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Epargne ultra prudente des Français : pourquoi les allergiques au profit et aux dividendes sont eux aussi responsables du creusement des inégalités
©Reuters

Investissement

Epargne ultra prudente des Français : pourquoi les allergiques au profit et aux dividendes sont eux aussi responsables du creusement des inégalités

Ce 12 avril, le quotidien Les Echos soulignait l’attrait des Français pour l’épargne sans risque, du compte courant aux placements en assurance vie, et leur défiance vis à des vis des placements plus risqués, comme la bourse.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Alors que les marchés financiers, tout comme les dividendes, ont connu de fortes progressions au cours de ces dernières années, ne pourrait-on pas voir ici une possibilité d’amélioration des revenus être trop facilement rejetée par les Français ?

Michel Ruimy : En effet, mais je mettrai un « bémol ». Certains investisseurs ne rejettent pas ce type d’investissement. Ils s’en méfient.

En effet, les Français sont, de manière générale et depuis plusieurs années, avers au risque financierà tel point qu’ilspréfèrent, aujourd’hui,notamment laisser leurs économies sur leur compte bancaire non rémunéré. Près de 33 milliards d’euros ont ainsi été déposés en 2018, soit près de 45% de leurs flux nets de placements financiers (à l’exclusion des titres qui ont massivement décollecté). Ce montant est supérieur à celui placé sur le Livret A, dont la rémunération est sûre (0,75%). Ce produit n’a collecté que 10 milliards d’euros en net, l’an passé !

Une prépondérance accrue de la préférence pour la liquidité à travers les comptes à vue du fait d’un coût d’opportunité important (faible incitation à placer les fonds sur des placements jugés peu rentables et probable effet d’attente).Ce comportement n’est pas nouveau. Alimentée particulièrement par la crise financière de 2008, cette défiance vis-à-vis des marchés, perçus comme complexes, pour les valeurs mobilières en général et pour les actions en particulier,apparaît comme profonde.

Est-il justifié ? Si l’on regarde, le CAC 40, l’indice phare de la Bourse française, a été multiplié,en 30 ans, entre 1988 et 2018, par 4,6 tandis que, sur la même période, le coefficient d’inflation a été d’environ 1,6. Autrement dit, hors inflation, il a été multiplié par 3 ce qui correspond à un rendement annuel moyen de 3,7%.Bien sûr, la difficulté est d’acheter et de vendre au bon moment. Certaines actions achetées en 2000 ne seront pas rentables avant longtemps. D’autres, achetées il y a une dizaine d’années, ont enregistré de belles performances.

En fait, si l’épargnant français ne souhaite pas placer ses fonds, à titre individuel, directement, en Bourse, il préfère le faire, collectivement, à travers l’assurance-vie qui reste un investissement très prisé. En 2018, les supports en unités de compte investis en actions et, donc plus risqués car n’offrant pas de garantie en capital, ont enregistré un volume record à près de 40 milliards.

Les Français ont le sentiment que le risque pris à travers les unités de compte est davantage maîtrisé car l’assurance-vie est, en elle-même, perçue comme un support plus sûr. Ceci met une pression sur les institutions financières : elles se doivent d’être rentables dans un délai raisonnable pour garder la confiance des investisseurs.

Dans quelle mesure les responsables politiques, de Jean Luc Mélenchon à François Hollande, en stigmatisant la finance, les dividendes ou les pratiques boursières, peuvent-ils être responsable d’une situation qui, paradoxalement, aboutie à un renforcement des inégalités, puisque seuls les plus aisés semblent profiter de tels placements ?

Déjà, en 1969, De Gaulle affirmait à Malraux : « Mon seul adversaire, celui de la France, n’a aucunement cessé d’être l’argent ». Plus de 40 ans plus tard, François Hollande voyait en la finance « son véritable adversaire ». Pourtant, Michel Sapinversait, en juillet 2014, dans la provocation lors d’une intervention aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence en déclarant : « notre ami, c’est la finance : la bonne finance » !

Difficile de s’y retrouver, même si tout un chacun a pu constater le formidable essor de l’industrie financière depuis le début des années 1980. Les capitaux circulent quasiment sans entraves partout dans le monde et les liquidités sur les marchés financiers en 2018 ont battu des records historiques. Pourtant, même si elle repart mollement, force est de constater que la croissance a « joué à l’arlésienne »ces dernières années alors que certaines PME peinent encore à trouver les fonds nécessaires à leur développement et que les multinationales sont désormais sous la coupe réglée des exigences des investisseurs financiers (taux de rentabilité à 15%, publication d’états financiers tous les trimestres…).

