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En France, les premiers mariages gays pourraient avoir lieu dès 2013.
En France, les premiers mariages gays pourraient avoir lieu dès 2013.
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Chez nos voisins...

Espagne, Pays-Bas, Norvège : le mariage gay vu des pays qui l’ont légalisé

Dominique Bertinotti, la ministre déléguée à la Famille, a indiqué ce vendredi que le gouvernement tiendrait son engagement qui prévoit l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe. La Norvège, les Pays-Bas et l'Espagne ont déjà franchi le pas. Que pouvons-nous apprendre des différentes expériences européennes en la matière ?

Erik  Aasheim, Ariejan Korteweg, Clément Perrouault

Erik Aasheim, Ariejan Korteweg, Clément Perrouault

Erik Aasheim est un journaliste norvégien. Il est correspondant de la chaîne de télévision et radio NRK en France.

Ariejan Korteweg est un journaliste néerlandais, correspondant du Volkskrant en France.

Clément Perrouault est un journaliste, correspondant du magazine français Têtu en Espagne.

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Atlantico : Dominique Bertinotti a annoncé qu'un projet de loi sur le mariage homosexuel sera présenté à la rentrée. Comment l’expérience de la légalisation du mariage homosexuel a-t-elle été vécue dans vos pays ? Une vague de mariages homosexuels a-t-elle eu lieu ?

Erik Aasheim (Norvège) : En 1993, la Norvège a reconnu les couples homosexuels en leur permettant les unions civiles. Le mariage homosexuel est ensuite devenu légal en janvier 2009. Beaucoup d’homosexuels avaient opté pour l’union civile en 1993, il n’y a donc pas eu à proprement parler de vagues de mariages homosexuels après 2009. Il suffisait de signer un document administratif pour transformer l’union civile en mariage.

Le Parti conservateur norvégien, équivalent à l’UMP française, s’y était montré réticent à l’époque. Mais les consignes de vote n’existent pas dans ce parti, les députés ne sont donc pas obligés de suivre la ligne officielle. L’essentiel du bruit autour de la question émanait d'organisations chrétiennes. Il ne faut pas oublier qu’avec cette loi de 2009 venaient aussi l’adoption par les couples gays et une assistance à l’insémination artificielle.

Ariajan Korteweg (Pays-Bas) : Au début, en 2001, nous avons assisté à beaucoup de mariages homosexuels. Le premier mariage a était vécu comme une sorte d’évènement national. Il a été énormément médiatisé. C’est devenu par la suite quelque chose de normalisé, même si une certaine part de l’électorat progressiste néerlandais est toujours fier d’avoir été en quelque sorte précurseur en la matière.

Il n’y a pas vraiment eu de polémique à l’époque. Le mariage homosexuel était accepté par la majorité de l’électorat de gauche, mais aussi de l’électorat de droite. Le personnage politique le plus important de l’extrême-droite était à l’époque Pim Fortuyn, et il ne cachait absolument pas son homosexualité.

Clément Perrouault (Espagne) : Les chiffres sont sensiblement proches d’une année sur l’autre. Le mariage homosexuel a été adopté en juillet 2005. Il y a eu environ 1 300 mariages en 2005, 4 600 en 2006, 3 300 en 2007 et 3 500 en 2008. Pour les années qui suivent, le chiffre reste autour des 3 500.

Nous avons cependant remarqué une légère augmentation en 2011 (de l’ordre de 10 à 20%) due à la victoire annoncée du Parti populaire de Mariano Rajoy qui a toujours tenu une grande ambiguïté sur le sujet. Des groupes avaient même été créés sur Facebook. (« ¡Cásate ya!...Por si viene el PP » ou « marie-toi maintenant !... Si la droite arrive au pouvoir »). Des mairies ont alors proposé des mariages express, le plus souvent des élus socialistes ou d’extrême-gauche.

La position Mariano Rajoy est de dire que le mot « mariage » le dérange. Il serait plus favorable à une formule à la française de Pacs. Une formule spécifique qui grosso modo garantirait les mêmes droits mais qui ne s’appellerait pas « mariage ». Après, il ne s’est jamais engagé à défaire le mariage homosexuel ni à le consigner.

Quelques années après la légalisation du mariage homosexuel, où en est l’opinion publique en la matière ? Où se situe le débat aujourd’hui ?

Erik Aasheim : Actuellement,  la vrai polémique se situe aujourd’hui sur le droit ou non de se marier entre homosexuels à l’église. Il était écrit dans la loi que l’Assemblée nationale ne pouvait forcer l’Église à accepter une forme de cérémonie pour les homosexuels. Aujourd’hui, chaque église décide elle-même de la cérémonie à effectuer. Mais cela peut changer, il y a deux ans, plusieurs pasteurs se sont déclarés pour un changement de liturgie officielle du mariage pour pouvoir y inclure les homosexuels. Cela a d’ailleurs été décidé au Danemark il y a trois semaines.

Au moment de l’adoption de la loi sur l’union civile en 1993, l’opinion publique était en majorité contre. Gro Harlem Brundtland, notre Premier ministre de l’époque, avait déclaré que le rôle d’un personnage politique était aussi de faire évoluer les mentalités de la population. Très vite, une grande majorité des Norvégiens se sont révélés pour le mariage homosexuel. Même si des petites polémiques ont éclatées quand il a fallu débattre de l’adoption des couples gays et de l’insémination artificielle.

