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Emmanuel Macron égalité des chances grandes écoles éducation jeunesse avenir formation ENA Sciences Po
Emmanuel Macron égalité des chances grandes écoles éducation jeunesse avenir formation ENA Sciences Po
©Ludovic MARIN / AFP / POOL

Reproduction des élites à l’identique

Égalité des chances : voilà pourquoi Emmanuel Macron prend largement le problème à l’envers

Le président de la République entend favoriser la diversité sociologique de ceux qui accèdent aux Grandes écoles. Mais passe totalement à côté du défi de la diversité idéologique qu’elles devraient injecter dans leur enseignement pour sortir la France de l’ornière.

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron est consultant et écrivain. Auteur de La surprise du chef (2021) et Eloge du libéralisme (2020), aux éditions de L'Observatoire. 

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Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico.fr : Emmanuel Macron, qui a finalement décidé de ne pas supprimer l’ENA, entend favoriser la diversité sociologique dans le recrutement des Grandes écoles. Au lieu d’inventer des processus de recrutement supposément plus inclusifs mais qui ne sont d’aucune efficacité comme le montre le dernier rapport de l'Institut des politiques publiques (IPP), ne faudrait-il pas davantage agir sur le manque de diversité idéologique ? Comment réussir à concilier diversité sociale et diversité idéologique dans les Grandes écoles  ? 

Joseph Macé-Scaron : Déjà, la diversité est un mot qui commence mal et l’associer à l’adjectif sociologique ne le rend pas plus digeste. A ce terme, je préfère – et je suis loin d’être le seul – le terme mixité qui non seulement se décline (mixité sociale, culturelle, ethnique...) mais qui également prend en compte la place des femmes. Car, n’en déplaise aux esprits qui se pensent éclairés sans avoir lu les Lumières, ces dernières sont la moitié de l’humanité et, par conséquent, ne relèvent (sic) pas de la « diversité ». La diversité sociologique n’est dans sa formulation macronienne et ses avatars que la reprise paresseuse du brouet idéologique cuisiné autrefois par le Think tank Terra nova. Pour avoir donné autrefois à Sciences Po des cours de lecture, je me souviens que le vrai fossé entre les étudiants n’étaient pas entre ceux issus des quartiers aisés et ceux qui venaient des quartiers défavorisés (on ne parlait pas encore à l’époque de France périphérique) mais entre ceux dont un des deux parents était enseignant et tous les autres. La différence était saisissante car les premiers disposaient non seulement d’un patrimoine culturel mais aussi d’une méthodologie de travail, d’un comportement face au savoir et à son utilisation sociale.

L’idée que les Grandes écoles doivent être en première ligne dans la lutte contre les inégalités est un non-sens. L’égalité des chances se joue à l’école, au collège, au lycée.

Charles Reviens : Ne sera traitée ici que la question de l’origine socio-économique des étudiants accédant aux Grandes écoles en général et à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) en particulier.

L’ENA, institution de 75 ans créée en octobre 1945 par le gouvernement provisoire de la République française alors présidé par le général de Gaulle, fait l’objet maintenant 40 ans d’une critique récurrente et est devenue l’un des principaux boucs émissaires des dysfonctionnements réels ou supposés de la gouvernance publique française. Le sociologue Michel Crozier avait ouvert le bal dès 1980, le candidat à la primaire LR Bruno Le Maire (énarque) avait proposé sa suppression en 2016, suppression ensuite évoquée en avril 2019 par Emmanuel Macron (énarque) à l’issue du grand débat mis en place après le mouvement des gilets jaunes de fin 2018-début 2019.

La question d’une bonne représentation de l’ensemble des catégories socio-économiques françaises dans les formations les plus exigeantes ou les plus prestigieuses est sur la table depuis au moins une vingtaine d’années, notamment du fait de l’impact des travaux et benchmarks permanents de l’OCDE. Selon l’OCDE l’équité en éducation signifie que le système éducatif fournit les mêmes chances d’apprendre à tous les élèves et donc qu’il n’y a pas de lien entre les différences de résultats entre les élèves et le milieu dont ces élèves sont issus ou des facteurs économiques et sociaux sur lesquels ils n’exercent aucun contrôle.

L’OCDE place la France (avec la Belgique, la Bulgarie, La Hongrie, les Pays-Bas, la Slovaquie et la Slovénie) parmi les pays où la corrélation entre le profil socioéconomique de l’établissement et les résultats scolaires est la plus forte. Dans sa note spécifique sur la France et en s’appuyant sur l’évaluation PISA de 2015, l’OCDE constate un écart de 118 points sur la performance moyenne en sciences entres élèves des milieux socioéconomiques favorisés (558) et élèves défavorisés (441). Cet écart, supérieur à l’écart moyen OCDE (88 points), équivaut à quatre années de scolarité.

Il n’y a pas que les avantages socio-économiques, avec par exemple l’avantage durable des enfants d’enseignants. Un ami polytechnicien (promotion 1997) m’a indiqué qu’à l’amphi d’arrivée la direction avait demandé à ce que les X fils d’un polytechnicien et d’une institutrice lèvent la main et que de nombreux nouveaux entrants – dont lui – avaient levé la main.

