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Bilan des années 2010

Et pour Jean Petaux, le fait marquant des années 2010 aura été...

A l'occasion de la fin de l'année 2019, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan de la décennie, des années 2010. Jean Petaux revient sur la transformation des rapports entre les hommes et les femmes ou bien encore sur la prise en compte à l’échelle planétaire des conséquences du dérèglement climatique.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Pour qu’un événement survenu dans un quelconque endroit du monde acquiert le qualificatif « d’historique » il faut qu’il réponde à plusieurs conditions et comporte un certain nombre de critères qui vont lui conférer justement un statut à part en comparaison aux autres. L’histoire par les dates est assurément la grande sacrifiée de l’enseignement de cette passionnante discipline au point que tout enseignant mesure désormais, avec une forme de sidération mêlée de fatalisme, combien les élèves, français ou étrangers (le classement PISA de l’OCDE n’est ici, d’aucune distinction, entre les différents systèmes éducatifs), considèrent qu’avant les années 2000, le Moyen-Age et la Seconde guerre mondiale se confondent et que Napoléon a sans doute été un des leaders de Mai 68…

Reste que si l’on considère ces cinquante dernières années, autrement dit ce qui est advenu à l’échelle de la planète après 1968 justement, très peu d’événements, au sens conjoncturel (un fait survenu un jour précis dont les conséquences résonnent encore à travers le monde) ou structurel (une tendance lourde, une évolution profonde là encore aux conséquences encore en cours) peuvent être inscrits au « patrimoine historique de l’humanité ».

DE QUELQUES EVENEMENTS « HISTORIQUES », CES 50 DERNIERES ANNEES

Le 21 juillet 1969, un premier homme marche sur la Lune. Le « progrès fait rage » et rien ne semble devoir arrêter le génie technologique humain.

Le 30 avril 1975, la première puissance mondiale doit quitter définitivement le Sud-Vietnam après une décennie de guerre et 57.000 « boys » tués. C’est sa première défaite spectaculaire. D’autres suivront, comme en Iran par exemple avec une prise d’otages qui marquera durablement les Américains.

Le 27 décembre 1979, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS relance la guerre froide et sonne le « commencement de la fin » pour l’empire soviétique. Il faudra 12 ans pour que disparaisse, sans un coup de feu, sans un mort, l’URSS, le 26 décembre 1991. Etonnante fin de partie pour un pays qui, depuis la Révolution de 1917 a vu mourir dans des conditions atroces près de 50 millions de ses ressortissants, tués soit par ses propres dirigeants soit par un ennemi qui jura sa perte : le nazisme. Pratiquement aucun citoyen russe ne mourut du fait des Américains (et réciproquement), les deux plus « fidèles ennemis » pendant quatre décennies, de 1947 à 1987.

Le 9 novembre 1989 : chute du Mur de Berlin point culminant de la disparition programmée du Rideau de fer. L’Europe de Yalta n’existe plus.

Le 17 janvier 1991, la plus grande coalition armée jamais mise sur pied depuis la Seconde guerre mondiale, sous commandement américain, sur mandat des Nations-Unies, attaque l’Irak coupable d’avoir envahi le Koweit le 2 août 1990.

Le 11 septembre 2001, les deux tours jumelles du World Trade Center s’effondrent à New-York : c’est le début d’une nouvelle ère, celle du terrorisme mondialisé qui s’est attaqué à l’hégémonie planétaire américaine. Il frappera désormais partout, à Madrid, à Londres, à Paris, à Berlin, à Bruxelles, mais surtout en Irak, en Afghanistan, en Afrique, en Inde, etc.

Le 19 mars 2003, cette fois-ci sans mandat de l’ONU, les Etats-Unis et leurs alliés, sans la France qui se singularise totalement dans cette affaire, envahissent de nouveau l’Irak et déstabilisent définitivement le Moyen-Orient. S’ensuivra une multiplication de crises locales et régionales impactant le monde arabo-musulman provoquant elles-mêmes la mise à l’agenda politique, dans un certain nombre d’Etats, de questions liées aux migrations, la plupart du temps d’ailleurs (compte tenu du très faible nombre de personnes concernées) dans une instrumentalisation par les uns et les autres de phénomènes très limités.

Depuis lors, pour le monde entier, a-t-on connu une date, un événement planétaire au caractère universel, dont on peut dire qu’il a marqué non seulement les esprits et impacté durablement les Etats et les sociétés, dans le monde entier et au même moment, mais qu’il a pris une importance telle qu’il y a eu un « avant » et un « après » ce temps particulier. Comme un changement d’ère, un changement d’époque ou de paradigme ? La réponse est non.

Ce serait une grossière erreur d’en conclure alors que l’Histoire est figée, voire « achevée ». Aux manifestations spectaculaires des événements dont l’intensité est telle qu’ils sont vécus à l’identique par des milliards de personnes et qu’ils se trouvent ainsi incorporés par toute l’humanité dans un « patrimoine commun » répondent, en guise de transformation profonde, des mouvements longs, des glissements tectoniques de grande ampleur qui participent à l’émergence de tendances lourdes que l’on peut appeler des « phénomènes planétaires » ou des « courants mondiaux ».

