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Droit vers Tampa, la ville la plus vulnérable des Etats-Unis : Irma prend la route d'un bouleversement de l'histoire de la Floride
©GASTON DE CARDENAS / AFP

Catastrophe

Droit vers Tampa, la ville la plus vulnérable des Etats-Unis : Irma prend la route d'un bouleversement de l'histoire de la Floride

La catastrophe dont les experts ont estimé qu'elle pourrait atteindre le montant de 175 milliards de dollars permettra-t-elle une prise de conscience ?

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeure titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Ses réalisations s’arriment à la recherche centrée sur l’urbanisme durable, sur la planification environnementale ainsi que sur les enjeux de vulnérabilité, de gestion de risques et d’adaptation aux changements climatiques pour construire des communautés résilientes face aux risques naturels et anthropiques.

Depuis son arrivée en 2007 à l’université de Montréal, Mme Thomas a été associée à de nombreux projets de recherche où elle a agi en tant que chercheuse principale ou co-chercheure, en particulier avec la collaboration du Ministère de la sécurité Publique et Ouranos. Ses contributions les plus importantes concernent l’élaboration d’une méthode d’analyse de la vulnérabilité sociale et territoriale aux inondations en milieu urbain. Elle s’investit également dans les stratégies concernant la construction innovante de quartiers résilients. Ses résultats se situent au carrefour de la recherche-action et de la recherche fondamentale. Le dernier livre qu’elle a codirigé : La ville résiliente : comment la construire? (PUM) explique les conditions fondamentales pour établir des collectivités résilientes. Elle a créé en 2020 l’équipe de recherche ARIACTION (ARIACTION.com) qui permet de constituer un réseau d’experts locaux et internationaux visant en particulier à un partage de connaissances des meilleures pratiques en termes d’aménagement résilient du territoire.

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Après avoir dévasté certaines îles des Caraïbes, l’ouragan Irma continue son chemin en frappant de plein fouet le sud de Naples, en Floride le dimanche 10 septembre, à l’ouest de la péninsule, alors que les estimations rapportent que le niveau de la mer pourrait s’élever jusqu’à 4,5 m. De son coté, Miami est aussi balayée par des vents de 200 km/h et des pluies intenses. Les vents violents poussent l’eau dans un quartier du centre de la ville. C’est pourtant du côté de l’ouest de la Floride que les dégâts vont s’avérer les plus catastrophiques. Rappelons que la Floride constitue l’état le plus vulnérable aux ouragans et que Tampa, troisième métropole de l’État porte elle-même la palme de la vulnérabilité. Comment est-ce possible? Est-ce que l’élément catastrophique qui est en train de se produire va permettre de changer de paradigme et de planifier des collectivités résilientes?

La gestion de l’urgence s’est avérée plutôt bien menée. Échaudé par les conséquences de l’ouragan Andrew de 1992, l’État de Floride s’est préparé à la gestion d’urgence de l’évènement. Ainsi, près de sept millions de personnes ont reçu l’ordre d’évacuer par des messages très clairs et percutants du gouverneur de l’État, Rick Scott,  soit environ le quart de la population de la Floride. C’est la plus importante évacuation organisée dans l’histoire des États-Unis.  Au-delà des vents et des inondations, la redoutable onde de tempête est susceptible d’engendrer le plus de dégâts. Alors, les Floridiens se sont préparés : des bus scolaires sont disponibles afin d’amener les populations dans des refuges, 29 hôpitaux ont fermé de manière préventive. On peut d’ailleurs s’interroger sur le choix de l’hôpital général de Tampa de ne pas évacuer ses patients alors que situé sur l’île Davis Island, il est dans une localisation très vulnérable. 

Dès samedi, en fin d’après-midi, des couvre-feu ont été imposés dans certaines villes comme Orlando afin de protéger les citoyens des vents violents et des possibles inondations rapides et incontrôlées des routes. Irma, ouragan monstrueux de la taille du Texas continue son chemin vers le Nord-Ouest. Plus de 2,5 millions de maisons sont privées d’électricité dans l’État. 

