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Et pour vous Alain-Gérard Slama, s’il n’y avait qu’une idée à retenir de 2014, ce serait laquelle ?
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Climat tendu

Et pour vous Alain-Gérard Slama, s’il n’y avait qu’une idée à retenir de 2014, ce serait laquelle ?

Pour l'essayiste, 2014 est marqué par la montée en puissance du sentiment nationaliste partout dans le monde, et de la contestation de l'ordre établi. Malgré une situation internationale peu favorable "à la victoire de la raison", une issue positive reste selon lui possible.

Alain-Gérard Slama

Alain-Gérard Slama

Alain-Gérard Slama est un essayiste, journaliste et historien de droite français. Il collabore également aux revues suivantes : Vingtième siècle, L'Histoire, Politique internationale, Droits, Pouvoirs, Le Débat.

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L’année 2014 est malheureusement marquée par la confirmation d’un processus de longue durée qui prend des proportions dangereuses pour l’unité intérieure de notre pays et pour la paix du monde. Ce processus se résume en une phrase : plus la civilisation matérielle, capitaliste et technique se répand dans le monde, plus on assiste à des mouvements de rétraction violents ; c’est le phénomène bien connu de l’identité réactive, consistant dans le repli des individus sur ce qu’ils ont de propre, de spécifique, de particulier, le plus souvent d’ordre ethnique et religieux, assorti dune contestation de plus en plus vigoureuse de l’ordre établi.

Ce phénomène n’est pas nouveau, il s’est produit à maintes reprises dans notre histoire. Quand on dit que nous assistons au retour des années 30, c’est vrai, mais il est vrai aussi que ce phénomène prend un visage différent selon les époques. Avant 1930 on a connu un épisode comparable dans le mouvement des idées et dans la vie intellectuelle : autour de 1900 déjà, on avait assisté à des formes de sensibilité nationalistes et religieuses qu’il est tentant de comparer avec les événements d’aujourd’hui.

Dans les années 1930, sous l’effet de la contagion des mouvements fascistes de l’autre côté de nos frontières, on avait vu naître en France des mouvements décidés à abattre non plus seulement la République comme c’était le cas en 1900 avec l’Action française, mais la démocratie elle-même, qui suppose des contre-pouvoirs, pour lui substituer un régime populiste porté par des tribuns dont Doriot est resté le nom le plus fameux. Avant 1914 le mouvement émanait surtout de la droite, alors que dans les années 30 le fascisme, confondant réaction et révolution, a procédé à la fois de l’extrême droite et de l’extrême gauche.

Aujourd’hui en France le phénomène de rétraction n’est dirigé ni contre la démocratie ni contre la République. Je le crois évidemment moins dangereux en ce qui concerne notre pays, dans la mesure où il est encore exclusivement le fait de minorités et où il est contenu par un phénomène nouveau qui est le refus de la violence et de la guerre. Ce n’est pas un pacifisme et ce n’est pas non plus un bellicisme, parce que nous avons tiré la leçon des expériences des années 1900 et 1930.

La commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale témoigne de cette évolution des esprits. En revanche notre vie politique est empoisonnée par les phénomènes de rétraction identitaire anti-européens et par le retour à une religiosité souvent artificielle mais brandie comme une arme contre la "crise de civilisation" - thème récurrent de nos réactions identitaires - que l’on impute au développement technique et au progrès de la l’individualisme et du matérialisme.

Ce phénomène a contribué à développer de forts courant d’intolérance qui se figent aujourd’hui contre le bouc-émissaire immigré et qui contribuent à mon sens autant à remettre en cause le consensus laïque propre au modèle républicain français, qu’à radicaliser contre ce modèle les minorités islamistes, ou plus rarement, de façon moins dangereuses mais non moins contagieuse, celles qui se revendiquent d’autres appartenances religieuses.

Un autre facteur nouveau par rapport à 1930 est la puissance des médias : ceux ci favorisent pour des raisons techniques et commerciales les courants les plus déterminés, qui exploitent leur logique à leur profit. Je regrette pour ma part vivement que, à droite, des leaders appartenant par vocation à la famille modérée, se laissent entraîner par ces courants dans leur propre stratégie médiatique. Et si j’étais le conseiller en communication de M. Sarkozy, je le mettrais en garde contre la tentation de monter sur ce mauvais cheval.

La situation française n’est évidemment rien par rapport à ce qui se passe dans des pays qui n’ont pas la même expérience démocratique que notre République, et où l’on voit monter des courants identitaires de plus en plus exposés aux dérives de la violence intérieure et de la guerre extérieure. Je ne crois pas que la Chine soit dans ce cas par rapport au Japon, par exemple, dans la mesure où l’Empire du Milieu est plus enclin à étendre les méthodes du soft power qu’à se laisser entraîner dans une vocation impérialiste étrangère à son histoire, sinon en ce qui concerne l’immense Thibet, qui est pour elle plus encore que ce que l’Ukraine est pour la Russie. En revanche l’évolution de la Russie est particulièrement inquiétante, et elle l’est d’autant plus qu’en flattant les aspirations identitaires de la partie non russe et non orthodoxe de l’Ukraine, en encourageant le désir des dirigeants ukrainiens actuels de se rapprocher de l’Union européenne et surtout de l’OTAN, elle favorise dans les relations entre Moscou et Kiev les conditions d’une montée aux extrêmes.

Je n’ai pas besoin non plus d’évoquer la victoire du mouvement nationaliste et hindouiste en Inde, et la traînée de poudre qui est en train de déchirer le monde musulman entre sunnites et chiites. La montée de l’islamisme en Turquie n’est pas une surprise, et le paradoxe est qu’aujourd’hui l’Iran puisse apparaître aux yeux des Etats-Unis comme un facteur d’apaisement en dépit de sa revendication nucléaire et en raison du renversement du rapport de forces de cette puissance par rapport à l’islamisme sunnite.

Ma dernière remarque sur l’année 2014 porte sur l’effet désastreux des images propagées dans le monde du drame de Gaza, dont la responsabilité première incombe certes au maximalisme islamique prêt à sacrifier des femmes et des enfants à sa stratégie médiatique, mais dont je suis persuadé que la gestion maladroite par Netanyahou a multiplié dans le monde des vocations terroristes animées par un désir fanatique de vengeance.

Rarement, la situation internationale aura été moins favorable à la victoire de la raison. Mais peut-être justement la crainte d’une évolution des rapports de forces vers une situation irréversible et immaîtrisable, dont le rappel des causes de l’explosion de la Première Guerre mondiale intervient aujourd’hui de façon opportune, constitue-t-elle au sens fort du terme le meilleur des garde-fous contre l’escalade qui se profile certes, mais qui heureusement est loin encore d’avoir atteint un point de non retour.

Cette conclusion optimiste n’est pas une clause de style. C’est, je le pense sincèrement, un pari qui a toutes les chances d’être gagné dans les années à venir, à condition que l’Europe sache jouer pleinement son rôle, sans pour autant céder à la tentation de s’ériger en professeur de morale et de faire la leçon au reste de la planète, comme elle l’a fait en Syrie et, antérieurement en Libye, en outrepassant la mission que l’ONU lui avait conférée. Qu’elle commence par être irréprochable et par combattre ses propres nationalismes, régionalismes, ethnicismes et intégrismes identitaires, qui la ruinent de l’intérieur, avant de prétendre à la légitimité nécessaire pour intervenir en arbitre dans les conflits qui menacent la paix du monde.

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