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Le dernier grand président ? Pourquoi François Mitterrand avait au moins raison sur le fait d’être le dernier à s’inscrire dans le temps long
©Deutsches Bundesarchiv (Wegmann, Ludwig) / Reuters

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Le dernier grand président ? Pourquoi François Mitterrand avait au moins raison sur le fait d’être le dernier à s’inscrire dans le temps long

François Mitterrand est mort il y a 20 ans après 14 ans de règne. Fin stratège politique et grand homme de lettre, l'homme au chapeau melon et à l'écharpe rouge inscrivait sa politique sur le long terme quand ses successeurs, eux, sont voués au court-termisme du à l'évolution de notre société.

Jacques Julliard

Jacques Julliard

Jacques Julliard est journaliste, essayiste, historien de formation et ancien responsable syndical. Il est éditorialiste à Marianne, et l'auteur de "La Gauche et le peuple" aux éditions Flammarion.

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Georges-Marc Benamou

Georges-Marc Benamou

Georges-Marc Benamou est producteur de cinéma et journaliste. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, il est notamment l'auteur de Comédie française: Choses vues au coeur du pouvoir (octobre 2014, Fayard), ainsi que de "Dites-leur que je ne suis pas le diable" (janvier 2016, Plon).

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Michel Winock

Michel Winock

Historien, Michel Winock est spécialiste de l’histoire de la République française ainsi que des mouvements intellectuels et politiques. Il a publié aux Editions Gallimard L’agonie de la IVe République (2006), 1958. La naissance de la Ve République (2008). Il est par ailleurs l’auteur de trois biographies : Clemenceau , prix Aujourd’hui (2007), Madame de Staël , prix Goncourt de la biographie (2010) et, aux Éditions Gallimard, Flaubert, prix de l’Académie des Sciences morales et politiques (2013). 

 

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Mitterrand s’auto-proclamait comme étant  « le dernier grand président »…  on peut y voir un manque de modestie surtout au regard du bilan critique de son long règne, mais cette affirmation n'est-elle pas révélatrice du fait que Mitterrand fut  le dernier président à s’inscrire dans le temps long?

Michel Winock: Le « présentisme » est un néologisme récent qui traduit bien le règne de l’immédiat sur le temps long. La mémoire courte, la fin de la culture classique, la révolution numérique…, tout semble jouer en faveur de la précipitation, que les chaînes de télé d’information continue entretiennent. Mais n’oublions pas, pour ce qui concerne la vie politique, les effets du quinquennat présidentiel. Mitterrand a été élu deux fois pour sept ans ; cela lui laissait de la marge, il pouvait regarder plus loin qu’un Président d’aujourd’hui.

Georges-Marc Benamou: François Mittterrand se voyait comme le dernier grand monarque, un monarque républicain. C’est un président qui a été pendant 14 ans à la tête de la France. Son mandat fut long et finalement s’est inscrit dans une histoire plus vaste que celle de la République. Les années Mitterrand se sont éloignées et avec la distance nécessaire on peut dire que Mitterrand a clôt une certaine période de l’histoire de France et a annoncé un nouveau monde. La France des années 80 et 90 n’est pas la même que celle des années 2000. Avec l’intégration européenne qu’il avait lui-même amorcée et qui a changé la nature des institutions françaises, le défi de la mondialisation lancé à notre économie, le temps très court du quinquennat, une certaine normalisation de la vie publique avec des présidents « normaux » sortis de l’ENA ou qui ont fait carrière comme avocat, une rupture épistémologique s’est opérée.

La fin des années Mitterrand sonne-t-telle le glas d’une époque, de la France éternelle et de la fin de l’histoire suite à la chute du Berlin où un monde sans guerre se dessinait? 

Jacques Julliard : Lorsqu’un grand personnage disparait comme François Mitterrand, on a souvent l’impression qu’une page se tourne et qu’une autre s’ouvre. Lorsqu’un grand peintre meurt, on dit que c’est la fin d’une certaine vision de la peinture. Les commentaires sur la mort de Pierre Boulez ont été, à cet égard bien révélateurs. Il faut se méfier de cette impression qui est une illusion. Cependant, il est vrai que Mitterrand était un président qui avait une grande liberté par rapport à sa majorité. Comme De Gaulle, il pouvait ne pas tenir des humeurs de chacun à la différence de François Hollande qui doit toujours composer avec l’aile gauche et l’aile droite de son parti. Du coup, le paradoxe est le suivant : on assiste au déclin de la souveraineté présidentielle au moment où la classe politique se plaint du pouvoir trop élevé de l’exécutif présidentiel. Mais le peuple, lui pense l’inverse et il ne reproche pas à François Hollande d’avoir trop de pouvoir mais de ne pas exercer ses pouvoirs dans la totalité.

Avec l’entrée de la mondialisation, les crises migratoires, européennes, terroristes, financières, identitaires, les présidents qui lui ont succédés, Chirac, Sarkozy, Hollande, ne sont-ils pas forcés à être des gestionnaires contraints à répondre sur un court -terme aux problèmes posés? 