Alors, si l’urgence est relativement bien gérée, que dire de la prévention, de l’adaptation de la côte ouest de la Floride aux dérèglements climatiques, à la montée progressive de l’océan et à l’occurrence possible de tempêtes ou d’ouragans?

Avec ses 4 millions d’habitants, l’aire métropolitaine de Tampa Bay est extrêmement vulnérable aux inondations. La croissance exponentielle de la population ces dernières années s’est traduite par une urbanisation anarchique sur le liseré côtier. Le développement de marinas, de condominiums de commerces ou d’hôtels a été privilégié sans réels efforts d’adaptation aux risques. D’ailleurs, il suffit de fortes pluies pour inonder les centres de St. Pétersbourg, Tampa et Clearwater. Cependant, cet aléa était prévisible. Ainsi, le «Tampa Bay Regional Planning Council» avait rappelé la réalité aux élus en développant  le scénario  Phoenix qui modélise et présente les possibles enjeux liés à un ouragan de catégorie 5 dans la région. Pourtant, n’étant pas touchée par ce type d’évènement depuis à peu près 100 ans, la mémoire du risque s’est envolée et a laissé place à un développement majeur, irresponsable de la zone côtière, avec souvent des lotissements et des maisons construites à même la dalle et donc aucunement adaptés à l’aléa. De plus, de nombreuses maisons sont installées dans la zone d’occurrence 500 ans, sans obligation d’avoir une assurance inondation alors que fortement susceptibles d’être assaillies par l’eau qui déferle sur la région. Beaucoup de quartiers s’avèrent être  extrêmement vulnérables et de nombreux citoyens n’auront pas les ressources financières pour reconstruire.

Contrairement à sa voisine, Miami, qui a installé des codes de construction plus stricts depuis l’ouragan Andrew visant la protection des citoyens, Tampa et les collectivités de la côte ouest ont tranquillement empiété sur les marais et espaces naturels dans le déni du risque latent. Quand la mer s’invite dans les maisons et détruit par sa force incontrôlable des quartiers entiers, il est temps de s’interroger sur les stratégies et actions à entreprendre pour éviter de commettre la même erreur dans le futur. Quand le paradis devient un enfer, il convient de considérer comment redévelopper un environnement sain et sûr. C’est ce qui est expliqué dans le livre : «La ville résiliente, comment la construire»  qui permet de cerner les enjeux actuels de nos villes et les pistes de solutions à trouver à différentes échelles du territoire pour créer des quartiers résilients visant la durabilité. 

Le retour d’expérience est essentiel. La responsabilité tant des élus que des citoyens à changer de comportement s’impose sans équivoque. Dans un État où l’existence même des changements climatiques est questionnée par le gouverneur et  l’administration, alors les municipalités, les collectivités et les associations de citoyens peuvent se regrouper pour agir sur leur territoire. C’est ce qu’ont fait les participants du «One Bay resilient communities», lié à l’organisme régional de planification de la baie de Tampa. Cela dit, au-delà des recherches et des modèles, des guides tablettés et des articles publiés, le criant besoin d’action sur le terrain est évident aujourd’hui à la lumière de la catastrophe annoncée dans cette zone. La montée brutale des eaux est à redouter sur cette partie du territoire et la topographie plane ne va pas l’arrêter. De même, les infrastructures vieillissantes, comme les aqueducs vont engendrer des effets domino sur le long terme. 

Prise de décision, adaptation, action. Alors qu’on se bat pour avoir le droit à un légitime environnement sain, à la lumière des derniers évènements,  il convient aussi de s’adapter et de recréer des environnements et écosystèmes urbains sûrs et vivables sur le long terme. 

Avec Antonio Da Cunha, Isabelle Thomas publie ces jours-ci, aux Presses de l'Université de Montréal, La ville résiliente, comment la construire.

 

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