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Emmanuel Macron - François Ruffin : un duel médiatique à Whirlpool.
Emmanuel Macron - François Ruffin : un duel médiatique à Whirlpool.
©PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Emmanuel Macron - François Ruffin : un duel médiatique à Whirlpool

Mérième Alaoui publie « François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », aux éditions Robert Laffont. En quelques années seulement, François Ruffin, député de la Somme, électron libre de l'extrême gauche, a imposé son style et ses idées. François Ruffin est un personnage plus ambigu qu'il n'y paraît. Cette enquête de terrain, entre Amiens et Paris, révèle quelques vérités sur cet homme pressé de parvenir au pouvoir et de mener à bien ce qu'il considère comme une « mission ». Extrait 1/2.

Mérième Alaoui

Mérième Alaoui

Passée par RTL, Le Point et Al Jazeera Documentary, Mérième Alaoui est journaliste indépendante et formatrice au CFPJ.

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Pour le grand public, l’histoire entre les deux hommes a commencé le 6 avril 2017, sur le plateau de L’Émission politique, sur France 2. Emmanuel Macron, candidat à la présidence de la République, répond aux questions de Léa Salamé et David Pujadas, quand arrive l’« invité mystère » censé lui porter la contradiction. Le réalisateur, récemment césarisé pour Merci Patron !, apporte une carte d’Amiens pour situer l’usine Whirpool que l’ancien ministre de l’Économie n’a jamais visitée, alors que ses salariés protestent contre la délocalisation de la production de sèche-linge en Pologne. L’usine américaine installée dans la capitale picarde sera ensuite le principal décor de leurs affrontements, en trois épisodes.

Dans l’entre-deux-tours de la présidentielle, le 26 avril 2017, la bataille médiatique entre les deux finalistes sur le parking de l’usine sera l’une des images les plus fortes de la campagne. Marine Le Pen est arrivée sans prévenir sous les applaudissements et les selfies quand, juste après son départ, Emmanuel Macron est hué et bousculé. Son face-à-face avec François Ruffin, également en campagne pour les législatives, sera tout autant commenté. Même si l’usine n’est pas sur la circonscription qu’il brigue, le journaliste va vivement l’interpeller : «Vous payez votre absence pendant six mois! » Tout en lui reconnaissant « un certain courage de venir ici, car ce n’était pas gagné ». François Ruffin garde sans cesse le même outil de comparaison : la relation avec les gens. Il est très attentif au comportement de son ancien camarade de lycée face aux salariés en colère. Aura-t-il peur ? Sera-t-il malmené ? Trouvera-t-il les mots ? Le candidat LREM a bataillé pour défendre ses arguments dans une ambiance tendue, mais a réussi à établir un dialogue.

Six mois plus tard, deuxième round. Le 3 octobre 2017, le désormais président de la République revient, cette fois pour sceller un accord avec un entrepreneur local. Le député, toujours au rendez-vous, lui propose de le suivre pour « un petit détour dans le circuit com’ » afin de se confronter à d’autres salariés en difficulté. «Oh, la communication… Vous êtes l’expert du quartier, je ne vais pas vous concurrencer », rétorque le Président en guise de refus.

Le troisième acte a lieu le 22 novembre 2019. Alors que la gauche amiénoise se prépare à lancer la bataille des municipales initiée par Ruffin, Macron fait un retour remarqué dans sa ville natale. Mais, à Whirpool, rien ne va plus : le repreneur a jeté l’éponge, laissant de nouveau les salariés sur le carreau. Sur place en début de matinée, le député lance au Président : «Vous vous grandiriez et vous grandiriez l’État à admettre que vous avez merdé !» Et s’énerve à l’idée qu’on puisse mettre en doute sa « sincérité ».

Dans la même journée, Emmanuel Macron va marquer un point dans ce petit jeu. Il est en visite à la mairie de quartier d’Amiens Nord, cette fois sur le territoire de François Ruffin. Tous les élus locaux sont là pour l’accompagner, comme le veut le protocole, sauf le député LFI qui a probablement voulu éviter une confrontation difficile avec ses propres administrés. Le Président arrive vers midi, à l’heure de la sortie des collèges et lycées, où des centaines de personnes se sont rassemblées pour tenter de l’approcher. À l’aise, il va même improviser un bain de foule, hors du circuit sécurisé par ses gardes du corps, quand sur son passage un garçonnet crie «Vive la République ! »; plus loin, un adolescent l’invite chez lui « pour jouer à Fifa ». Des images qui tourneront en boucle sur les chaînes d’infos.

(…)

«Ils sont tellement opposés, à la fois dans le style, dans les idées… Leur seul point commun est La Providence », commente Stéphane Séjourné, presque agacé de devoir les comparer. Mais les deux Amiénois ne représentent-ils pas une nouvelle ère politique ? C’est ce que pense le député LREM Bruno Bonnell, qui connaît bien les deux hommes : «Ce sont les Romulus et Rémus de la nouvelle Rome ! […] Nous vivons la fin de l’idéologie. Il n’y a plus le temps de l’impression, au sens de l’imprimerie, donc le temps de l’imprégnation des idées. Les gens racontent leur propre histoire eux-mêmes. C’est ce qu’ils incarnent tous deux.» Comme Emmanuel Macron, dont l’élection a redessiné le paysage politique en finissant de gommer les clivages gauche-droite, François Ruffin, qui ne se revendique pas de la gauche radicale, « n’est pas du tout dans une rigidité idéologique ». «Par contre, il est structuré par la lutte des classes », explique le député du Rhône. Si François Ruffin résume son ancrage à gauche tout simplement (il est pour « le partage »), il insiste surtout sur son ambition de dessiner un « chemin d’espérance entre l’extrême droite et l’extrême argent », entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Mais «bien en dehors! Le plus loin possible des deux ! » affirme-t-il. Ce qui permet un positionnement largement au-delà de la France insoumise. Une nouvelle façon de concevoir l’échiquier politique.

