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Elections professionnelles dans les TPE : le coup de grâce pour la CGT ?
©François NASCIMBENI / AFP

Tournant historique ?

Elections professionnelles dans les TPE : le coup de grâce pour la CGT ?

Les élections professionnelles débutent ce lundi dans les TPE. Un scrutin à risque pour la CGT, qui perd du terrain dans le paysage syndical français depuis de nombreux mois.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Dominique Andolfatto

Dominique Andolfatto

 

Dominique Andolfatto est professeur de science politique à l’université de Bourgogne et un chercheur spécialiste du syndicalisme. Ses travaux mettent l'accent sur des dimensions souvent négligées des organisations syndicales : les implantations syndicales (et l'évolution des taux de syndicalisation), la sociologie des adhérents, la sélection des dirigeants, les modes de fonctionnement internes, les ressources, la pratique et la portée de la négociation avec les employeurs et l'Etat.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont 

- "Un échec français : la démocratie sociale", Le Débat, Gallimard, sept. 2019 (avec D. Labbé).

- "The French Communist Party Confronted with a World that was Falling Apart", in F. Di Palma, Perestroika and the Party, Berghahn, New York, 2019 : 

https://www.berghahnbooks.com/title/DiPalmaPerestroika

- "Faire cause commune au-delà de la frontière ? Le syndicalisme transjurassien en échec", in M. Kaci et al.,  Deux frontières aux destins croisés, Presses UBFC, Besançon, 2019.


- Chemins de fer et cheminots en tension , EUD / Ferinter, Dijon, 2018 :

https://eud.u-bourgogne.fr/sciences-sociales/623-chemins-de-fer-et-cheminots-en-tension-9782364412927.html?search_query=andolfatto&results=1

- "Organisations syndicales", in Y. Deloye et J. M. De Waele,  Politique comparée / Traités de science politique , Bruylant, Bruxelles, 2018 (avec D. Labbé) :

https://www.larciergroup.com/fr/politique-comparee-2018-9782802760771.html


- La démocratie sociale en tension, Septentrion Presses Universitaires, Lille, 2018 : http://www.septentrion.com/fr/livre/?GCOI=27574100096680

- Syndicats et dialogue social. Les modèles occidentaux à l'épreuve, P. Lang, Bruxelles, 2016 (avec S. Contrepois) : https://www.peterlang.com/view/9783035266177/9783035266177.00001.xml

- Les partis politiques, ateliers de la démocratie, Ed. uni. Bruxelles, 2016 (avec A. Goujon) : http://www.editions-universite-bruxelles.be/fiche/view/2768

 

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Atlantico : A partir de ce vendredi 30 décembre se déroulent jusqu'au 13 janvier les élections professionnelles dans les TPE, où les employés seront appelés à choisir un syndicat pour les quatre prochaines années. Alors que la CFDT se fait de plus en plus menaçante ces derniers temps envers la CGT, leader syndical historique en France, ces élections pourraient-elles selon vous confirmer cette tendance et fragiliser la position de la CGT ?

Dominique Andolfatto : Dans les TPE, il est probable que la CGT conservera son leadership… peut être d’une courte tête… Car la CGT reste souvent le syndicat le plus connu des salariés, notamment de ceux des petites entreprises où généralement aucun syndicat n’est implanté. Ces salariés n’ont donc aucune relation directe avec des syndicats. Ils ne les connaissent qu’à travers leur image ou leur popularité. Et la CGT – en raison de son antériorité historique, de son radicalisme voire souvent de son jusqu’au-boutisme à travers les actions collectives qu’elle peut animer – reste la plus connue ou la plus médiatisée. Au contraire, la CFDT, qui cultive le compromis ou recherche des positionnements plus raisonnables, est souvent la cible de critiques de la part des plus radicaux. Et comme cette curieuse élection se fait sur sigle, la CFDT ne peut pas compter sur ses implantations ou le travail de ses représentants locaux – puisqu’il n’y a généralement aucune implantation syndicale dans les TPE - pour rétablir la situation. Voici donc une élection qui constitue un terrain de prédilection pour le populisme, à tout le moins les simplifications ou réductions, dont la CGT peut être coutumière. Lors du dernier scrutin, en 2012, l’écart avait été de 10 points entre la CGT et la CFDT (29% des suffrages exprimés pour la première contre 19% pour la seconde). Cela dit, ce résultat n’était pas très représentatif, car l’abstention avait été massive : près de 90% des électeurs n’avaient pas voté… à telle enseigne qu’on aurait pu penser que le gouvernement renoncerait à une telle élection aussi inutile que coûteuse… Mais il n’en a donc rien été…

