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De nombreux Chimane souffrent de "tristesse persistante" et ont un mot pour désigner la dépression.
De nombreux Chimane souffrent de "tristesse persistante" et ont un mot pour désigner la dépression.
©DR / The Tsimane Health and Life History Project

Nouvelle étude

Et si le lien entre impact négatif sur la santé mentale et réseaux sociaux était moins évident qu’il n’y paraît 

C’est ce que suggèrent des recherches au long cours menées par des universitaires du Nouveau Mexique et de Californie sur des populations amazoniennes de Bolivie.

Jonathan Stieglitz

Jonathan Stieglitz

Jonathan Stieglitz est chercheur à l'université des sciences sociales de Toulouse. Au sein d'une équipe internationale, cet anthropologue étudie et partage la vie d'un peuple de Bolivie, les Tsimanes. Jonathan Stieglitz est co-directeur du Tsimane Health and Life History Project.

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Atlantico : Vous êtes le co-directeur du Tsimane Health and Life History Project. Qu'est-ce qui est si spécial chez les Chimane, un peuple isolé vivant en Bolivie entre les Andes et la forêt amazonienne, et pourquoi sont-ils si observés par les anthropologues et les scientifiques ?

Jonathan Stieglitz :Les Chimane vivent largement à l'écart des influences sociales et politiques plus larges. Le gouvernement bolivien ne leur fournit pas beaucoup de services. Ils vivent dans des villages très éloignés. Ils ont fui les missionnaires lorsqu'ils ont essayé de les convertir. Mais ils ne sont pas complètement isolés. Mais c'est pour cela que les anthropologues s'intéressent à eux. Cela permet d'étudier comment les humains vivent dans des conditions très différentes de nos situations modernes. C'est une fenêtre sur l'étude du comportement humain, de la santé et de la psychologie dans des conditions différentes.

Ils sont également très intéressants pour étudier le processus de vieillissement, car ils sont assez nombreux (environ 17 000 personnes) pour avoir à la fois des jeunes et des vieux à étudier, en nombre suffisant. Nous étudions leur vieillissement et leur santé depuis quelques décennies maintenant et certains résultats sont remarquables, comme leur bonne santé à certains égards. Leur santé cardio-métabolique est très bonne. Cela prouve que nous ne sommes pas obligés de souffrir de nombreuses maladies. Nous pouvons les éviter en modifiant peut-être notre comportement : plus d'activité, moins de graisses dans notre alimentation, etc.

Les Chimane nous permettent également de mieux comprendre comment les influences du marché se répercutent sur plusieurs résultats : biologiques, sanitaires, psychologiques et comportementaux.

Les Chimane ne semblent pas souffrir de maladies chroniques et dégénératives, de maladies coronariennes, de maladies du foie ou de la prostate. Pourtant, loin des technologies modernes, de nombreux Chimane souffrent de "tristesse persistante" et ont un mot pour désigner la dépression. Pourquoi les Chimane sont-ils si déprimés malgré tout ?

