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Le drapeau national flotte au-dessus de l'entrée du palais présidentiel de l'Élysée
Le drapeau national flotte au-dessus de l'entrée du palais présidentiel de l'Élysée
©LUDOVIC MARIN / AFP

Menaces plurielles

Énergie, école, justice, hôpital… : de quels sursauts historiques s’inspirer pour éviter l’effondrement généralisé ?

Énergie, école, justice, hôpital… La France semble traverser sa plus grave crise depuis la Seconde guerre mondiale et la société à l'air de craquer de toutes parts. Pourtant, il est possible de s'inspirer d'évènements passés afin d'éviter l'effondrement généralisé

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : Énergie, école, justice, hôpital... La société française semble craquer de toutes parts. Dans l’histoire récente, la France a déjà été confrontée à des moments similaires de menaces plurielles. Peut-on s’inspirer des sursauts historiques passés pour éviter l’effondrement généralisé ?

Christophe Boutin : Si l’on se réfère à l’histoire récente, il faut remonter à l’après Seconde guerre mondiale pour trouver un tel cumul de crises, conduisant à considérer qu’il y a véritablement un pays tout entier à reconstruire. Tel n’avait pas été le cas, par exemple, avec la crise énergétique des années soixante-dix née du choc pétrolier, mais aujourd’hui, les Français ont clairement l’impression que c’est l’ensemble de l’État qui est en train de s’effondrer sur lui-même, avec les exemples que vous donnez, des secteurs de l’Éducation, de la Justice, ou de la Santé, domaines dans lesquels l’administration ne semble plus à même de remplir ses tâches de manière efficace, mais on pourrait bien évidemment y ajouter de nombreux autres points, ceux de la Sécurité ou de la Défense par exemple.

On pourrait donc effectivement s’inspirer de cette période de l’après-guerre, dans laquelle on a reconstruit le pays, et, manifestement, le pouvoir actuel, et notamment le président de la République, par l’utilisation de marqueurs symboliques, entendent bien se placer dans cette continuité. Pour autant plusieurs éléments semblent manquer, interdisant d’espérer voir dans les circonstances actuelles un sursaut historique nous conduisant à de nouvelles « trente glorieuses ».

Le premier élément qui manque est la personnalité charismatique pour mener la tâche, si ce n’est même un pouvoir légitime à qui l’on donne mission de reconstruire le pays. Le pouvoir actuel est en effet sorti fragilisé des élections de 2022, où l’abstention a atteint un niveau rarement égalé sous la Ve République, et est confronté à une opposition, de droite comme de gauche, qui, là aussi, atteint des sommets. Ce sont autant d’éléments qui affectent la légitimité qu’il aurait à mener des réformes de fond, et la crise de confiance née de l’écart entre les désirs de l’oligarchie au pouvoir et les attentes des citoyens fait que seule la consultation directe de ces derniers sur les réformes à venir serait une solution démocratiquement crédible.

Le deuxième élément qui obère cette reconstruction est le peu de cohésion de la population présente sur le territoire national. Certes, après la Seconde guerre mondiale, cette cohésion était menacée par des divergences politiques, quand un parti communiste très largement inféodé à l’URSS entendait jouer un rôle important, mais il n’y avait pas d’autre différence essentielle entre les citoyens. Aujourd’hui, il suffit de voir comment une idéologie différentialiste, accentuant les effets d’une immigration incontrôlée, conduit à fragmenter cette population en groupes distincts pour comprendre que cette cohésion minimum n’existe plus. Or, dans sa célèbre conférence sur la nation, Ernest Renan considérait que, pour exister, celle-ci supposait certes la volonté de vivre ensemble, le fameux « plébiscite de tous les jours », mais qu’existe aussi ce que l’auteur appelait « un riche legs de souvenirs en commun », autrement dit une histoire partagée… et la volonté de faire perdurer cette histoire. Mais, soufflant sur les braises de la division, opposant les histoires des différents groupes, important si besoin est des divisions venues d’Outre-Atlantique, le déconstructionnisme ambiant empêche actuellement qu’existe cette histoire partagée.

Le troisième élément qui manque est l’existence d’une élite au service de l’État. Le redressement d’après la Seconde guerre mondiale a pu être fait parce que la France, dans sa logique colbertiste, s’est appuyée sur une haute administration compétente qui a su travailler avec une vision à long terme et en ayant comme seul objectif l’intérêt national. Mais cette élite administrative est aujourd’hui remplacé par une oligarchie pour laquelle le service de l’État n’est jamais que le moment - temporaire – permettant, après avoir réussi un concours de plus en plus endogène, de se faire un carnet d’adresses que l’on revendra ensuite en passant dans le privé, avant de revenir dans l’administration servir les intérêts de certains groupes. On continue d’ailleurs actuellement à déconstruire les grands corps, qu’il s’agisse de la disparition de l’ENA dans un gloubi-boulga, ou en changeant les règles de nomination et de carrière de certains hauts fonctionnaires, recteurs ou ambassadeurs, pour y placer des affidés du pouvoir. 