TROIS COURANTS MONDIAUX UNIVERSELS ET PLANETAIRES DEPUIS 10 ANS

Sur les dix dernières années, trois « main streams » semblent pouvoir être retenus, à l’échelle de la planète. Ils ont en commun de ne pas avoir eu d’éléments déclenchants ponctuels ou spectaculaires. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’un tel événement n’aura pas lieu. S’il advient, d’une manière ou d’une autre, il viendra inscrire le processus comme « historique » au point que le jour dit sera peut-être, au regard de l’Histoire, considéré comme le « D-Day » alors qu’il n’en aura été que la part la plus visible, celle de l’explosion tout simplement.

Le premier de ces « courants lourds » est celui de la transformation des rapports entre « hommes » et « femmes ». En profondeur les relations entre les sexes changent sur l’ensemble de la planète. Même dans les sociétés les plus conservatrices, machistes et patriarcales, les fissures de la domination masculine apparaissent de plus en plus nettement. En Afrique, en Inde, dans le monde arabo-musulman, autant de continents ou d’aires régionales où les femmes sont parfois réduites à une quasi-fonction animale, leur voix parvient à se faire entendre. Il s’agit-là d’une révolution radicale, bien plus importante qu’une quelconque « aspiration démocratique »  ou « populiste » dont les contours sont aussi nébuleux que diversifiés et surtout antagonistes. En l’espèce, pour ce qui concerne l’ébranlement de la figure du mâle dominant il y a une exigence simple, universelle, portée par la plus grande partie de l’humanité : le respect nécessaire et désormais intégral, sans aucune nuance possible, du corps des femmes, de leur volonté, de leur esprit, en un mot de leur humanité. On objectera ici que nombre de sociétés sont encore aux antipodes de cette prise de conscience et, partant, de cette évolution. Sauf à être naïf et/ou à faire preuve d’irénisme, il n’est pas dans notre esprit de considérer que le changement à l’échelle de la planète, dans le traitement fait aux femmes (et d’abord aux petites filles) est généralisé et équivalent. Il est juste de dire par contre qu’il est amorcé et qu’il ne s’arrêtera pas. Il concernera aussi bien les sociétés hyper-développées que les sociétés les plus pauvres. Il sera peut-être (et même sans doute) porteur de dérives terribles, de dictatures potentielles et de conflits violents, mais il aboutira à une totale révision des rapports entre les sexes et à une profonde transmutation des status sociaux des unes et des autres. Au final le progrès ainsi généré sera immense, même si les chemins tortueux qui y aboutiront seront semés d’embûches. Que devront surmonter d’abord les femmes évidemment. Pour les hommes aussi. Car comme le dit si bien une vieille chanson révolutionnaire française : « Mais gare à la revanche, les mauvais jours (pour les femmes) finiront »

Le deuxième de ces « vents violents » capables de tout renverser concerne la prise en compte, à l’échelle planétaire, des conséquences de l’anthropocène et de son corollaire, le dérèglement climatique. La question n’est pas de savoir ici si ce dérèglement/réchauffement est attesté, prouvé scientifiquement, ou s’il s’agit de la plus vaste opération d’intoxication et de désinformation jamais conduite à l’échelle du globe.  Ce qui nous importe ici c’est de noter que désormais une part croissante des êtres humains sur la planète adhèrent au moins à cette nouvelle doxa selon laquelle la Terre (petit ilot dans un univers profondément hostile) est menacée dans sa survie-même. Si, pour l’heure, la « croyance » est très nettement plus partagée par les individus vivant dans les pays riches que par ceux qui vivent dans une extrême pauvreté, les conséquences de cette « conviction » sont tout aussi importantes que si elle était universellement répandue. Tout simplement parce que touchant les pays les plus développés, elle crée déjà un « stress » considérable sur les « inputs » des systèmes politiques de ces mêmes Etats et favorise, déjà, des formes de contestations des sociétés civiles envers les gouvernants qui vont aller croissante dans la violence, dans l’expression non-conventionnelle de revendications , voire à des crises politiques et institutionnelles de grande ampleur. On pourra, avec le recul, considérer que c’est à partir de 2010 que la question climatologique est « montée » au premier rang des questions socio-politiques avec une dramaturgie croissante et forcément collectivement anxiogène dont le contenu et le statut millénariste est évident. Il n’y a pas eu, par rapport aux décennies précédentes, plus de catastrophes écologiques ces dix dernières années. L’explosion partielle de la centrale de Fukushima a bien eu lieu dans la décennie écoulée (11 mars 2011), mais avant elle il y avait eu Three Mile Island (28 mars 1979) et surtout Tchernobyl (et son fameux nuage) le 26 avril 1986. Fukushima n’était donc ni originale ni pire. Il n’y a pas eu de naufrage catastrophique d’un supertanker comme l’Amoco Cadiz (16 mars 1978) ; l’Exxon Valdez (24 mars 1989) ou l’Erika (1999) ou le Prestige (2002) ces dernières dix années. Mais la catastrophe de la plateforme BP « Deepwater Horizon » (20 avril 2010) au large de la Louisiane est une super « marée noire » dont on n’a pas encore fini, dix ans après, d’évaluer tous les effets sur l’environnement. Il reste que les incendies endémiques se multiplient sur toute la planète et  que les événements naturels aux ampleurs inconnues (ouragans, typhons, etc), même s’ils ne sont pas plus nombreux à l’échelle du temps long, révèlent surtout une fragilité croissante des systèmes humains pour y résister et une très faible résilience de nos sociétés. Sans compter que pour les sociétés développées la mort de masse n’étant plus du tout de « saison », il ne peut y avoir, comme hier, de catastrophe climatique avec des milliers de morts. Cela devient tout simplement socialement et médiatiquement inacceptable. La question environnementale va donc être l’enjeu mondial dans les 30 prochaines années au point peut-être de remettre en cause le principe même de la mondialisation, de la libre circulation des individus et des marchandises sur l’ensemble de la planète. Là encore, peu importe que tout ce qui sera adopté au nom ou contre le dérèglement climatique soit fondé ou non : la question de la soutenabilité sociale des politiques engagées se posera forcément et la coercition deviendra la règle. Elle sera justifiée par le principe de nécessité. De là à dire qu’elle sera, pour la même raison, acceptée, c’est une toute autre histoire. Mais l’histoire justement, retiendra que c’est dans la décennies 2010-2020 que la question climatique aura été vraiment mise à l’agenda du monde… Greta ou pas. COP 21 ou pas.