Les Chimanesont en bonne santé à certains égards et assez mauvaise à d'autres. Si vous réfléchissez aux facteurs qui affectent votre bien-être, votre bonheur, vous pouvez penser à plusieurs domaines. Premièrement, la physiologie (la santé), être en mauvaise santé augmente votre tristesse. Deuxièmement, l'économie : être riche vous rend généralement heureux. Troisièmement, la vie sociale. Comme nous l'avons mentionné, leur santé cardio-métabolique est très bonne mais ils n'ont pas l'eau courante, la gestion des déchets, les infrastructures. Ils boivent donc de l'eau impure, polluée par des excréments d'animaux par exemple. Ils sont donc exposés à de nombreux pathogènes de leur naissance à leur mort (diarrhée, gastro-entérite, toux). Le médecin qui les suit n'identifie que 5 à 10 % de la population comme étant en bonne santé. Et une mauvaise santé a un impact sur votre humeur. Dans la population Chimane, même lorsque vous êtes malade, vous ne pouvez pas souvent prendre un jour de congé, et encore moins des vacances, car vous avez des tâches essentielles à accomplir et des enfants à nourrir (une femme a, en moyenne, à l'âge de 45 ans, donné naissance à 9 enfants). Et leurs problèmes de santé ont un impact sur leur activité économique. Si vous ne pouvez pas travailler suffisamment pour manger et nourrir votre famille, cela devient un motif d'inquiétude. Il y a donc un effet direct de la santé sur le bonheur, mais aussi un effet indirect. Pour la dernière partie, l'environnement social, les Chimane vivent dans une communauté à très forte proximité, il n'y a donc aucun risque d'isolement social. Mais il y a un autre aspect des choses. Il y a deux types de relations. L'une, au sein du village, où des conflits peuvent parfois survenir à cause de la jalousie, de la lutte pour savoir qui aura accès à la terre pour ses cultures, etc. Et personne n'aime les conflits. Deux, avec les étrangers, les autres Boliviens qu'ils rencontrent. Et il peut aussi y avoir des conflits avec eux. Et nos recherches ont montré que ces conflits sont liés à la dépression. Nous ne savons pas encore pourquoi. La plupart des conflits portent sur l'accès à des ressources économiques très importantes : argent, terres, etc. Nous savons également que le statut relatif est parfois plus important que le statut réel. Et les Chimane voient de plus en plus d'étrangers, et entendent parler du reste du monde. Certains d'entre eux ont même des smartphones. Avec le commerce, ils ont accès aux modes de vie d'autres populations, et cela peut les rendre tristes s'ils réalisent qu'en fait ils sont très très pauvres.

Nous associons souvent de nombreux troubles mentaux à la technologie. De nombreuses études ont fait état d'un lien entre l'attrait de la technologie et un isolement social paralysant, voire la dépression. Dans quelle mesure votre étude remet-elle en cause cette idée répandue ? Quelle serait la cause de cette dépression chez les Chiman ?

Nous ne remettons pas tellement en question cette idée répandue selon laquelle la technologie entraîne la dépression, car nous nous concentrons sur une population qui a relativement peu d'accès à la technologie et qui n'est pas isolée socialement. Ce que nous montrons, c'est que la dépression peut survenir sans ces facteurs. Ce que nous pouvons dire, c'est que si la technologie était un facteur très important dans divers environnements, nous nous attendrions à ce que les Chimane qui ont accès aux technologies numériques soient particulièrement déprimés. Et nous ne connaissons pas encore la réponse à cette question. Nous pouvons imaginer comment la technologie pourrait avoir un effet négatif. Par exemple en les rendant moins actifs, mais comme ils ont encore beaucoup de travail manuel à faire, ils ne deviendraient pas des larves qui trainent devant la télévision. De plus les smartphones pourraient être un moyen de comparer les modes de vie, ce qui n’est pas bon, comme je l’évoquais plus haut. Je ne pense pas que nous devions considérer la technologie comme la cause de tous nos problèmes ou comme la solution à ces derniers. C'est une ressource qui peut être épuisée, mal utilisée, mais qui apporte aussi d'énormes bénéfices.

Vos études sur la dépression chez les Chimane signifient-elles qu'il existe une tendance humaine à la tristesse, indépendamment du contexte culturel et de la présence de la technologie ?

La tristesse est généralement considérée comme une émotion universelle. Elle a été observée partout. Et on peut la considérer comme un continuum allant des émotions vraiment négatives aux émotions vraiment positives. La tristesse se situe à l'extrémité du côté négatif. Et puisque la tristesse est universelle, un Chimane saura qu'un Français est triste, rien qu'en regardant son visage, même s'il ne connaît rien de la culture française.  Il pourrait y avoir une explication évolutive à cela. Mais même si la tristesse est universelle, elle peut être exprimée de nombreuses façons.

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