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L'Eglise française a-t-elle les moyens de se réinventer elle-même ?
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L'Eglise française a-t-elle les moyens de se réinventer elle-même ?

Malgré le lundi de Pentecôte, l'église catholique française ne peut oublier la crise qu'elle traverse. Un audit commandé par Monseigneur Pascal Rolland, évêque de Moulins, révèle une cruelle réalité : avec une diminution de 40 à 50% des fidèles, le manque de vocation des prêtres et l'augmentation de son déficit, l'Eglise peine à faire face au recul de la pratique religieuse.

Luc Perrin

Luc Perrin

Luc Perrin est agrégé d'histoire. Il a soutenu sa thèse de doctorat à l'université Paris IV en 1994. Il travail actuellement à la MCF d'histoire de l'Église (moderne et contemporaine) à la Faculté de Théologie catholique de l'actuelle Université de Strasbourg.

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Atlantico : Aujourd'hui, 60% des personnes qui vont à l'église ont plus de 60 ans et 71% de ces personnes sont des femmes. L'Eglise a-t-elle conscience de ce problème ?

Luc Perrin : Le catholicisme est à dominante féminine en France depuis le XIXe : ce sont les hommes qui se sont détachés en premier. Les chiffres moulinois confirment ce que les sociologues appellent le "dimorphisme sexuel" de la pratique religieuse. On note l'âge élevé aussi de ces pratiquantes, pratiquantes qui ont souvent investi massivement les nouveaux "ministères non ordonnés laïcs", typiquement les ministres extraordinaires de la communion, les membres des équipes d'animation pastorale, les catéchistes.

Toutefois les femmes de moins de 40 ans sont également touchées par le détachement. Cela explique que le calcul fait depuis les années 1970-1980  par un nombre conséquent de théologiens et de clercs relève bien de ce que je nomme la pastorale des soins palliatifs car les laïques qui vieillissent devront être le relai des prêtres trop âgés : cela ne peut avoir qu'un temps.

Pourquoi selon vous, l'Eglise chrétienne en France apparait à bout de souffle en comparaison aux autres religions dans notre pays ?

Ce n'est pas le christianisme en bloc qui paraît "à bout de souffle" en France : il convient de distinguer, à la suite de la grille de Danièle Hervieu-Léger, entre les types de christianisme de convertis et ceux de basse intensité. La croissance relative du protestantisme dit évangélique par rapport aux Églises établies (luthérienne et réformée) en France fait écho à la situation nord-américaine ; après l'Alsace, ces Églises protestantes établies, toutes marquées par le libéralisme théologique et pastoral, s'unissent car elles sont en pleine crise. Cela est aussi vrai hors de France, de toutes les Églises protestantes historiques qui ont fait le même choix du libéralisme doctrinal : Communion anglicane, Églises luthériennes scandinaves, E.K.D. allemande, toutes ont des ministres femmes en grand nombre mais ce sont les fidèles qui les quittent et s'en détournent.

Au sein du catholicisme, entre le modèle poitevin et celui de Toulon-Fréjus (Mgr Rey), il est aisé de voir que le dynamisme caractérise le second et point le premier. On pourrait voir la même tendance dans les ordres et congrégations religieux : vieillissement et recrutement tari là où l'accommodement à la société moderne a été le plus poussé.

Pour les autres religions, il est frappant de voir aussi que c'est la tiédeur, l'accommodement aux valeurs modernes qui est peu porteur. Les formes les plus identitaires sont en forte croissance au sein du judaïsme français depuis 1967 au moins, judaïsme pourtant très sécularisé depuis le XIXe siècle ; il en va de même pour l'islam puisque l'on parle couramment de réislamisation (le cas de Mohamed Merah est assez typique si l'on met de côté les conséquences extrêmes qu'il en a tirées). Il reste que dans toutes les religions présentes sur le territoire français, ces "tièdes", gens qui relèvent d'une croyance de basse intensité, avec assez peu de conséquences quant à leur vie sociale, sont majoritaires.

