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Des élections sous le signe de la déception se tiennent en Egypte
Des élections sous le signe de la déception se tiennent en Egypte
©Reuters

Un an après

Egypte : un an après la révolution, les présidentielles s'ouvrent dans un climat de déception

Un an après la révolution ayant permis le renversement du régime de Hosni Moubarak, le pouvoir reste dans les mains de l’armée, le chômage atteint des records et la jeunesse de la place Tahrir se sent lésée. Aujourd'hui, se tiennent des élections présidentielles sous haute tension.

Denis Bauchard

Denis Bauchard

Ancien diplomate et spécialiste du Moyen-Orient, Denis Bauchard est consultant à l'IFRI.

Il est également l'auteur de  Le nouveau monde arabe : enjeux et instabilités paru en 2012 aux éditions André Versaille.

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Atlantico : Le 11 Février 2011, le régime de Hosni Moubarak chutait. Un an après et à la veille des élections présidentielles, quelle est la situation ? Où en sont les libertés et la transparence dans les milieux politiques ?

Denis Bauchard : Qu’il soit politique ou économique, le bilan est globalement assez décevant par rapport aux attentes des révolutionnaires de la place Tahrir. Tout d’abord, à la chute de Hosni Moubarak s’est succédé un coup d’Etat militaire, le pouvoir étant entre les mains du Conseil supérieur des forces armées qui continuent de diriger le pays. Le gouvernement actuel n’est donc qu’un gouvernement d’exécutants. De même, sur le plan politique, les élections législatives ont donné une majorité aux Frères musulmans au sein d’un Parlement qui ne dispose pas d’un vrai pouvoir puisque le gouvernement n’est pas l’émanation de celui-ci mais du Conseil supérieur des forces armées. Enfin, la situation économique est catastrophique, l’Egypte étant au bord de la faillite financière : les touristes ne sont toujours pas revenus, l’activité est interrompu par des troubles sociaux intermittents et les investisseurs nationaux et internationaux sont dans l’expectative.

Cependant, une nouvelle donne est peut-être en train de se mettre en place. La population égyptienne souhaite un retour à la stabilité et, si possible, une reprise de l’économie afin d’enrayer l’accroissement spectaculaire du nombre de chômeurs. Autre facteur, les Frères musulmans, après une forte vague de popularité, connaissent actuellement une certaine désaffection dû à leur incapacité à concrétiser leurs promesses. Mais cette incapacité provient du fait qu’ils ne détiennent par réellement le pouvoir. L’élection présidentielle se tient donc dans des conditions différentes que si elles s’étaient tenues il y a quelques mois encore.

Quel est le rôle actuel des Frères musulmans et des mouvements islamistes indépendants ? Sont-ils les seuls à parvenir à s’organiser politiquement ? Comment se positionne la population ?

En dépit des tensions internes ayant conduit aux départs de certains membres éminents de la confrérie comme Aboul Foutouh (un autre candidat à l’élection présidentielle, ndlr), les Frères musulmans continuent à être la seule force vraiment organisée avec un réseau de sympathisants existant à travers tout le pays qui leur permet une capacité de mobilisation très importante. Mais il ne faut pas négliger les dissidences et des tensions d’ordre générationnelles qui viennent les affaiblir. L’enjeu pour les Frères musulmans est de trouver une stratégie pour propulser et faire gagner leur candidat qui n’est qu’un candidat de deuxième choix puisque la première personnalité qu’ils avaient proposé, un homme très charismatique, a été disqualifié par la commission de contrôle des élections. Ils abordent donc cette élection dans une position de faiblesse par rapport à Amr Moussa (le candidat laïque, ndlr), actuellement favoris, qui peut potentiellement récupérer un nombre important de voix d’électeurs plus propice à l’ancien régime de Moubarak.

Ce dernier avait pris ces distances avec l’ancien président égyptien, mais il ne faut pas oublier qu’il a été son ministre des Affaires étrangères pendant un certain nombre d’années. Enfin, Aboul Foutouh, qui est paradoxalement soutenu à la fois par des salafistes et des libéraux, peut concurrencer Amr Moussa. Le jeu des présidentielles est donc assez ouvert et dépendra certainement de la capacité de l’appareil des Frères musulmans à promouvoir son candidat officiel. Malheureusement, les trois principaux candidats ont du mal à présenter un programme clairement formulé et articulé, surtout en ce qui concerne l’économie. Pourtant, la carte jouée par ces trois concurrents est celle d’un retour à la stabilité et d’une relance de l’économie, deux préoccupations correspondant aux vœux  d’une majorité des Egyptiens et qui diffèrent de ceux des manifestants de la place Tahrir.

La jeunesse ayant renversé le régime il y a un an ne se sent-elle pas aujourd’hui lésée ? Pourquoi ne parvient-elle pas à s’organiser sous forme de force politique ?

Dans un premier temps, les cyber-révolutionnaires de la place Tahrir ont été récupérés, certains d’entre eux ayant aujourd’hui le sentiment de se voir confisquer leur révolution au profit de forces qui sont plus des forces d’ordres que des forces de progrès. Cette jeunesse se sent donc effectivement lésée. Ils avaient réussi à utiliser les blogs, internet, les SMS... pour mobiliser des manifestations ayant conduites au renversement de Hosni Moubarak mais ils n’ont pas réussi depuis à s’organiser en force politique. En effet, la politique requiert du temps, de l’organisation et... du porte à porte. C’est ce qu’a parfaitement compris Amr Moussa là où les libéraux continuent à utiliser les blogs et autres réseaux qui ne permettent pas d’atteindre la plus large partie des Egyptiens. Ils organisent cependant une pression sur les pouvoirs politiques, mais elle est souvent durement réprimée par l’armée. Le régime militaire continue donc de détenir le pouvoir. Toutefois, malgré quelques répressions, il existe tout de même une certaine liberté, principalement une liberté d’expression, qui n’existait pas auparavant.

Propos recueillis par Olivier Harmant

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