Comment traiter cette question importante de l’équité socio-économique dans l’accès aux meilleures formations ? La réponse souvent retenue depuis une vingtaine d’années, d’abord à Sciences Po Paris aujourd’hui au centre d’une intense attention médiatique pour d’autres raisons, a consisté principalement à retenir des solutions de discrimination positive/« affirmative action » d’inspiration américaine, en mettant en place des filières d’accès spécifiques. Le rapport de l'Institut des politiques publiques (IPP) de janvier 2021 sur « l’ouverture » depuis le milieu des années 2000 conclu aux limites de ces dispositifs.

Enfin il ne faut pas oublier que les formations les plus exigeantes et les plus prestigieuses ont avant tout vocation à doter le pays de personnes contribuant à son excellence et au maintien de son rang, rang qui par construction ne peut pas être garanti de façon immuable comme le dossier de l’élaboration des vaccins covid le démontre cruellement puisque la France est le seul membre permanent du conseil de sécurité ne disposant pas à date d’un vaccin agréé élaboré par ses soins.

Une ou des écoles de pensées ont-elles été favorisées dans l’enseignement donné aux élèves de ces Grandes écoles ? Celles-ci ont-elles évolué au cours de ces dernières décennies, si oui par quels biais ?

Joseph Macé-Scaron : Bien sûr! Pour parler de Sciences Po, la réponse est simple : toutes les écoles de pensée, toutes les idées, tous les éléments de langage même les plus incongrus, illogiques et abêtissants ont trouvé un refuge rue Saint-Guillaume quand ils étaient chassés de partout. On les respectait, on les choyait, on les chérissait et on leur donnait une nouvelle légitimité qui permettait de repartir à l’assaut idéologique et de se réimplanter ailleurs. Avec toutefois, une seule condition : manifester sa défiance et parfois sa haine envers le libéralisme politique et économique et, plus récemment, envers la démocratie comme l’a attesté cette fumeuse journée du Hijab, il y a quatre ans. Quand je suis arrivé avec une licence d’Histoire en poche, j’ai eu la surprise de constater combien la vie des idées était plus riche à Nanterre qu’à Sciences Po, ce qui était, avouons-le, paradoxal dans les années 80. Quand je suis revenu pour donner ces cours à la fin des années 90, rien n’avait changé. Perinde ac cadaver. Si vous trouvez que j’exagère, je me permettrais juste cette anecdote : lorsqu’il était en cours d’économie à l’IEP, le jeune Nicolas Sarkozy défendait le principe d’un « travaillisme à la française » . Le poids du conformisme est tel à l’IEP qu’il est pratiquement impossible d’y échapper.

Charles Reviens : L’idéologie est un domaine immense et fascinant de la sociologie, de l’anthropologie et de la psychologie collective. L’enjeu de la diversité idéologique ne vas pas de soi puisque l'idéologie est une pensée de groupe, un discours, une vision, une logique s'adressant à la fois au groupe la soutenant mais aussi à la totalité de la société afin d'y faire adhérer le plus de monde possible. C’est donc le moyen majeur pour un groupe d'accroître son pouvoir par l'accumulation de force politique, et de soutien au sein de la société. L’idéologie est donc un besoin primaire pour les individus et les groupes, mais dans un environnement hautement instable et concurrentiel où règne une forme de darwinisme des idées.

Le système des grands écoles est donc comme tous les autres un domaine touché par les idéologies. Il y a d’abord clairement un cadre idéologique élitaire : en dépit des biais socio-économique avérés évoqués plus haut, tous les enfants des milieux socio-économiques favorisés ne rentrent ni à l’école polytechnique (400 places par an) ou à l’ENA (80 places). Il faut beaucoup travailler pour réussir les concours, et cette situation correspond bien aux analyses de l’anthropologue Philippe d’Iribarne (polytechnicien) selon lequel la Révolution française n’a absolument pas mis fin suite à la nuit du 4 août à une société de rangs mais l’a transformé en donnant en quelques sorte à chacun une forme de droit universel ou de revendications à des privilèges particuliers matériels ou symboliques, et ce tout niveau de la société.

On note d’ailleurs que cette idéologie élitaire qui n’est que la conséquence d’une entrée par un concours très sélectif percute l’approche diversitaire de type « affirmative action » à l’œuvre depuis le début des années 2000. Le bureau national des étudiants en école de management indique dans une tribune récente que 70 % des étudiants boursiers interrogés passés par une classe préparatoire refusent l’idée d’une bonification au concours pour des étudiants issus de milieux socio-économiques défavorisés et que 64% d’entre eux se prononcent contre le projet de Martin Hirsch (énarque) qui consiste à accorder un bonus aux élèves issus d’une classe prépa au taux de boursiers élevé.