Mgr Pascal Rolland a parlé d'un manque cruel de "dons" dans les églises. Comment selon vous l'Eglise peut-elle changer cette situation ?

la baisse des dons (quêtes, legs) tient évidemment à la baisse du nombre de pratiquants: cela ne veut pas dire que la minorité restante serait devenue moins généreuse. Il y a deux réponses à cela : l'appel au savoir-faire des publicitaires, cela a été fait avec plus ou moins de bonheur ici ou là (ainsi le clip humoristique de Mgr Lebrun en 2011) en est une. Il a ses limites vite atteintes. Plus profondément la relance de l'évangélisation, la "nouvelle évangélisation" escomptée par Jean-Paul II et dotée en 2010 d'un nouveau dicastère par Benoît XVI, est plus apte à remédier à la question. Mais cela renvoie à ce qui a été évoqué ailleurs.

Le porte parole du diocèse, le prêtre Michel Saint Gérand a déclaré : "nous avons des capacités à nous redresser, notamment en fonctionnant autrement ". Comment l'église compte t-elle se redresser ?

Le P. Saint Gérand ne m'a pas communiqué ses pensées toutefois si on lit les remarques faites dans La Croix à ce sujet le 11 mai, on peut craindre que la pastorale des soins palliatifs sortira renforcée du brainstorming dont Mgr Roland a chargé ... celles et ceux qui représentent ce qui a été fait depuis des décennies. L'une déclare ainsi : « Il faut trouver des nouvelles manières de vivre ensemble notre foi, qui ne soit pas forcément la messe du dimanche. Arrêtons de vouloir un prêtre pour chacune de nos communautés. »

Or, précisément, plus d'un critique voit une cause majeure de crise dans cet éloignement du prêtre, la dissolution insidieuse du sacerdoce - un mot tabou presque et l'affaiblissement constant du sens de la liturgie depuis que la "Forme ordinaire" du rite romain se décline de façon sinon infinie du moins des plus variées et qu'elle a perdu son "orientation" au sens théologique profond comme dans la pratique. Les années 1960-1970 ont activement cherché la désacralisation et l'ont obtenue. La désertion des églises tient en partie à cela, Joseph Ratzinger le disait déjà comme Louis Bouyer - autant que Mgr Lefebvre et quelques autres - à la fin des années 1970.

L'Église qui s'étiole en France - le cas de Moulins n'est pas général mais il n'est pas isolé - n'a pas adhéré avec grand enthousiasme à l'année sacerdotale placée sous le patronage d'un illustre ancien qu'elle jugeait dépassé : saint Jean-Marie Vianney. Voici plus de 30 ans qu'elle cherche des moyens d'assurer une retraite inexorable mais ordonné en regroupant les paroisses, en montant des secteurs, des ensembles de secteurs, en incitant les prêtres à s'effacer au profit d'équipes d'animation laïque, parfois en confiant les paroisses à des laïcs (hommes et femmes) dotés d'une mission. C'est ce que j'ai appelé le modèle poitevin en référence à l'archevêque émérite, Mgr Rouet, qui a promu cette pastorale des soins palliatifs.

Le cardinal Lustiger, bénéficiant du prestige et des atouts de Paris avec laquelle Moulins ne peut rivaliser, s'était affronté à la question du sacerdoce : il avait compris, d'autres évêques ont ensuite fait de même (ex. à Paray-le Monial, Mgr Bagnard en Ars, Mgr Madec à Toulon-Fréjus etc.) , que la formation du sacerdoce héritée des années de crise aiguë était à revoir et à adapter aux nouvelles vocations dont le profil avait bien changé. Autre contrefeu, il a appuyé l'ordination de diacres permanents, généralement mariés, et leur insertion dans les paroisses au lieu du rôle marginal que la C.E.F. leur attribuait précédemment, misant davantage sur ces laïcs/ques transformé(e)s en permanent(e)s d'Église.

Avec la création des éveilleurs et animateurs du quartier populaire, l'Eglise souhaite prêcher la bonne parole notamment vers les jeunes. Comment peut-elle les convaincre ?

