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Le président Emmanuel Macron écoute un gendarme lors d'une visite à la Brigade de gendarmerie nationale de Gaillac, dans le sud de la France, le 9 juin 2022.
Le président Emmanuel Macron écoute un gendarme lors d'une visite à la Brigade de gendarmerie nationale de Gaillac, dans le sud de la France, le 9 juin 2022.
©Caroline BLUMBERG / POOL / AFP

Campagne des législatives

Emmanuel Macron ou le cynisme du vote utile

Emmanuel Macron a effectué son dernier déplacement dans le Tarn et sur le thème de la sécurité ce jeudi avant le premier tour des législatives. Certains membres de la majorité attendaient que le discours du chef de l’Etat soit le détonateur de la campagne, comme celui de Valéry Giscard d’Estaing à Verdun-sur-le-Doubs à la veille du scrutin en 1978.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : Emmanuel Macron était dans le Tarn ce jeudi pour un déplacement sur la sécurité en zone rurale qui était aussi son dernier déplacement avant le premier tour des législatives. Certains membres éminents de la majorité attendaient du discours du Président qu’il soit le détonateur de la campagne, comme celui de Giscard à Verdun-sur-le-Doubs l’avait été à la veille des législatives de 1978. Qu’en a-t-il été ? Quelle est la stratégie du président ?

Christophe Boutin : Il est permis de douter du fait que ce déplacement change beaucoup la donne pour le parti présidentiel, et on a l’impression qu'il s'agissait ici au moins autant de se préparer à l'entre deux tours qu’au premier. Emmanuel Macron l’a rappelé hier : « La mise en oeuvre du projet que j'ai défendu nécessite une majorité forte et claire à l'Assemblée nationale ». Pour cela, le président a agi sur deux axes : en s'affirmant d’une part comme le protecteur des Français - et l'on a vu au cours de la campagne présidentielle combien ces derniers, déboussolés par les crises sanitaire, internationale et économique, sont sensibles à cette notion de protection -, et, d’autre part, en présentant ses opposants comme des facteurs de troubles et des dangers pour la nation.

A-t-il été convaincant ? Se voulant donc protecteur en termes de sécurité intérieure, le thème qui était l’objet de son déplacement, Emmanuel Macron a annoncé qu'il doublera d'ici la fin de la décennie (soit 2029, quand son mandat se terminera en 2017) la présence des forces de l'ordre sur la voie publique. Mais il a tout aussitôt évoqué deux axes à leur action, ceux de la lutte contre la délinquance et contre les violences intra-familiales. Or, les deux ne sauraient être mises sur le même plan, notamment parce que l’amélioration de la situation dans le second cas ne compense nullement l'effondrement du premier. Dans leur très grande majorité, les Français n’ont pas peur en famille, mais bien en dehors de leur famille. Ils ont peur dans ces zones rurales où parlait hier le Président et où, et Xavier Raufer l’a implacablement montré dans vos colonnes, la délinquance progresse de manière exponentielle. En ville où la campagne, ils ont peur qu’un « déséquilibré » ne les poignarde avant de continuer tranquillement son petit bonhomme de chemin, ou qu’un groupe de « jeunes » ne les agresse pour les rançonner. Toutes ces violences que subissent au quotidien les Français, sont en croissance permanente, même si les médias ne s’en font l'écho qu’à très bas bruit – quid par exemple de ce médecin militaire poignardé devant ses enfants à Marseille ? ou de cette septuagénaire égorgée dans sa résidence pour seniors à Mulhouse ? De manière caricaturale, on vient d’effacer les bandes vidéo qui auraient permis d'en savoir plus sur les violences perpétrées autour du stade de France, à la fois pour ne pas donner à voir la réalité, mais aussi sans doute parce que l’on sait que l’on n’aurait pas les moyens d’en arrêter les auteurs, ou de les faire condamner.

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Au vu de la confrontation entre les intentions proclamées et la réalité quotidienne, la stratégie présidentielle semble ne consister en fait qu’à parler, et ces mots que l’on entend, et qui sont effectivement ceux que l’on attend (sécurité, autorité, force, justice, respect,) ne sont ici que des bulles de savon, un flatus vocis, une sorte de figure imposée par les circonstances, une incantation rituelle uniquement destinée à faire saliver les chiens de Pavlov électoraux. La réalité, c’est que les quelques mesures de sécurité qui seront prises, une fois encore, ne le seront pas prioritairement à l’encontre des délinquants, mais aboutiront à renforcer les mesures de contrôle de l’ensemble de la population, pour permettre de continuer à avancer les yeux grand fermés. 

Que ce soit dans son discours, mais aussi dans ses déclarations de ces derniers jours, ainsi que le choix des sujets abordés (notamment la sécurité), à quel point Emmanuel Macron cherche-t-il à susciter un vote utile pour le premier, mais aussi et, peut être surtout, pour le second tour ?

Soyons clairs, ce que l'on peut appeler la macronie ne semble pas au mieux de sa forme à trois jours des élections législatives. On pourrait en prendre comme symbole la Première ministre, obligée de faire venir dans la circonscription du Calvados dans laquelle elle souhaite être élue l'ancien Premier ministre, Édouard Philippe, qui dispose d'une autre aura politique que la sienne, pour attirer quelques voix. Il est certain en effet que quand on en est réduit à demander à madame Parly (!) de décerner un brevet de non-technocratie pour tenter de séduire les électeurs de la France périphérique, et ce malgré tout ce dont on dispose par ailleurs, à un tel poste, pour faciliter une élection, c’est que les choses sont problématiques.