Si l’on passe au champ des idées économiques, on voit poindre une critique de gauche sur l’existence d’une idéologique néolibérale et pro-business en particulier dans les écoles de commerce, comme le démontre l’apparition de multiples enseignements à l’entreprenariat depuis le début des années 2000, en résonnance avec la startup nation d’Emmanuel Macron (énarque). La sociologue Olivia Chambard a publié en 2020 « Business Model - L'université, nouveau laboratoire de l'idéologie entrepreneuriale » (La Découverte) qui décrit cette évolution dans un moment de dévalorisation et de crise du modèle salarial.

On peut enfin évoquer le développement de l’idéologie « woke » arrivant des Etats-Unis à Sciences Po Paris. Donc il y a de l’idéologie dans les Grandes écoles, comme partout ailleurs.

A trop vouloir dispenser une seule méthodologie, ne risque-t-on pas de manquer des talents qui ne verraient pas leur mode de pensée représenté et qui se détourneraient de ces cursus ?

Joseph Macé-Scaron : C’est le sens d’une intervention récente du patron d’Atlantico, Jean-Sébastien Ferjou qui, taquin, commentait l’annonce d’Emmanuel Macron en soulignant combien il est difficile d’installer la diversité à Sciences Po quand le jury est composé de « Marie-Chantal fait un safari au-delà du périphérique ». L’uniformité idéologique a installé dans ces murs ses quartiers d’hiver.  A quand le dernier débat né d’une publication  des poussiéreuses Presses de Sciences Po ? Que penser quand le « produit d’appel » de l’IEP est l’inénarrable Nathalie Loiseau qui fut, par ailleurs, directrice de l’ENA ? Dans le monde de demain, deux éléments seront essentiels pour ne pas céder à la tentation du déclin : la diversité des talents et l’intelligence collective. Or, Sciences Po, est l’exact contraire de ces deux éléments : on pense en uniforme et on concourt seul dans son couloir. Qu’ajouter ? Sinon qu’avec les scandales à répétition, divers et avariés, qui secouent cette école, elle devient plus celle du passif que du passé.

Charles Reviens : Comme indiqué, précédemment, la réussite dans des filières sélectives nécessite exigence personnelle, forte motivation et grande quantité de travail ; par définition un tel dispositif sélectionne certains types de talents ce qui ne signifie en rien qu’il n’y en existe pas sous d’autres formes. Les plateaux de télévision, les sondages listant les responsables politiques les plus visibles, les tableaux des principales fortunes françaises sont remplis de personnalités n’étant pas passé par le « moule » Grande école ce qui n’a de toute évidence pas bloqué leur épanouissement et leur grande réussite.

Il ne faut pas en outre oublier la dureté des temps et notamment celle du marché de l’emploi pour les jeunes. La question lancinante et jamais réglée du chômage des jeune pousse de toute façon de nombreuses personnes vers ces filières qui réduisent le risque face aux multiples aléas socioéconomiques des temps.

Emmanuel Macron devant faire des annonces sur ce sujet, que peut le gouvernement face à cette uniformité des Grandes écoles ?

Joseph Macé-Scaron : Commencer par le commencement : l’école. On l’a assez répété mais c’est là que tout se joue, le reste ne relève que de la communication mais si l’on voulait une mesure, une seule, qui change (un peu) la donne : ce serait de revoir la place du sport dans les Grandes écoles. Dans le monde anglo-saxon, c’est le plus souvent les Universités qui encadrent la formation sportive, en France c’est le « tissu associatif ». Je rêve d’un jeune sportif de banlieue qui puisse choisir « sa » Grande Ecole en fonction de la performance de la qualité de son équipe de judo. Voilà qui serait un vrai facteur de diversité en enseignant deux matières essentielles : le courage et l’esprit de responsabilité.

Charles Reviens : Il n’est pas ici question de faire une quelconque prévision sur les propos qui seront tenus par Emmanuel Macron (énarque) mais il semble que des éléments de langage (EDL) aient été largement diffusés aux médias au vu du nombre d’articles qui évoquent l’abandon du projet de suppression de l’ENA évoqué en avril 2019 et la création d’une « filière talents ».

Concernant la situation à date de l’ENA, il existe déjà 4 concours d’accès : concours externe (étudiants), concours interne (fonctionnaires), 3ème concours (personnes avec expérience professionnelle antérieure), concours pour les docteurs universitaires.

Dans les faits les places disponibles sont dominées par le concours externe (40 places sur 83 au concours 2020, 48 % du total), le concours interne (32 places), loin devant le 3ème concours (7 places) et le concours pour les docteurs universitaire (4 places).

Ce système des places réservées ne remet donc pas en cause le cœur du dispositif. L’étude de l'Institut des politiques publiques déjà évoqué a fait le bilan de ces initiatives sur les deux dernières décennies conclut à l’impact global limité de telles approches.

Il demeure pourtant le système privilégié par les pouvoirs publics dans une logique « affirmative action », à l’instar des déclarations d’octobre 2020 de la ministre de la transformation et de la fonction publiques Amélie de Montchalin (HEC) indiquant vouloir réserver des places des concours de la fonction publique aux candidats issus des milieux modestes.

 

Joseph Macé-Scaron est essayiste et écrivain. Dernier ouvrage paru : Eloge du libéralisme (Editions de l’Observatoire).

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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