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Le président Emmanuel Macron lors de son tour de France des régions à Martel dans le département du Lot, le 3 juin 2021.
Le président Emmanuel Macron lors de son tour de France des régions à Martel dans le département du Lot, le 3 juin 2021.
©LIONEL BONAVENTURE / PISCINE / AFP

Personnalités transgressives

Emmanuel Macron à table chez Patrick Sébastien : un dîner beaucoup moins anecdotique qu’il n’y paraît 

Philippe de Villiers, Didier Raoult, Jean-Marie Bigard, McFly et Carlito… la liste est longue des personnalités transgressives ou proprement scandaleuses avec lesquelles le chef de l’Etat aime à s’afficher. Et elles révèlent un trait de personnalité du président dont la signification politique est loin d’être négligeable.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico : Pourquoi Emmanuel aime-t-il fréquenter des personnalités transgressives, souvent à l'origine de scandales médiatiques ? Y compris lorsque ceux-ci le trahissent ?

Arnaud Benedetti : Parce que ces personnalités disposent de niches de sympathie et qu’en s’affichant avec ces dernières, il entend récupérer une partie de leur capital, conformément à sa stratégie de marketing hyper-segmentée. Il y voit ensuite le moyen de se différencier, de surprendre, de réveiller l’intérêt pour sa com et donc pour sa personnalité. Il triangule non pas politiquement mais psychologiquement afin de montrer qu’il est ouvert et décomplexé. Macron, jeune President, est le « père d’une nation communicante » car il voit en grande partie la société à travers le prisme de la communication. Cela lui permet de susciter la basse continue d’une petite musique médiatique qui entretient l’image en effet « disruptive » qu’il entend véhiculer. Il se veut foisonnant, il veut surprendre en permanence pour produire comme un effet de fascination notamment chez les commentateurs, afin d’imposer l’idée qu’il serait "hors normes " et pensant sans doute que cet effet là le légitime comme le produit politique le plus adapté à occuper la fonction présidentielle, comme s’il cherchait à toujours plus "ringardiser" la concurrence. Ce faisant, il est surtout le symptôme d’une société du spectacle qui a pris le pouvoir sur et dans l’espace public. 

Cette promesse de transgression est-elle crédible quand on regarde le parcours de Macron, qui ressemble bel et bien à celui d'un bon élève du système académique et politique français ?

Emmanuel Macron étouffe le politique, appartenant à une galaxie dont l’essence est d’opérer la politique en la réduisant d’abord à une question de technicité. C’est un élan saint-simonien qui l’habite et qui le porte. Il en est le produit, souvent inconscient, et le bras armé. De ce point de vue, il faut le comprendre comme l’enfant de cette technocratisation de la chose publique qui constitue une tendance de fond qui "arraisonne" la société démocratique depuis des décennies. Mais il doit pour éviter d’être trop visible dans cette conduite se démarquer afin de réactiver la capacité au réenchantement de la politique. Une politique technocratique, c’est l’aveu de l’impuissance du politique et la banalisation de celle-ci. Dans un pays comme la France qui deifie historiquement la fonction politique, qui exige pour conduire le char de l’Etat des qualités exceptionnelles, qui cultive de la sorte le mythe du "grand homme", il y a une foi, une flamme à entretenir, quand bien-même celle-ci serait essoufflée, voire éteinte. Alors Macron s’efforce de faire le job symbolique. Les Rois le faisaient avec la transcendance religieuse, les républicains avec l’exaltation de l’égalité, Macron le fait avec le sceptre de la communication qui est l’outil de la société du spectacle qui n’est hélas que la scansion l’ultime de la dégradation de l’espace public. De la sorte, il fait oublier la conformité de sa socialisation "élitaire" dans une société qui aujourd’hui pratique une défiance continue, voire exacerbée à l’encontre de ses élites comme le rappelle un historien comme Eric Anceau dans son dernier ouvrage "Les élites françaises". 

Cette appétence pour les profils transgressifs ne traduit-elle pas également une psychologie intéressée avant tout par l'exploit personnel, en cherchant à séduire des gens éloignés de lui ou à dépolitiser leurs actions pour les ramener à une pseudo prise en compte des intérêts de tous - en même temps de gauche et de droite ?

Cela traduit la volonté d’absorber des énergies très visibles dans l’espace médiatique et de faire démonstration d’une très grande mansuétude avec des personnalités qui peuvent être parfois très critiques quant à son action. Il cultive ainsi une image de hauteur, de tolerance avec les profils subversifs dont il considère qu’ils sont une composante de la société française. Sans doute y a t’il aussi de la part du Président une forme de fascination pour ces figures remuantes. Sans doute aussi pense t’il également déminer ainsi leur potentiel déstabilisant, avec cette limite que lorsqu’il essaye un appariement communicant avec une personnalité qui dispose d’une forte vertèbre politique comme Philippe de Villiers, cela ne fonctionne pas. La réalité c’est enfin qu’il se coule, se meut dans une société liquide dont il vise à en endosser toutes les formes, pensant de la sorte occuper tout l’espace de nos représentations collectives. Ce surinvestissement comporte néanmoins plusieurs risques : celui de brouiller ses messages, sa propre image et représentation, tout en désacralisant toujours plus une fonction où les Français l’ont placé pour occuper la place du Roi, du souverain. En créant un mouvement brownien, il s’histrionnise - ce qui à terme au regard d’une société aussi dangereusement fracturée et inquiète que la société française peut apparaître comme l’expression d’une "insoutenable légèreté"... 

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