Le dernier élément qui empêche cette reconstruction, est le fait que si, après la Seconde guerre mondiale, ces élites ont pu mener une politique nationale, c’est-à-dire une politique en faveur des Français, ce n’est plus le cas aujourd’hui, quand la France est ligotée par les contraintes internationales, et notamment par celles liées à sa place au sein de l’Union européenne. Pour prendre ce seul exemple, on avait mis en place, pour reconstruire la France d’après-guerre, une ambitieuse planification énergétique qui reposait, entre autres, sur un plan de barrages hydroélectriques et sur le développement d’une énergie nucléaire dans laquelle notre pays était à la pointe. Mais le nucléaire a été trop longtemps mis de coté pour complaire aux diktats de certains lobbies – liés parfois à des intérêts d’autres puissances -, et les règles européennes nous ont contraint, entre autres, à démanteler l’opérateur énergétique national, à privatiser des structures construites avec l’impôt des générations précédentes, et à vendre sur un marché une énergie produite à bas coûts pour la racheter plus chère. 

Pas de pouvoir légitime, pas de cohésion nationale, pas d’élite au service de l’État, pas de possibilité de mener une politique nationale, prétendre se réclamer de la reconstruction d’alors pour continuer en fait à déconstruire un peu plus ce qui en subsiste relèverait de l’escroquerie intellectuelle.

Si l’on regarde chez nos voisins, y a-t-il, là aussi, des exemples mobilisables pour la conduite à tenir (ou à éviter) face à la menace ? Que cela soit dans le Royaume-Uni de Thatcher, dans l’Islande post 2008 ou dans d’autres événements similaires ?

Les exemples que vous évoquez sont très différents, et s’ils peuvent effectivement apporter quelques indications, ils ne sauraient servir de panacée. Dans le cas de l’Islande, le pays a réagi face a une crise financière grave, mais sans que le fonctionnement de l’État soit aussi lourdement impacté que l’est celui de la France aujourd’hui. De plus, un certain nombre de ces éléments que nous avons évoqués en examinant les difficultés de la reconstruction française en 2022 étaient absents : le pouvoir islandais s’est appuyé sur la population et sur la cohésion nationale pour mener ses réformes, il disposait d’une administration au service de l’État, et il y avait des marges de manœuvre par rapport aux règles internationales. Ce qui est à retenir ici est que le pays a fait le choix de refuser de voir ses citoyens prendre à leur charge les dérives des établissements bancaires, alors que, on le sait, c’est le choix inverse qui a été fait dans de très nombreux pays – sans pour autant, semble-t-il, que les banques aient ensuite déserté l’Islande ou que son économie en ait pâti.

Dans le cas de Margaret Thatcher, il s’agissait de mettre en œuvre ce néolibéralisme par lequel la Dame de fer voulait lutter contre ce qu’elle estimait être être des dérives socialisantes apparues au Royaume-Uni après la Seconde guerre mondiale. Dire si la politique thatchérienne a été une réussite semble délicat, non seulement en ce qui concerne ses impacts sociaux mais aussi au regard d’un certain nombre de choix, qui devaient permettre à la main invisible du marché de régler tous les problèmes, mais qui ont aussi déséquilibré certains services de manière durable. Il n’en reste pas moins qu’elle a été menée en bénéficiant d’un appui majoritaire.

Mais si ces deux exemples semblent difficiles à suivre, en dehors de ces circonstances particulières, c’est surtout parce que chaque pays a son génie propre, sa manière bien à lui de répondre face a une crise, qu’il y a en ce sens une véritable culture nationale, et qu’il est donc très difficile d’importer une méthode d’ailleurs sans lui faire subir d’importantes modifications qui, diront certains, conduisent à l’édulcorer au point de la rendre inefficace. Actuellement en tout cas, on voit mal en tout cas quel serait le poids de l’idéologie néo-libérale dans notre pays, non pas tant d’ailleurs, comme le pensent certains, à cause de la survivance d’un étatisme colbertiste, mais parce que la demande de protection sociale s’exprime de manière plus forte, avec toutes ses conséquences. Quant à imaginer voir le pouvoir français actuel, comme le pouvoir islandais en son temps, entrer en lutte avec des intérêts économiques supranationaux, disons que ce ne peut être qu’une pure vue de l’esprit.