Jacques Julliard : Au-delà des évènements et des orientations politiques, ce qui a aussi profondément modifié l’art de gouverner, c’est l’intervention permanente des citoyens dans la vie politique. Sous la IIIeRépublique, les citoyens intervenaient  une fois tous les cinq ans. Aujourd’hui, ils interviennent tous les jours via les sondages, les blogs, les réseaux sociaux…Par conséquent, le Président actuel doit prendre en compte cette opinion visible et sensible de la même manière que le Président de la IIIe République le faisait avec le parlement. Aujourd’hui, le politique gouverne sous l’oeil du public, tout est immédiatement mis sur la place publique alors qu’avant l’art de gouverner était caché, c’était le secret du roi. L’entrée dans la démocratie permanente a changé la manière de gouverner. Les cadres de la politique oblige à gérer dans le court terme. Mitterrand était encore dans une période intermédiaire où la pression de l’opinion n’était pas aussi forte. Et il ne supportait pas de prendre des décisions trop rapides. Mais il ne faut pas en conclure pour autant que sa vision s’inscrivait dans un long terme. La preuve en est en matière économique où il n’avait pas du tout anticipé.Il a plutôt laisser aller les choses alors que De Gaulle avait élaboré une réelle politique industrielle. 

Mitterrand était parvenu à unifier la gauche (le Congrès d’Epinay, le programme commun). Aujourd’hui, notamment avec la polémique de la déchéance nationale, la gauche est plus divisée que jamais, Hollande, le candidat de la synthèse, est devenu le président du clivage… Les préoccupations tacticiennes pour refonder le PS ne vont-elles pas rendre impossible la formulation d’un projet politique cohérent sur le long terme? 

Michel Winock: François Mitterrand a su mettre en œuvre l’union de la gauche. Même après la rupture avec le Parti communiste en septembre 1977, il a voulu rester fidèle à cette Union qui s’était concrétisée par la signature du programme commun. Il fit ainsi entrer des ministres communistes dans le gouvernement de Pierre Mauroy. Mais il n’a pas su, ou pas voulu, après le « tournant » de 1983, rebâtir un parti socialiste sur une nouvelle base que celle du Congrès d’Épinay de 1971. Le PS est resté, après lui, profondément divisé, à la fois par des querelles de personnes et par des questions idéologiques. Lionel Jospin, Premier ministre de 1997 à 2002, a pu faire croire qu’il existait encore une gauche « plurielle » mais unie ; ce n’était qu’un leurre. La gauche, depuis qu’elle existe (1789), est structurellement en état de division, déchirée entre son idéologie utopiste originelle et sa culture de gouvernement, ou simplement entre son idéal et les nécessités du réalisme politique. Une redistribution des cartes s’impose, mais je suis assez pessimiste sur les chances d’un véritable redressement — au moins à court terme — de la gauche.

Que signifie cette nostalgie de l’époque Mitterrand ?

Jacques Julliard : C’est la nostalgie d’une France heureuse qui vivait au dessus de ses moyens et en dehors de la conjoncture économique. En dépit de la crise économique, la consommation n’a jamais été autant importante et les Français n’ont jamais autant été émancipés des contingences matérielles à l’intérieur d’un cadre de liberté tel qu’on avait rarement connu. La France vivait dans une sorte d’apesanteur politique et conjoncturelle que Mitterrand a très bien su exploiter mais sans préparer l’avenir. 

Mitterrand, stratège politique était également un homme de lettre, admirateur de Lamartine, d’Albert Cohen. Le temps d’un président lettré et éloquent est-il révolu?

Michel WInock:Certainement pas ! Le problème est déjà celui des années qui ont précédé l’élection à la présidence, celui de la formation des futurs élus. Dans leur ensemble, nos politiques d’aujourd’hui, sortis de l’ENA ou non, n’ont pas été formés, comme la génération de Mitterrand, aux « humanités » : leur culture littéraire est très faible. Ceux qui ont l’habitude de lire les débats parlementaires, et de comparer les débats d’aujourd’hui avec ceux de la IIIe et même de la IVe République, savent la différence. Quand on supprime la culture générale dans l’examen d’entrée de Sciences po, on est bien dans la note d’aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’un futur Président lettré est impossible, car il y a toujours des exceptions. 

Geaorges-Marc Benamou: Mitterrand a su donner une profondeur historique. A 29 ans, il hésitait entre la littérature et la politique. Mitterrand était à la fois un écrivain et un politique, un homme de gauche et un homme de droite, un Casanova narcissique et un vieux chef gaulois patriotique. Et c’est par cette ambivalence intrinsèque, ce mélange des contraires que Mitterrand était un personnage romanesque et un président particulier. En revanche, si je regrette que François Hollande ne soit pas l’homme lettré que François Mitterrand a été, je ne me résous pas à dire que c’est une époque révolue. La France est un pays particulier avec un peuple qui est en demande d’une certaine épaisseur culturelle et symbolique qui manque à nos derniers présidents et qui permet aussi de faire oublier que les marges de manoeuvre de nos politiques sont plus réduites qu’auparavant. Mais il existe encore des personnalités politiques cultivées. Regardez Bruno Le Maire ou Macron qui est économiste mais aussi philosophe. Mais il est vrai que le panache en politique est assez incompatible avec la technocratisation de notre vie politique dont la complexité électorale - avec la généralisation notamment les primaires du PS et des LR - a eu pour effet de normaliser encore plus nos hommes politiques.

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