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Et au fait, qui tend à prendre le pas sur l’autre dans les coalitions droite/extrême-droite en Europe ?
©REUTERS/Michael Kooren

Conjoncturel

Et au fait, qui tend à prendre le pas sur l’autre dans les coalitions droite/extrême-droite en Europe ?

Depuis plusieurs années, le paysage politique européen est en recomposition. On assiste à l'émergence d'alliances entre la droite et l'extrême-droite. Des formations qui ont tendance à essayer d'amener une ligne idéologique propre.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Dans le paysage politique européen, les alliances droite-extrême-droite donnent naissance à des mouvements de ligne. De manière générale, quel camp a tendance à tirer l'autre vers ses valeurs, sa propre ligne ?

Christophe Bouillaud : Indéniablement, c’est l’extrême-droite qui attire la droite classique sur son terrain. Le refus de l’immigration, la défense de la loi et de l’ordre, la défense des valeurs traditionnelles (dont la devise de l’Etat français vichyste constitue toujours un utile résumé : travail, famille, patrie), sont repris à leur compte par la droite classique pour contrer la montée d’une opposition à sa droite. L’incorporation des thématiques de l’extrême-droite peut aller très loin, comme l’a montré la carrière du chancelier autrichien Kurz, du parti ÖVP,  qui a bâti tout son succès sur un plagiat de son rival, le FPÖ. On peut penser aussi à Viktor Orban, lui-même venu du libéralisme bon teint, dont le parti Fidesz n’a été que récemment suspendu par le PPE. En effet, il ne faut pas oublier qu’il s’est radicalisé aussi entre autres motifs, parce qu’il avait à sa droite un parti clairement de la plus radicale des extrêmes droites, le Jobbik, et parce qu’il ne voulait pas lui laisser le « monopole de la haine » des étrangers et de Bruxelles.

De plus, lorsque le parti d’extrême-droite rentre au gouvernement, ou appuie un gouvernement minoritaire, les seules réalisations en termes de politiques publiques que ces partis obtiennent jusqu’à  ces dernières années sont concentrées sur la question de l’immigration, de la loi et de l’ordre, de l’intégration des étrangers. Dans la plupart des pays européens, le fait que le scrutin soit proportionnel pour désigner la chambre basse du régime parlementaire en vigueur favorise un tel compromis : le grand parti de droite garde la haute main sur toutes les politiques publiques, le parti d’extrême-droite se contente de satisfaire son électorat sur le point sensible de la maîtrise de l’immigration et de la défense de l’identité nationale.  Les coalitions entre le parti de Berlusconi et la Ligue du Nord en Italie en 2001-2006 et en 2008-11 ont été caricaturales de ce point de vue.

L'immigration semble donc être un point déterminant qui détermine une force d'attraction au sein de ces alliances. Quels sont les autres enjeux qui ont tendance à faire pencher vers l'une ou l'autre formation ?

De fait, l’enjeu qui constitue le centre vital de la majorité des partis d’extrême-droite en Europe de l’Ouest et de l’Est reste l’immigration ou bien le refus d’accorder des droits de cité à une minorité nationale. A l’ouest du continent, le Rassemblement national (ex-Front national) n’est pas pour rien l’avant-coureur de tous les partis d’extrême droite des trente dernières années. Le parti Vox en Espagne semblerait de ce point de vue une anomalie en Europe de l’ouest avec sa focalisation sur le refus d’accorder des droits aux Catalans et autres minorités du royaume d’Espagne, mais il l’est moins si l’on observe les partis nationalistes slovaques, bulgares, croates.  L’exclusion d’un groupe cible ou de groupes ciblés sont le cœur de la doctrine de ces partis. Le reste dans le fond est négociable et fluctuant : l’appartenance à l’Union européenne, la politique économique et sociale, la politique de santé, etc. Du coup, pour l’instant, l’extrême droite n’influence vraiment que cet aspect d’immigration. Après ces derniers, ce sont les enjeux de valeurs traditionnelles qui priment. Mais souvent les partis qui adoptent la défense de ces valeurs se heurtent alors aux évolutions de toutes les sociétés européennes vers l’individualisation des mœurs, l’abandon de la religion traditionnelle, et une moindre appétence pour le patriotisme sacrificiel. En Pologne, par exemple, le parti « Droit et Justice » (PiS), ultra-catholique, n’empêche pas une sécularisation de fond de la Pologne.

Le mode de scrutin, dites-vous, a aussi une influence sur ces variations idéologiques au sein des alliances. En quoi influence-t-il la balance ?

Dans la plupart des pays européens, qu’ils soient une monarchie ou une république, le régime parlementaire est en vigueur, et le mode de scrutin est dans la plupart des cas proportionnel. De ce fait, presque partout en Europe, aucun parti ne peut être majoritaire à lui tout seul dans la chambre basse – contrairement à la France, où cette situation peut facilement arriver. Il faut donc faire des alliances. Dans certains pays, les partis d’extrême droite peuvent ainsi entrer au gouvernement (comme en Autriche ou en Italie), ou bien se contenter de soutenir un gouvernement minoritaire (comme au Danemark). Dans ce cas, l’influence de ce parti peut être directe sur la législation adoptée. C’est ainsi que le Danemark est devenu le pays le moins accueillant de toute la Scandinaviepour les réfugiés.  Dans d’autres pays, il existe un « cordon sanitaire » comme disent les Belges : le parti d’extrême-droite est exclu d’office de toute coalition. C’est le cas en Suède par exemple, où il a existé un accord entre les autres partis pour éviter que les « Démocrates de Suède » puissent peser. Ces situations n’empêchent pas qu’en général, pour couvrir son aile droite, le parti conservateur ou libéral se radicalise sur les questions chères à l’extrême-droite. En Belgique, le Vlaams Belang (VB) est en principe hors-jeu, mais la N-VA (Nouvelle Alliance Flamande) de Bart De Wever a souvent été interprétée comme une manière douce de faire avancer le même agenda. On peut penser aussi au rôle longtemps tenu en Allemagne par la CSU à la droite de la CDU pour étouffer toute apparition d’un parti nationaliste à la droite du cartel conservateur.

Enfin, il y a les cas français et britannique. Avec des scrutins majoritaires, il est très difficile aux partis d’extrême-droite d’avoir des élus à la chambre basse. Ils sont toujours des minoritaires battus au premier ou au second tour. Leur existence oblige tout de même le parti de droite à contrer leur discours en se radicalisant. C’est l’opération très réussie de Sarkozy en 2007, ou celle moins réussie de Theresa May en 2017. L’influence du parti d’extrême droite est indirecte, mais bien réelle. Il faut noter enfin que, dans ces deux cas, les partis d’extrême droite restent très peu professionnels, et du coup très schématiques dans leur propos. En effet, faute d’avoir des députés dans la chambre basse, ils ont du mal à constituer un vivier de professionnels de la politique, de lieutenants de valeur, aguerris aux joutes parlementaires et connaissant un peu les dossiers. De fait, à moins de conquérir d’un coup la majorité, ces partis sont condamnés par le mode de scrutin à végéter dans l’opposition. Les probables élections anticipées britanniques pourraient d’ailleurs constituer une démonstration de cette aporie, même avec un « Brexit Party » de N. Farage à plus de 30% aux élections européennes.

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