Eric Verhaeghe : Il est en tout cas assez plausible que le taux de participation soit faible et que la CGT ne mobilise pas comme elle le pourrait. Les TPE sont pourtant un bastion pour elle. Mais les derniers mois ont été difficiles. L'affaire Lepaon est encore dans tous les esprits et sa succession a laissé des traces. La ligne Martinez est loin de faire l'unanimité. Le secrétaire général est l'objet de contestations internes et la loi Travail n'a pas suffi à faire taire les commentaires. Dans la pratique, Martinez n'imprime guère de vision et il peine à se faire entendre. Dans un certain nombre de secteurs sensibles comme le petit commerce, la confédération est en conflit avec ses fédérations locales. C'est le cas à Paris, où l'initiative du Clic P suscite des hérissements de poils. Cette intersyndicale n'est pas seulement la bête noire des organisations patronales. Elle est l'objet d'une lutte sans merci de la part des confédérations qui n'apprécient pas ce village gaulois qui résiste aux ordres venus d'en haut. Dans cet ensemble, la CGT risque bien de confirmer son érosion, ne serait-ce que par un phénomène d'abstention. 

Alors que ces élections devaient initialement se dérouler du 28 novembre au 12 décembre, un conflit juridique entre la CGT et un syndicat corse a décalé les dates du scrutin. Une faible participation en ces périodes de fêtes de fin d'année serait-elle de nature à avantager la CFDT dans ces élections ?

Eric Verhaeghe : De fait, la date est très mal choisie pour ouvrir un scrutin, et on peut se demander à quel jeu la CGT a joué dans cette affaire. Son recours (finalement défait) sur la présence d'un syndical territorial corse dans les listes officielles favorise la CFDT. Historiquement, celle-ci est plus forte dans les grandes entreprises et moins présente dans les TPE. Cette faiblesse tient à sa forme de syndicalisme, moins adaptée aux relations frontales qui peuvent exister dans les TPE. La CFDT est un syndicat d'action collective et de gestion partagée avec l'employeur. Dans une TPE, ces notions ont moins de sens. Toutefois, la CFDT a mené une campagne d'appel à la participation qui pourrait lui profiter. Si l'électorat habituel de la CGT s'abstient, la CFDT pourrait faire une percée positive, voire s'approcher de très très près du statut de premier syndicat de France. Il faut bien entendu relativiser ce que cela signifie au regard du taux d'adhésion syndicale, mais tout de même. Ce serait un signe... et une inversion historique. 