La méthode choisie par la France, celle du Conseil national de la refondation, du conseil de défense énergétique ou d’enseignants contractuels, est-elle la bonne ? Suit-elle un exemple historique ?

Le cas du recrutement d’enseignants contractuels est exemplaire de la politique menée, celle du cautère sur une jambe de bois. Plutôt que de s’intéresser en effet aux causes qui conduisent à l’abandon de ce métier d’enseignant - et plus encore dans certaines académies -, on comble à la va-vite les vides avec des personnes qui sont en dessous des critères habituels de recrutement, après un « speed dating » aux relents idéologiques. Tout cela ne peut que conduire à une baisse du niveau déjà dramatiquement bas de l’enseignement public, mais est-ce vraiment un problème ? C’est l’autre côté exemplaire de cette question. Dans les temps troublés – et nous y sommes -, les parents sont prêts en effet à dépenser beaucoup pour espérer que leurs enfants, sinon connaissent une progression sociale, au moins échappent à ce déclassement qui frappe notamment toute notre classe moyenne. C’est dire que le « marché de l’éducation » représente un gisement financier immense, ce qui n’a pas échappé à nombre d’entreprises privées depuis des années, pas plus qu’à leurs amis au pouvoir, par ailleurs lassés des dysfonctionnements du « mammouth ». La nature ayant horreur du vide, en France comme dans tant d’autres pays, se crée, à côté d’un enseignement public d’autant plus dévalorisé qu’il est ouvertement laissé à l’abandon, un enseignement privé où se côtoient le meilleur comme le pire, et où les escrocs patentés qui ont d’ores et déjà pignon sur rue vendent à prix d’or des diplômes bidons au débouchés incertains. Mais ce n’est pas grave pour une oligarchie endogame, pour laquelle l’instauration d’une véritable méritocratie serait une menace pour ses rejetons, et qui préfère les préserver de tout risque dans l’entre soi de quelques prestigieux établissements – alsaciens ou non.

Passons maintenant à la question du conseil de défense énergétique. Était-il besoin en la matière d’un conseil de défense ? Oui selon Olivier Véran, dont on imagine la nostalgie qu’il a de ces conseil de défense auxquelles il participait au titre de ministre de la Santé lors de la crise sanitaire, et qui bénéficient, on le sait, d’une protection « secret défense » des propos qui peuvent s’y tenir. Mais s’il s’agissait de réunir des ministres, la structure normale dans notre démocratie est celle du conseil des ministres ; et s’il s’agissait de réunir quelques ministres seulement, un conseil restreint était toujours possible. Rien en l’espèce ne justifie un conseil de défense, et les théories fumeuses d’Olivier Véran selon lequel, puisque l’on y parlera d’énergie on y parlera de gaz, et donc de Russie, et donc d’Ukraine, et donc de guerre, d’où le conseil de défense, peut toucher quasiment n’importe quelle autre question, de l’approvisionnement en moutarde au prix du blé. 

L’objectif est ici de dramatiser une situation pour capitaliser sur cette dramatisation. C’est, une nouvelle fois, l’application de la « théorie du choc », qui stupéfie les éventuels opposants et permet ainsi de prendre des décisions justifiées par l’urgence et la nécessité, - celle rappelée par Emmanuel Macron aux Français de « payer le prix de la liberté », quand il ne s’agit que de les engager vers plus de servitude. On sait par ailleurs que le mari de Brigitte aime prendre la pose avantageuse du chef de guerre, dont il croit qu’elle le rend plus légitime aux yeux de nos concitoyens. Enfin et surtout, cela lui permet de décider seul, entouré seulement de sa garde rapprochée et de quelques experts - ou présentés tels.

Pour autant, le déficit de démocratie apparaît ici criant, et c’est pourquoi on assiste parallèlement à la montée en puissance de ce Conseil national de la refondation, dont le sigle (CNR, comme le Conseil national de la Résistance) renvoie justement à la mythique reconstruction d’après guerre, mais aussi élément d’une démocratie participative qui a vocation à se substituer à la démocratie représentative. Nous retrouverons donc ici, comme au sein de la Conférence citoyenne sur le climat, comme avec la Conférence sur l’avenir de l’Europe, les mêmes travers, les mêmes nominations surprenantes, les mêmes débats dirigés, les mêmes conclusions attendues. Il est à craindre cependant que la présence de quelques élus acceptant de servir d’alibis dans ce nouveau Conseil ne suffisent pas à donner une coloration démocratique à la structure, et que, dès la rentrée parlementaire, les oppositions, et ce de manière parfaitement légitime, rappellent que c’est devant les chambres, et notamment devant les commissions ad hoc, que les débats doivent avoir lieu. D’où la nécessité de frapper vite et fort.

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