaluation, on peut la dessiner à partir de plusieurs chiffres récents. La lecture du « rapport de l’enquête cadre de vie et sécurité 2018 » nous apprend par exemple qu’en 2017, 672.000 personnes âgées de 14 ans ou plus ont déclaré avoir été victimes de violences physiques commises hors situation de vol ou tentative de vol et hors ménage. Parmi ces victimes, 50% sont des femmes. Un pourcentage qui ne cesse de s’accroître (puisqu’en 2006 par exemple, elles comptaient pour 41% « seulement »). Le plus souvent ces faits ont lieu dans la rue et de jour (67%). Oui de jour. Ce qui en dit long sur le sentiment d’impunité des agresseurs. Et ces faits ont lieu le plus souvent en semaine (72%). Comment est-ce que cela se déroule ? Dans la majorité des cas (52%), il s’agit de personnes « frappé(es) avec les pieds ou les poings, (qui se voient) inflige(r) des brûlures, jete(r) au sol… ».

Si l’on s’en réfère ensuite aux chiffres révélés par Interstat « insécurité et délinquance en 2017 : premier bilan statistique », on note que le nombre de faits constatés (à noter toutefois une très légère différence puisqu’il s’agit cette fois des « coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus ») par la police et la gendarmerie cette année-là est de 222.900 Ce qui constitue une augmentation de 4% par rapport à l’année précédente. (A noter toutefois une très légère différence de périmètre puisqu’il s’agit cette fois des « coups et blessures volontaires sur personnes de 15 ans ou plus »).

Si l’on s’en réfère enfin à des chiffres de décembre 2018 émanant du ministère la justice, on apprend qu’en 2017, 72.370 personnes ont été condamnées pour « coup et violences volontaires. »

On passe donc de 600.000 faits révélés à 200.000 faits enregistrés(il faut dire que seules 27% des victimes de ces infractions ont déposé plainte en 2016…). Et de 200.000 faits enregistrés à 70.000 faits ayant donné lieu à des condamnations. Parmi ces condamnations, nous ne savons pas en revanche lesquelles lourdes, légères ou symboliques (C’est à dire ne présentant aucune réalité concrète). Mais un petit rappel théorique n’est peut-être pas inutile ici : dans ce type d’affaires, (sauf aggravations) la peine de prison n’est pas encourue si la victime de violences ne souffre pas de plus de 8 jours d’ITT.

Après le temps du prononcé de la condamnation viendra encore celui de l’exécution de la peine. Et là non plus, bien que l’on ne sache pas lesquelles seront réellement et rapidement exécutées, tout le monde sait que 100.000 peines de prison ferme sont en attente d’exécution et que moins de la moitié des amendes sont recouvrées… Si l’on met de côté les sursis, mise à l’épreuve, contrainte pénale, réparations etc… Que reste-t-il ? Les travaux d’intérêts général ? Trop rarement prononcé, leur taux d’échec est lui aussi loin d’être anodin.

La conséquence logique ne peut être qu’un dramatique sentiment d’impunité. Un sentiment qui explique d’ailleurs cet autre chiffre clef 2018 de la justice pour ce type d’infraction : on compte près de 40% de récidivistes « au sens large » (c’est à dire comprenant tant la « récidive légale » que la « réitération »). Combien de vidéos comme celle-ci et combien de nombre de « vues » faudra-t-il pour que les autorités réagissent ?

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