Concernant le président Hollande, ila combattu à la marge. On n’a pas vu grand-chose. Taper sur la finance, c’est taper sur un symbole.L’attitude d’user de paroles et de dogmes pour faire « politique de gauche »relève presque d’une rhétorique populiste.Ce discours va-t-en-guerre contre les banquiers n’a débouché sur rien durant le quinquennat et paraît moins crédible aujourd’hui.La situation n’est ni mieux, ni moins bonne. Regardez la Bourse : les dividendes n’ont pas franchement baissé. Quant à la loi bancaire de 2013, qui visait à isoler les opérations spéculatives des banques et à renforcer les autorités de contrôle, il s’agit plus d’une réformette qu’autre chose puisque cette loi concerne une partie marginale des activités des banques. La finance n’a pas été traitée en adversaire. Les financiers pourraient presque affirmer que les socialistes, et la Gauche en général, ne sont pas leurs ennemis !

En fait, il y a eu confusion entre finance et financiarisation, la deuxième étant la forme parasitaire de la première, en ce qu’elle met l’ensemble des activités productives sous la coupe des puissances financières, avec la complicité active ou résignée du politique.Il y a même eu erreur : à travers cette phrase, on n’a pas voulu stigmatiser la Finance mais les « riches ».

Aujourd’hui, des taux d’intérêt qui augmenteraient rapidement, un système financier américain à nouveau dérégulé, comme le souhaite Donald Trump, une grande banque européenne en difficulté… sont autant de facteurs qui pourraient favoriser le retour de la question du rôle de la Financed’autant que nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise financière.

Comment sortir de ce paradoxe ?

Le gouvernement aurabeaucoup de travail pour encourager les Français à financer davantage l’économie même si cela est l’un des objectifs de la loi Pacte, adoptée définitivement ce jeudi.Et ce, aussi, malgré la mise en place du prélèvement forfaitaire unique (« flat tax »), qui se veut favorable à l’investissement mobilier.

En effet, les épargnants ont des biais comportementaux(« sur-confiance » ou « overconfidence » en anglais, préférer les histoires à la réalité, négation de l’aléatoire, biais d’attribution, comportement « moutonnier » …) qui impactent leurs pratiques d’épargne. Ces mauvais comportements, qui ne peuvent se corriger rapidement, se traduisent assez directement dans la performance de leurs investissements, souvent à leur détriment, ce qui les renforce dans leur stratégie du moindre risque.

Plusieurs axes pourraient être développés pour maîtriser ces biais. Tout d’abord, inciter les Français à une gestion passive c’est-à-dire un investissement programmé de quelques euros, chaque mois ou trimestre, sans se poser de questions, pour tenter de s’affranchir de trop grandes fluctuations des cours. Par exemple, les jeunes entrant sur le marché du travail devraient souscrire obligatoirement à de tels supports au sein de leur entreprise (plan d’épargne entreprise, PERCO…) ou non, qui seraient bloqués dans une perspective de préparation au financement de leur retraite. Ceci réduirait le nombre de décisions et d’actes individuels à prendre et / ou à faire.Cette initiative pour être accompagnée par un renforcement de l’éducation financière des Français. En quelque sorte, la formation pour éviter les erreurs.

Ensuite, encourager les institutions financières à proposer à leur clientèle davantage de produits de soutien à l’économie qu’elles n’en ont aujourd’hui que de supports favorisant une défiscalisation. Ceci passe par une révision de la politique fiscale aux objectifs contradictoires et dont l’incidence sur les comportements d’épargne est peu évaluée. En effet, elle est plus favorable à une épargne non risquée (Livret A, Plan d’épargne logement, assurances - vie…) qu’aux produits visant à orienter l’épargne des ménages vers le financement de l’économie.

Les pouvoirs publics devront néanmoins aussi considérer qu’il existe, en Finance, un « couple rendement-risque » selon lequel tout placement rémunérateur s’accompagne d’un risque plus élevé (et vice-versa).

Le risque d’un transfert massif de l’épargne des ménages vers les entreprises est qu’en cas de crise économique et/ou de plongeon de la bourse, les ménages pourraient perdre tout ou partie de leur investissement. Un tel scénario aurait des conséquences sociales (ménages ruinés), économiques (moindre consommation des ménages ayant perdu leur épargne) et financière importantes (perte de confiance comme dans le cas des « emprunts russes »).

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