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Emmanuel Macron a sans doute pensé un peu vite que sa remarquable gestion du temps entre l'élection présidentielle et les élections législatives, écartant en fait les débats des secondes derrière d'autres questions qui occupaient les médias - le choix du Premier ministre, la composition du gouvernement, la polémique sur tel ou tel de ses membres - permettrait aux candidats d’Ensemble, comme cela avait été le cas pour lui à l'élection présidentielle, de ne quasiment pas avoir à faire campagne, jouant sur le seul « élan » de la présidentielle. Mais c’était compter sans l'hostilité ressentie par les Français à l'encontre du pouvoir en place, qui porte au moins autant sur le fond, ce programme de démantèlement tout ce qui a été construit pour les protéger depuis la Libération, si ce n’est de tout ce qui constitue notre nation, que sur la forme, cette suffisance hautaine dont les membres les plus éminents de la macronie semblent incapables de se départir.

Ayant sous-estimé la force de ce rejet, il tente donc une méthode en deux temps pour le surmonter. Le premier est celui du « vote utile », clairement présent dans le discours d’hier, quand Emmanuel Macron pose comme principal risque pour notre société « les extrêmes » - entendons ici le RN, mais aussi, et de plus en plus NUPES qui bénéficie d’un véritable élan -, extrêmes qui « proposent les uns et les autres de fragiliser l'unité du pays » en favorisant des affrontements « classe contre classe, ou religion contre religion, ou origine contre origine », et ce, conclut le Président « alors que la force de notre pays –- c'est la République [...] avec des droits et des devoirs à tenir et un commun qui nous lie. » Une vision idyllique de la France à peu près aussi crédible donc qu’une déclaration de Gérald Darmanin ou du préfet Lallement… Des extrêmes qui, continuait le Président, « proposent d'ajouter de la crise à la crise en revenant sur les grands choix historiques de notre nation », comprendre ici en critiquant une fuite en avant dans les transferts de souveraineté à l’Union européenne dont on rappellera en passant au Président qu’ils ne résultent pas d’un choix « des Français », mais, au contraire, de certains de leurs élus, pour, justement, contourner ce « choix des Français ».

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Un vote utile, mais de la part de qui ? De ceux qui ont peur, et notamment d’un électorat âgé que le parti présidentiel a déjà largement séduit, mais qui est encore très présent parmi les derniers électeurs des Républicains ou du PS dissident. Les mêmes électeurs auxquels, soyons-en certains, on proposera au soir du premier tour de « faire barrage », sans doute plus souvent contre les candidats NUPES que contre ceux du RN, mais avec la même logique : ces « extrêmes » veulent changer les choses, alors que ce n’est pas possible (la fameuse rengaine TINA, There Is No Alternative), et même que cela pourrait déclencher… rien moins qu’une guerre civile ! Du cousu-main. 

La droite, qui est la cible d’Emmanuel Macron, va-t-elle se retrouver obligée de répondre présent à l’appel de Macron face à la NUPES ? Dans quelle mesure sa légitimité pourrait-elle être affaiblie par un vote utile qui ne chercherait qu’à battre le camp Mélenchon ?

Les élus de la droite visée par Emmanuel Macron, la « droite républicaine », ne seront pas seulement obligée de répondre présent à l'appel de ce dernier, sous peine de perdre une part de ses derniers électeurs, que l’on voit mal choisir une logique de rupture, mais il est aussi permis de penser qu’ils le feront en grande partie avec joie, et pas seulement à cause de sa détestation de ce que peut représenter l'alliance réunie par Jean-Luc Mélenchon, car ils pourraient en tirer un avantage – à condition toutefois qu’Ensemble n’ait pas la majorité absolue.

Si, en effet, au soir du deuxième tour des élections législatives, Ensemble obtient la majorité absolue à l'Assemblée nationale, cette coalition est gagnante : le Président et son gouvernement auront les mains libres. Dans cas, l’autre gagnant ne sera pas LR – qui s’est en effet jamais soucié de récompenser des votes utiles ? – mais NUPES. Quant on a vu la manière dont Jean-Luc Mélenchon, avec 17 représentant, a attiré sur lui la lumière médiatique pendant le premier quinquennat, en se posant comme le principal opposant au pouvoir en place, on imagine ce qu'il fera demain à la tête d'une coalition ayant, si l’on en croit les estimations, entre 190 et 240 élus, pour lesquels nombre de médias auront les yeux de Chimène…

Mais si Ensemble n’obtient qu'une majorité relative, nous aurons alors trois heureux. NUPES, pour les raisons que nous venons d'indiquer. Quant à Emmanuel Macron, il cherchait après la présidentielle à ouvrir sa coalition à droite, pour assurer sa majorité, mais n’a trouvé que Damien Abad pour sauter le pas. C’est peu. Ne disposant que d’une majorité relative, il lui faudra alors l’appui d’une autre force politique pour mener à bien ses projets, et gageons qu'il le trouvera immédiatement grâce à ce que les élus Républicains proposeront comme étant une « opposition constructive ». Des élus Républicains qui seront trop heureux, au motif de la lutte contre les extrêmes, d’avoir ainsi une justification aux yeux de leurs électeurs pour s'agréger à la grande coalition centrale, sortant enfin de ce statut d’opposants qui durait depuis dix ans, si peu profitable aux belle carrières. Et Emmanuel Macron ? Ce sera en fait le troisième gagnant, car on voit mal s’opposer à sa politique, qu’elle soit européenne, sociale, ou économique, ceux qui n’avaient jamais osé la mener quand ils étaient au pouvoir, mais en avaient rêvé… À peine devra-t-il un peu tempérer quelques évolutions sociétales, mais à peine seulement, car au regard de certains délires NUPES, même ses excès sembleront raisonnables.

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