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Excellence sacrifiée au nom de l’égalitarisme : la grève des profs de prépa avec les mots de l’un d’entre eux
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Excellence sacrifiée au nom de l’égalitarisme : la grève des profs de prépa avec les mots de l’un d’entre eux

Alors que le ministre de l’Éducation nationale entend maintenir son projet de relèvement du taux horaires des professeurs de classes préparatoires, le SNALC annonce une grève allant de 80 à 90% des enseignants de ces classes lundi 7 décembre pour l'opération "Prépa morte".

François Loiret

François Loiret

François Loiret est professeur en Classes préparatoires littéraires et commerciales. Il s'exprime sur Atlantico.fr à titre personnel.

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La réforme du statut de 1950 initiée par monsieur Peillon se traduit pour les professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles par une baisse de rémunération. Il s’agit là d’un jamais vu dans la fonction publique française depuis 1945. Des précautions de vocabulaire s’imposent : rémunération ne signifie pas traitement. Les professeurs de classe préparatoire aux grandes écoles qui enseignent au niveau L1 et L2 ont le même traitement de base que les professeurs de l’enseignement secondaire. Contrairement à ces derniers, ils ne bénéficient en rien de l’indemnité de suivi et d’orientation (ISO). Le traitement est le même, la rémunération est autre en raison des heures supplémentaires et des heures d’interrogation orale. C’est à cette rémunération que s’attaque la réforme, ce qui se traduira par une baisse conséquente, qui peut atteindre 20%. Quel fonctionnaire accepterait une telle baisse de rémunération ? Les professeurs de classes préparatoires ne sont pas attachés à des privilèges éhontés, comme tout agent de la fonction publique et comme tout salarié, ils n’acceptent pas que leur rémunération effective soit sacrifiée au nom d’une prétendue « justice ». Chez certains politiques le mot « justice » n’est qu’un slogan de combat et rien de plus.

Qui croirait que les quelques millions déversés en plus sur les ZEP y changeront quelque chose ? Les ZEP sont l’argument constamment évoqués par les médias et certains partis politiques pour tout justifier, y compris l’injustifiable. Mais le problème des ZEP n’est pas un problème de millions ni même de milliards d’euros, il est un problème de fuite des responsables devant la situation. Le misérabilisme de type « bourgeois », aurait-on dit à une autre époque, qui caractérise le discours sur les ZEP, masque le renoncement à toute exigence à tout niveau qui est le trait des politiques menées au ministère de l’Éducation nationale. Les professeurs se trouvent le plus souvent seuls dans des situations indignes qu’un État digne de ce nom ne devrait pas tolérer. Aujourd’hui, les collèges et les lycées se retrouvent souvent dans la rubrique des faits divers les plus sordides. Que l’État se défausse de ses politiques désastreuses en jetant à la vindicte publique les enseignants de classes préparatoires montre plus encore qu’il n’est plus digne de son nom.

La différence qui demeurait en France entre les classes préparatoires et le lycée d’une part, les universités d’autre part, ne tenait pas seulement à la sélection à l’entrée, mais aussi à l’affirmation d’exigences incontournables. Alors que le professeur de lycée se trouve souvent bien seul à faire valoir ces exigences - quand il le peut - le professeur de classes préparatoires peut les faire valoir sans rencontrer ni l’hostilité des élèves, ni celles des parents d’élèves et de leurs fédérations. Que les classes préparatoires préparent justement - ne serait-ce pas au fond cela qui leur est reproché ? L’actuel président de la République a tenu à rencontrer le philosophe allemand Peter Sloterdijk à Strasbourg, durant sa compagne électorale. Ce dernier pourrait lui dire aujourd’hui ce qu’il écrivait dans Tu dois changer ta vie à propos de l’érosion de l’école : « La déchéance de la culture de l’exercice et de la conscience de la discipline dans la pédagogie de la seconde moitié du XXe siècleconstitue le dernier chapitre en date dans la longue histoire de la coopération antagoniste entre l’État moderne et la pédagogie moderne ». Cette déchéance conduit à la fausse école, l’école Potemkine, où l’on fait semblant d’apprendre, - quand on fait y semblant, puisqu’il y a des cas, où l’on ne fait même plus semblant. Le lycée est devenu bien souvent une parodie de lycée, dans son premier cycle  l’université est devenue une parodie d’université, sauf dans celles qui peuvent s’appuyer sur les plus anciennes traditions, qui peuvent encore se dire filles de Bologne, la plus célèbre faculté juridique de la haute époque universitaire. Les classes préparatoires, malgré le contexte défavorable ne sont pas encore devenues une parodie d’enseignement : la culture de l’exercice et la conscience de la discipline y ont encore cours. Faut-il penser que ce qui mérite d’être rémunéré ce n’est rien d’autre que l’abandon de l’exercice et de la discipline dans toutes leurs dimensions ? Faut-il encore entendre les inepties bourdieusiennes sur la « reproduction » et la « culture dominante » derrières lesquelles s’abritent les abandons des ces dernières décennies ?

Et pourtant Bourdieu, malgré tous les louvoiements que lui imposait son stalinisme en matière de culture, n’hésitait pas à déclarer dans Les héritiers : « Chez les étudiants comme chez les professeurs, la tentation première pourrait être d’utiliser l’invocation du handicap social comme alibi ou comme excuse, c’est-à-dire comme raison suffisante d’abdiquer les exigences formelles du système d’enseignement. Autre forme de la même abdication, mais plus dangereuses parce qu’elle peut s’armer d’une apparence de logique et se parer des apparences du relativisme sociologique, l’illusion populiste pourrait conduire à revendiquer la promotion à l’ordre de la culture enseignée par l’École des cultures parallèles portées par les classes les plus défavorisées ». Ce que Bourdieu nomme ici l’illusion « populiste », c’est justement celle que défendent constamment des pédagogues, sociologues, journalistes et c’est elle qui a joué un grand rôle dans l’avènement de la fausse école, l’école qui fait semblant d’être une école. Jusqu’à ce jour cette « illusion populiste » dénoncée par Bourdieu lui-même n’avait pas encore gagné les classes préparatoires et les professeurs de classes préparatoires. Elle a gagné par contre le ministère de l’éducation nationale.

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