Ariajan Korteweg : Nous avons eu une polémique en 2011 à ce sujet. Nous appelons cela "weigerambtenaar" - du verbe weigeren (refuser) et de ambtenaar (fonctionnaire). Aux Pays-Bas, les maires ne sont pas les seuls habilités à marier des couples. D’autres types de fonctionnaires ont également ce pouvoir. Certains d’entre eux ont refusé de marier des homosexuels pour des raisons morales ou religieuses. Une loi a été adoptée le 14 novembre 2011 pour contraindre tous ces officiers de l'état civil à marier les couples homosexuels qui en font la demande.

De plus, des tensions sont apparues il y a deux ou trois ans autour de la communauté homosexuelle néerlandaise. Amsterdam est vraiment une « ville gay », certains quartiers « appartiennent » presque à la communauté. Des petites bandes, composées le plus souvent d’immigrés maghrébins, se sont livrées à des insultes, voire même des actes violents, à l’encontre d'homosexuels. Cela avait fait l’objet d’une certaine couverture médiatique à l’époque.

Clément Perrouault : En 2005, quand la loi a été votée, l’Église catholique espagnole et le Parti populaire ont déposé un recours au tribunal constitutionnel espagnol. Pour eux, la mesure n’était pas constitutionnelle. La justice étant toujours très lente en Espagne, nous n’avons toujours pas la réponse du tribunal constitutionnel à l’heure actuelle.

La réponse du tribunal est un serpent de mer en Espagne. Cela fait 7 ans qu’on attend qu’il se prononce. C’est véritablement une épée de Damoclès au-dessus de la communauté gay espagnole. Si les homosexuels attendent toujours avec une certaine appréhension, Mariano Rajoy a tout de même dit plusieurs fois qu’il écouterait l’avis du peuple espagnol avant de se décider (68% des Espagnols se sont déclarés en faveur du mariage gay). Même si le tribunal déclare la loi inconstitutionnelle, il est probable que Rajoy ne bouge pas. Cependant, il ne faut pas oublier que l’une de ses premières mesures en arrivant au pouvoir avait été de revenir sur la loi sur l’avortement. Même s’il a été élu sur son programme économique, il ne s’interdit pas de revenir sur certaines mesures sociales.

Le clivage autour de l’adoption du mariage homosexuel est-il un toujours un clivage droite/gauche ?

Erik Aasheim : A gauche, il existe une quasi-unanimité en faveur du mariage homosexuel. A droite, le sujet fait toujours débat mais même le Parti chrétien est en passe d’accepter la loi de 2009. Si le président du parti reste contre, une frange de la formation politique a tout de même suggéré il y a quelques semaines de changer la position officielle du parti. Nous avons onze évêques en Norvège et la majorité est en faveur d’une cérémonie spéciale pour les homosexuels à l’église. Mais il existe toujours énormément de pasteurs qui restent contre. Deux pétitions ont été faites sur le sujet : une avec 200 pasteurs pour, et une autre avec 200 pasteurs contre…

Ariajan Korteweg : Comme très souvent, sur les questions morales ou de société, le clivage n’est pas politique mais plutôt religieux aux Pays-Bas. Par exemple, toujours aujourd’hui, le parti d’extrême-droite de Geert Wilders, le PVV, soutient officiellement les homosexuels.

Aux Pays-Bas, il existe deux sortes de chrétiens : les catholiques et les calvinistes. La majorité des chrétiens pratiquants restent défavorables au mariage homosexuel. Parmi les calvinistes, on retrouve une majorité de personnes libérales et peu croyantes, mais il reste tout de même des poches de gens très pieux et viscéralement opposés au concept du mariage homosexuel.

Clément Perrouault : Il y a un clivage qui reste assez fort sur la question en Espagne. Mais il faut plutôt le mettre en relation avec l’influence de l’Église sur la droite espagnole. La société espagnole est dans l’ensemble largement favorable au mariage homosexuel. A gauche, il n’existe aucun débat que ce soit au Parti socialiste ou à l’extrême-gauche. Le débat se situe donc au sein de la droite espagnole. Alberto Ruiz-Gallardón, qui était le maire de Madrid et qui est aujourd’hui ministre de la Justice (qui peut donc peser sur des décisions en la matière), s’est déjà déclaré favorable au mariage gay. Il y a également eu des élus du Parti populaire qui se sont mariés. Une partie de la droite, sur ce thème-là, s’est montrée plutôt progressiste.

Dans le paysage politique espagnol, il n’y a pas de Front national, d’extrême-droite. La seule droite, représentée par le Parti populaire, va du centre à une droite très conservatrice. Cette droite conservatrice est en relation directe avec l’association catholique Foro de la familia, elle-même assez proche de l’Opus Dei. Elle se positionne contre l'avortement, la contraception et le mariage homosexuel. Cette tendance conservatrice représente, dans la droite espagnole, une frange assez importante de l’électorat.

Propos recueillis par Jean-Benoît Raynaud

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