Le chef d’entreprise qui est engagé aux côtés du Président est également fier du travail accompli au printemps 2020 avec le député nordiste, sans y voir de contradiction. «Comme des prophètes, ils ont une vision claire de la société et sont en avance sur leur temps.» Même si les positionnements et les méthodes sont totalement différents : «L’un défend la bienveillance quand l’autre croit aux luttes. Mais tous deux sont impatients. Verront-ils de leur vivant le monde changer comme ils l’espèrent ?» Il poursuit : «Ces deux personnalités bousculent, et c’est important pour la politique ! On rêverait presque de les voir travailler ensemble… Mais, comme Romulus et Rémus, cela n’arrivera jamais, bien sûr.»

«Un Macron de gauche »?

Et si cette haine de Macron cachait une stratégie politique ? Une façon simple de montrer que lui aussi s’y verrait bien, et qu’il ferait même mieux ? « J’étais à peine élu que les journalistes m’interrogeaient déjà sur 2022. Cette élection pervertit tout : ça vous effleure, ça grossit en vous comme une tumeur. […] Il faut y résister, alors, à la présidentielle, sans quoi on glisse dedans comme sur un toboggan, saisi par un tourbillon.»

Pour l’un de ses anciens attachés parlementaires, oui, le député et ses troupes ont sérieusement imaginé cette éventualité en début de mandat : «Nous avions même fait le tour de nos forces en région, avant de reconnaître que nous n’étions pas assez nombreux pour l’instant.» Celui qui n’a plus l’oreille du député aujourd’hui en est persuadé : «Bien sûr qu’il veut toujours y aller et il s’y prépare. Peut-être que c’est son destin ? »

C’est aussi l’avis de Sandra, qui a vu en François Ruffin un «Macron de gauche» et a décidé de l’aider. La pétillante blonde revendique être une «bourgeoise», formée dans les plus prestigieuses écoles parisiennes, mais avec de solides convictions de gauche. Responsable de service dans une grande société «capitaliste», elle explique être infiltrée dans les sphères de pouvoir pour mieux préparer «la révolution». «Je ne suis pas la seule, nous sommes très nombreux dans les ministères et un peu partout. Il faut arrêter avec le cliché des militants de gauche aux cheveux sales avec un tee-shirt froissé, et combattre l’ennemi avec les mêmes armes que lui!»

Son profil détonnant, qui brouille la classique lutte des classes, intrigue le député. Pendant quelques mois, ils vont discuter autour de cafés, Perrier et de quelques repas. « Je lui ai proposé de rencontrer des gens issus de grandes écoles », raconte-t-elle dans un débit accéléré. Mais le député est craintif. Il rechigne à rencontrer des «gens bien placés », comme s’il vendait son âme au diable. « Je ne comprends pas ces arguments. La gauche doit se réveiller si elle veut vraiment gouverner.

S’il devient Président, qui va tenir les cabinets ministériels ? Les recrutements commencent maintenant!» assène-t-elle, comme si elle s’y voyait déjà. Puis, à l’été 2017, elle découvre en lisant Fakir que Ruffin a répondu à l’invitation de polytechniciens de gauche. Il écrit : «Jusqu’à maintenant, j’étais un contre-pouvoir picard, ce qui est quand même assez éloigné des hautes responsabilités. À notre regretté Antoine, un prof d’éco trop humble, je disais toujours : “Prépare-toi à devenir préfet, ou directeur de cabinet.” Parce que c’est un problème : si jamais on devait arracher le pouvoir demain, nous n’avons pas l’élite de remplacement. »

Plus que convaincue, Sandra voulait même organiser une levée de fonds, « comme Macron », mais a dû renoncer. « J’ai pourtant des tas de copines bourgeoises qui se faisaient un plaisir d’aider un type culotté comme lui. » La jeune femme, agacée par les postures moralisatrices, va peu à peu comprendre que François Ruffin a certains blocages. « Il a un problème avec les gens qui gagnent beaucoup d’argent. Il ne veut pas être associé à eux. Le montant de mon salaire (5 000 euros) l’a choqué, il m’a dit n’avoir personne qui gagnait cela dans son entourage…»

S’ils ne sont plus en contact, elle continue malgré tout d’analyser ses sorties médiatiques et se désole de le voir se rapprocher ainsi des écologistes. «C’est purement électoraliste ! » Comme une injonction, si elle l’avait en face de lui, elle lui conseillerait de s’intéresser davantage aux femmes et aux quartiers populaires. Mais c’est justement ce qui lui fait défaut.

Extrait du livre de Mérième Alaoui, « François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », publié aux éditions Robert Laffont

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