Dominique Andolfatto : La participation avait déjà été très faible la dernière fois, en 2012, comme je viens de le rappeler. Le scrutin s’était pourtant déroulé avant les fêtes, en novembre et début décembre. Cette fois-ci, c’est un contentieux assez surréaliste – opposant la CGT au Syndicat des travailleurs corses (qui pourront présenter se présenter dans toute la France) qui a conduit à repousser le scrutin au 30 décembre et aux premiers jours de janvier. Si, lors de la campagne, les syndicats ont semblé un peu plus actifs que la dernière fois, il est probable que l’abstention restera massive. Certes, la période de l’élection ne favorise effectivement pas la participation, mais le problème est en fait plus profond. L’élection a lieu sur sigle. On ne désigne pas des personnes, on ne choisit pas entre des candidats, contrairement à ce qui se passe habituellement lors des élections professionnelles ou politiques. Vous ne savez donc pas exactement pour qui vous votez. Vous devez simplement départager des organisations syndicales que vous ne connaissez pas nécessairement bien et qui ne sont pas implantés dans votre entreprise (vous ne pouvez donc pas apprécier concrètement le rôle de leurs représentants comme on le ferait pour un délégué du personnel ou un comité d’entreprise). En outre, on ne sait pas exactement à quoi servent ces élections. C’est une forme de démocratie sociale qui n’est guère compréhensible, une démocratie théorique… au mieux une sorte de théâtre d’ombres… et on ne voit pas bien ce qui peut motiver les électeurs… sauf à se déplacer aux urnes pour dire son mécontentement. Mais, a priori, ce n’est pas non plus l’objet officiel de ces élections… Précisions tout de même qu’officiellement ces élections doivent permettre aux salariés – nous dit le ministère du Travail - de "choisir de donner plus de poids à un syndicat et à son programme, notamment dans l’élaboration des conventions collectives, lors de la gestion d’organismes (sécurité sociale, assurance chômage ou organismes paritaires) et pendant les discussions avec l’État sur les grandes réformes sociales (…).Voter c’est également participer à la désignation des syndicats qui siégeront [à compter de] juillet 2017 dans les commissions paritaires régionales interprofessionnelles qui (…) apporteront des conseils sur [les] conditions de travail." Ces enjeux semblent donc assez complexes et lointains des salariés… même s’ils les concernent directement. Motiveront-ils les salariés des TPE et les inciteront-ils à voter à ces élections ? Si l’abstention reste massive, il serait souhaitable que le gouvernement réfléchisse à d’autres modalités de démocratie sociale.

Les résultats de ces élections peuvent-ils nous donner un aperçu représentatif des rapports de force syndicaux en France aujourd'hui, ou y a-t-il selon vous trop de différences avec les autres élections professionnelles ?

Dominique Andolfatto : Oui, des résultats ressortira une sorte de hiérarchie entre organisations syndicales… En 2012, la CGT était en tête, suivie par la CFDT puis FO… Il est probable que cette hiérarchie sera inchangée. Une progression de la CFDT, moins dans les postures que d’autres organisations, à l’image moins archaïque, plus responsable, est possible. Mais, comme déjà dit, ces élections s’adressent à un public qui n’a pas de relations directes avec des syndicats. Les choix seront donc dictés par des représentations ou des opinions très générales, peut être guidés par l’émotion. Cela dit, si l’abstention reste très forte, comme en 2012, cette hiérarchie sera assez artificielle. En outre, du fait de cette abstention massive, les élections des TPE, ont compté pour moins de 10% dans la mesure nationale de la représentativité syndicale la dernière fois… alors même que les électeurs des TPE représentaient plus du tiers des salariés invités à s’exprimer pour cette mesure de la représentativité syndicale. Plus globalement, la participation aux élections professionnelles tend à se dégrader posant – comme la participation aux élections politiques – la question de la représentativité effective des organisations concernées. Cela traduit aussi que le "modèle" de démocratie sociale tel qu’il a été édifié – ou reconstruit – depuis 2008 (avec la réforme des règles de représentativité syndicale) est loin d’être satisfaisant.

Eric Verhaeghe : Le résultat ne portera que sur une participation probablement minimaliste dans les TPE. Rappelons que celles-ci regroupent un quart des salariés français, c'est-à-dire quatre millions sur seize. La population employée dans les TPE est relativement différente des autres populations. Les salaires sont moins élevés, les qualifications aussi. Le dialogue social n'y prend pas les mêmes formes que dans les grandes entreprises. En outre, on peut penser que le vote mobilisera surtout dans les effectifs les plus diplômés. Tout ceci ne permet pas de déduire une règle ou un enseignement national. En revanche, l'agrégation des résultats avec ceux des élections d'entreprise organisées depuis 4 ans dans les moyennes et grandes entreprises ne manquera pas de donner une vision globale de l'état des forces syndicales en France. L'agrégation des résultats permettra notamment de recalculer la représentativité des organisations syndicales nationales. Sur ce point, il n'est pas exclu que des surprises arrivent, puisque, à terme, il est très vraisemblable que la CFTC perde sa représentativité. 

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