L'abbé Allemand a créé son patronage pour les jeunes du quartier à Marseille en 1798-1800 en réponse à la déchristianisation révolutionnaire ... Le catholicisme a 200 ans d'expériences en direction de la jeunesse en société "moderne", mouvements de jeunesse nationaux type JOC/F, groupements paroissiaux, scoutisme, J.M.J. groupes charismatiques etc.  Sans oublier la JAC/F devenue MRJC où le nouveau Premier ministre a fait ses premières armes.

Les jeunes sont à la fois les plus éloignés, statistiquement, des Églises et des religions en général dans nos pays et ceux/celles parmi lesquels on trouve des engagés pouvant aller jusqu'au fanatisme d'un Mohamed Merah.

Je relève toutefois qu'en dehors de notre Europe de l'Ouest fourbue et nombriliste, l'âge moyen des séminaristes catholiques américains diminuent de façon régulière depuis 6 ans et qu'un clergé jeune l'emporte en Asie et en Afrique. Je note aussi que le mouvement traditionaliste attire aussi davantage de jeunes vocations et que les fidèles laïcs y sont moins âgées, avec plus de familles nombreuses et que la féminisation extrême - relevée à Moulins - y est  moindre.

Le catholicisme occidental connaît enfin, comme les autres religions, le phénomène des "reverts" comme on dit en anglais : des jeunes adultes souvent qui s'étant détournés de la religion familiale, parfois violemment, y revienne dans leurs 30 ou 40 ans.

Dernier point la catéchèse menée en France depuis les années 1960 avait produit un conflit ouvert avec Rome dans les années 1980 : a-t-on tiré toutes les conséquences des errements - un peu l'équivalent de la méthode globale - de cette époque et révisé en profondeur les pratiques catéchétiques ? Pas sûr en dépit des réflexions que mènent la C.E.F. depuis des années sur le sujet.

Quelles seraient les conséquences d'une faillite de l'Église ?

Surnaturellement, l'Église catholique affirme qu'elle a les promesses de la vie éternelle et l'indéfectible assistance de l'Esprit-Saint. Son temps n'est donc pas le nôtre et elle observe suivant les lieux et l'époque des phases de croissance spectaculaire (ainsi aux XVI-XVIIe au Japon et dans l'ancien royaume africain du Kongo) suivies d'effondrement tout aussi spectaculaire.

Sur le plan plus financier, la faillite de diocèses amènera des disparitions de certains d'entre eux. Dépeuplement et déchristianisation poussée entraîneront fatalement un mouvement de concentration des diocèses. Après tout, Bonaparte en avait agréé 50 en 1802 avec le régime concordataire et Moulins ne fut créé qu'en 1822.

Il est cependant clair que les catholiques mentalement éloignés de la foi que le Magistère romain interprète et s'efforce de garantir continueront à s'éloigner davantage(ex. Golias) et qu'un catholicisme de diaspora peu à peu s'installe en France, avec des pôles épars de haute vitalité religieuse et d'influence sociale. En ce sens, l'importance croissante des structures personnelles dans l'Église - ainsi il est question d'une Prélature personnelle pour accueillir la F.S.S.P.X mais il y a bien d'autres cas - est caractéristique de cette évolution paradoxale à la modernité par des anti-modernes affichés souvent.

Certains hommes d'église ont dit que "l'évêque a osé dire la vérité" pourquoi tant de tabou dans l'église ?

Le tabou du réel est très fort en effet pour une bonne et une très mauvaise raison. La bonne avait été exprimée, avec irritation, il y a quelques années déjà par Mgr Simon à l'occasion d'une rencontre avec les journalistes : il avait répondu, en substance, que l'Église n'est pas stricto sensu une entreprise, avec simplement des problèmes de marketing et que si le "produit" qu'elle met sur le marché ne trouve pas preneur, elle est la servante du Seigneur - pour les croyants catholiques - et comme Marie, elle fait sa volonté et non l'inverse. La foi catholique peut s'incarner dans diverses cultures et répond aux attentes de temps bien différents mais à la différence d'une firme commerciale, elle doit prêcher l'Évangile même quand il est à ... contre-temps. Les appels récurrents, depuis 50 ans, a réécrire qui la Bible, qui le Credo, qui les dogmes, qui les encycliques ne devraient pas aboutir.

Propos recueillis par Charles Rassaert

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