Le troisième événement majeur et planétaire concerne en quelque sorte les deux précédents. C’est celui de la mondialisation totale et universelle des outils technologiques de diffusion du savoir et des informations. Fin 2017 on estimait (enquête Hootsuite et Wearesocial, publiée par BDM Média le 30.01.2018) que le taux de pénétration du téléphone mobile sur l’ensemble de habitants de la planète (7,5 milliards en janvier 2018) était de 68%. Autrement dit ce sont 5,1 milliards de téléphoniques portables qui sont utilisés sur Terre aujourd’hui. 53% des habitants de la planète (4 milliards de personnes) se connectent chaque jour à Internet et 3 milliards de Terriens sont utilisateurs quotidiens d’un social media sur mobile phone. Chaque seconde qui passe, estime-t-on, voit, sur Terre, 11 nouveaux venus sur les réseaux sociaux. Les chiffres donnent véritablement le tournis. N’en abusons pas. Simplement on est en droit de se demander si, dans l’histoire de l’humanité, il y a eu un objet comme le téléphone portable autant « partagé ». Il n’est pas certain que même le simple crayon l’ait ainsi été. On comprend mieux alors le formidable potentiel que contient une telle diffusion massive, sur l’ensemble de la planète, d’un tel outil de communication, porteur de messages, écrits ou oraux, d’images figées ou animées, susceptibles de comporter toute sorte de contenus, de messages. Là encore c’est dans cette décennie 2010-2020 que sont arrivés à l’adolescence les membres de la « Génération Z », constituée sur la planète, d’individus qui n’ont connu que les « outils connectés », nés avec le Net et socialisés avec et (pour beaucoup) seulement par lui. Leur crédulité est telle que les anglo-saxons parlent à leur sujet de « Big Gullibility » (anglicisme construit sur le verbe « to gull » (avaler, gober, etc.) qui va donner le « seagull » (le goéland) capable d’absorber n’importe quel déchet…. On retiendra que la pénétration à très haute échelle d’outils de diffusion de masse de tout un tas de fake-news (sans parler du caractère débilitant des réseaux sociaux synonymes non pas d’ouverture mais de replis communautaires) a explosé depuis 2010. Comment s’étonner alors que Michel Desmurget, éminent spécialiste des neurosciences, parle au sujet des centaines de millions de jeunes cerveaux, trop tôt connectés, de « crétins digitaux » (Seuil, Prix Fémina, Essai, 2019). Comment ne pas s’étonner dès lors que les « main streams » (dont les deux que nous avons évoqués précédemment) se diffusent avec une telle ampleur et un tel universalisme ?  On peut s’en plaindre, s’il s’agit de propager des peurs et des phobies propres à la collapsologie. On ne peut que s’en réjouir s’il s’agit de diffuser des valeurs que l’on voudrait universelles comme le respect de tous les sexes, des différences et la non-exploitation des corps et des esprits.

C’est peut-être le propre de cette décennie qui s’achève. Elle aura permis de côtoyer le pire universel et la promesse mondialisée. Une décennie ordinaire en somme.

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