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La fermeture soudaine de la radio-télévision publique grecque mardi 11 juin dernier a provoqué un tollé dans le pays et en Europe.
La fermeture soudaine de la radio-télévision publique grecque mardi 11 juin dernier a provoqué un tollé dans le pays et en Europe.
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Mal nécessaire

ERT : pourquoi il était indispensable de mettre fin au règne d'un audiovisuel grec gangréné par la corruption

La fermeture soudaine de la radio-télévision publique grecque mardi 11 juin dernier a provoqué un tollé dans le pays et en Europe. Le Conseil d'Etat grec, plus haute juridiction administrative du pays, a annulé temporairement lundi soir la décision du gouvernement.

Panagiotis Christias

Panagiotis Christias

Panagiotis Christias est philosophe et sociologue, professeur à l’Université de Chypre.

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Machiavel conseillait à son Prince de faire le mal d’un coup : si l’on doit causer la détresse et le désarroi du peuple, disait-il, il vaut mieux le faire d’un coup et ne pas prendre les décisions difficiles l’une après l’autre dans une longue période de temps dans l’espoir de modérer une action en elle même terrible. Ainsi son action serait d’autant plus efficace que ses ennemis seraient pris de court et leur résistance serait inefficace car mal préparée et organisée dans la hâte. Cela fait maintenant plus de six moins que la Troïka exige plus de dix mille licenciements dans le public grec dont quatre mille avant la fin 2013. L’équilibre gouvernemental composé de la droite du premier ministre Antonis Samaras, des socialistes de Vaggelis Venizelos et de la gauche républicaine de Fotis Kouvelis, déjà fragile, est mis en danger comme la gauche ne consentirait jamais à des mesures de réduction drastique du secteur public. La recherche de la formule magique n’avait donné aucun résultat concret, ce qui augmentait le risque des mesures budgétaires supplémentaires pour 2014 qui aurait certainement fait chuter le gouvernement. Que faire face à ce climat d’incertitude, propice à toutes les agitations sociales et à toutes les provocations politiques ?

Le 11 juin, le PM grec Antonis Samaras prend une décision audacieuse : mettre fin au règne de la corruption de la chaine audiovisuelle publique. Il licencie ainsi d’un coup trois mille employés d’un service symbole de la corruption. Car les chiffres sont vraiment terrifiants : des salaires mensuels exorbitants touchant les vingt mille euros pour les directeurs, les trois à six mille euros pour les directeurs de programmes et de deux à trois mille euros pour les présentatrices du journal tandis que le maître des conférences dans l’Université d’Athènes touche à peine neuf cent euros. Et cela sans compter les coûts des heures supplémentaires arbitrairement distribuées comme un butin de guerre. Et les scandales ne s’arrêtent pas là : quarante cinq mille euros d’allocations familiales illégales pour le président de l’organe syndical de l’ERT, la POSPERT ; des embauches arbitraires et des employés qui utilisaient des collaborateurs externes pour faire leur propre travail ; des réalisateurs qui recevaient leur salaires mensuels des années durant sans jamais mettre le pied dans le bâtiment de Hagia Paraskevi ; sans parler du fait que l’ERT était systématiquement l’organe de propagande de chaque nouveau gouvernement qui sans pouvoir licencier les anciens maîtres, embauchait les nouveaux afin d’en prendre le contrôle. Et cela depuis des décennies, dans la parfaite connaissance et approbation silencieuse des gouvernements successifs qui n’osaient pas toucher aux sacro-saints privilèges de la libre information et de la culture pour tous. En tout, l’ERT nécessitait d’un budget annuel global de 290 millions d’euros, prélevé directement à la facture d’électricité, ce qui était rarement suffisant, et cela pour une audience qui dépassait rarement le deux et demi pour cent du public.

Les réactions n’ont pas tardé : les alliés du gouvernement se sont sentis trahis, l’opposition s’est dite outragée et l’Église Orthodoxe inquiétée par le fait que les fidèles ne pouvaient plus suivre la messe de dimanche à la télévision. De partout en Europe arrivaient des déclarations de soutien et de solidarité : même Mme Aurélie Fillippetti, sans vraiment chercher à s’informer avant de parler, a défendu le droit du peuple grec à sa chaine publique, attaquant ainsi le gouvernement d’un pays allié dans l’Union et ami de la France. Après l’approbation et le « sommeil » français pendant la destruction de Chypre, un membre du gouvernent de François Hollande défend ouvertement la corruption usant de la désinformation et de la propagande. Même les services européens ont accordé une fréquence à ERT pour émettre ses programmes : des années durant les grèves permanentes de l’ERT passaient inaperçues comme personne ne suivait ses programmes ; il est un peu compréhensible qu’on se mette à la suivre maintenant, que ses employés ont enfin décidé de travailler !

Mais le Premier Ministre grec était bien entendu préparé pour faire face à tout ce cirque : le projet de loi de la création de la nouvelle chaine publique est déjà à la disposition de tous. Il prévoit le fonctionnement d’un nouvel organisme avec quelque mille employés, au lieu de trois mille, tous embauchés par un concours public, dans l’ordre et la transparence qu’exigent les institutions démocratiques. Son but sera de préserver et de faire connaître le patrimoine et l’histoire de la Grèce, d’assurer l’information constant en Grèce et à l’international, de servir la culture et l’éducation helléniques. Il n’a jamais été question d’arrêter la chaine audiovisuelle publique mais de la transformer. La décision provisoire récente du Conseil Constitutionnel va dans ce sens et réconforte la position d’Antonis Samaras. Les juges ordonnent en effet la réouverture et le fonctionnement de la chaine publique avec un service de sécurité minimal, qui ne sera pas nécessairement pris du personnel déjà licencié de l’ancienne ERT, et cela jusqu’à la réouverture définitive de la chaine publique sous sa nouvelle forme. Par ailleurs, le Conseil juge que la fermeture de la chaine publique en sa forme actuelle est tout à fait conforme à la Constitution. Samaras se conformera sans doute à cette décision qui est d’ailleurs à son intérêt. Pourvu que ses alliés gouvernementaux en fassent autant !

Le 2 septembre 1792, Georges Danton adresse l’Assemblée Nationale en prononçant ces mots fameux : « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! » Toujours de l’audace, Messieurs, et la Grèce sera sauvée - surtout de ses « amis » !

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