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Entrée de la Russie à l’OMC : l’Empire de Poutine peut-il devenir un partenaire commercial comme un autre ?
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Petit nouveau

Entrée de la Russie à l’OMC : l’Empire de Poutine peut-il devenir un partenaire commercial comme un autre ?

La Russie est devenue ce mercredi le 156ème pays membre de l'OMC. Ce pays qui représente moins de 3% du commerce mondial va pouvoir moderniser son économie. Pour autant, que vont gagner les membres de l'OMC de cette entrée historique ?

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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Atlantico : La Russie est devenue ce mercredi le 156ème membre de l'OMC. Comment expliquer ce revirement de la part du pays et son entrée si tardive dans cette organisation ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Moscou a un temps affirmé vouloir faire passer son projet d’union douanière avec la Biélorussie et le Kazakshtan avant sa candidature à l’OMC, prétendant même privilégier une négociation collective pour que ces pays puissent entrer en bloc, mais il s’agissait de rhétorique. La négociation entre la Russie et l’OMC s’est ouverte en 1993 et elle aura duré plus de 18 ans. Il ne s’agit donc pas d’un revirement mais de l’aboutissement d’une négociation plus longue que dans le cas de la Chine populaire (15 ans de négociation avant d’intégrer l’OMC, en 2001). Sur un plan général, la négociation aura requis la signature de plusieurs dizaines d’accords bilatéraux entre la Russie et divers pays membres de l’OMC ;  ils concernent le secteur des services (39 accords) et celui des biens (57 accords). Rappelons que les décisions au sein de l’OMC se prennent à l’unanimité ce qui alourdit le processus.

La négociation aura été compliquée par les conséquences de la guerre russo-géorgienne, en août 2008, et la reconnaissance unilatérale par la Russie de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, ces régions géorgiennes qui ont fait acte de séparatisme Au vrai, il s’agit d’une sorte d’annexion de la part de la Russie qui a déployé des effectifs militaires importants sur les lignes de cessez-le-feu issues des accords Medvedev-Sarkozy (12 août-8 septembre 2008).

Membre de l’OMC depuis 2000, la Géorgie a un temps fait obstacle à la candidature russe, demandant à ce que les flux commerciaux à destination et au départ de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud soient contrôlés par ses services douaniers
. La Suisse a joué les médiateurs entre les deux pays : une société privée indépendante supervisera les entrées et sorties aux frontières des deux entités séparatistes et servira d’intermédiaire entre les autorités russes et géorgiennes. Le compromis est passé en novembre 2011 et l’adhésion russe est officialisée lors de la conférence ministérielle du 15 décembre suivant.

La Russie est la 6ème économie mondiale, quels bénéfices peut-elle en tirer ?

De fait, la Russie était la dernière des grandes économies dites  « émergentes » à ne pas appartenir à l’OMC alors que d’ex-républiques soviétiques comme la Géorgie (2000), la Moldavie (2000) et l’Ukraine (2008) appartiennent depuis plusieurs années à cette organisation internationale. La chose passait d’autant plus mal que le pouvoir russe persiste à considérer les pays issus de l’ex-URSS comme des tributaires voués à incorporer, tôt ou tard une sorte d’union post-soviétique centrée sur la Russie (voir le projet d’ « Union eurasienne » porté par Vladimir Poutine).

L’entrée dans l’OMC pourrait, en théorie du moins, faciliter la modernisation de l’économie russe dont il reste à prouver qu’il s’agit effectivement d’une économie émergente. L’économie russe repose sur la rente pétro-gazière et elle présente les aspects de ce que l’on appelle le « Dutch disease » (le « malaise hollandais ») : absence de diversification productive, népotisme et clientélisme, effets de seuil sur le plan technologique, etc. Normalement, l’adhésion à l’OMC signifie plus de sécurité juridique pour les investissements étrangers (essentiels pour la modernisation du secteur énergétique notamment) et l’élaboration d’un contexte plus favorable aux affaires en général et donc à l’économie.

Cela dit, il y a contradiction entre d’une part la logique renforcée de globalisation e que l’entrée dans l’OMC induit , d’autre part la pente naturelle du régime autoritaire patrimonial dont les traits caractéristiques s’affirment au fil du temps. Le « Politique » n’est pas aussi aisément soluble dans la mondialisation qu’on pouvait le penser dans les années 1990. Le cas de la Chine populaire en témoigne par ailleurs : cet exemple de « léninisme de marché », ou encore de « capitalisme monopolistique d’Etat », constitue un modèle pour une large partie de la classe dirigeante russe.

A l'inverse qu'est ce que la Russie peut apporter à l'OMC ?

La Russie représente moins de 3% du commerce mondial, ce qui est peu. Sur un plan strictement quantitatif, il n’y a pas de grand bouleversement à attendre de son entrée dans l’OMC et la portée de l’événement est certainement moindre que l’entrée de la Chine, en 2001. Pourtant, les droits de douane devraient baisser ce qui faciliterait l’accès des produits étrangers au marché russe (en croissance) mais il faut savoir que 70% des produits courants sont déjà importés. Par ailleurs, il y a d’autres entraves à la libre entreprise sur le territoire russe et le phénomène est inhérent à la « formule de pouvoir » en vigueur. Enfin, il pourrait y avoir des chocs en retour, une fois l’adhésion devenue effective.

Le fait de pouvoir porter les conflits commerciaux devant l’Organisme de règlement des différends (ORD) de l’OMC, plutôt que déboucher sur une épreuve de force, constituerait un réel progrès dans les relations économiques entre la Russie, ses voisins immédiats et les pays occidentaux. On songe ici aux « guerres du gaz », embargos et boycotts auxquels la Russie a régulièrement recours, les exportations énergétiques étant utilisées comme un levier de pouvoir à des fins politiques. Cependant, l’OMC est tenue à l’écart du commerce des matières premières et produits de base : elle ne devrait donc pas jouer le rôle d’instance de régulation. Plus généralement, le mutilatéralisme intégral de l’OMC est en crise et le cycle de Doha, ouvert en 2001, n’a toujours pas abouti. On assiste au retour d’un certain bilatéralisme dans le domaine du commerce mondial.

Les tensions entre les États-Unis et la Russie se sont ravivées notamment autour de la question syrienne. Peut-on vraiment assister à une normalisation des échanges entre les deux pays comme le suppose l'OMC ?

Ce sont des tensions plus générales entre la Russie et les Occidentaux, pour des raisons de fond. Elle ne tiennent pas à de prétendues lois géopolitiques du typeHeartland/Rimlandmais à des oppositions en termes de régimes politiques, de vue-du-monde et de représentations géopolitiques. La politique de « reset », c’est à dire de redémarrage, qui est amorcée début 2009 par l’Administration Obama visait des objectifs limités et circonscrits, l’idée générale étant de limiter le pouvoir de nuisance de la Russie dans un certain nombre d’affaires (voir le nucléaire iranien par exemple) et de dégager des plates-formes de coopération concrète sur d’autres plans (Afghanistan, terrorisme, prolifération et antimissiles) Au final, les choses n’ont guère bougé et l’on peut éprouver un sentiment de fatalité historique.

Propos recueillis par Charles Rassaert

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