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Drogues et addictions : les leçons (déstabilisantes) du succès portugais
©GUILLEM SARTORIO / AFP

Autre modèle

Drogues et addictions : les leçons (déstabilisantes) du succès portugais

En 2001, le Portugal a mis en place une ambitieuse stratégie de décriminalisation de toutes les drogues pour usage personnel, en mettant l'accent sur le suivi des consommateurs. Les résultats ont été spectaculaires.

Joao Goulão

Joao Goulão

Joao Goulão est président du Service d’intervention pour les comportements d’addiction et de dépendance (SICAD) et membre de la commission qui a préconisé la politique antidrogue du Portugal.

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Atlantico.fr : Au tout début des années 2000, le Portugal a mis en place non pas une politique de légalisation mais de décriminalisation de toutes les drogues pour usage personnel. Pourriez-vous réexpliquer quels étaient les grands axes de cette politique, et quelle était la philosophie, la logique, qui présidait à sa mise en place ?

Joao Goulão :On a vécu des conditions historiques qui nous ont amenées à un gros problème lié à la consommation des drogues. Avant 1974, nous n’avions pas vraiment de drogues au Portugal, car nous avions un régime très dur, très fermé, celui de Salazar. Ce qui est arrivé dans d’autres pays d’Europe et du monde ne nous a pas touchés. Mais dans les dernières années de ce régime, nous avons vécu une guerre coloniale et toute la jeunesse était forcée d’y servir comme soldat : Mozambique, Guinée-Bissau, etc. Beaucoup d’entre eux ont alors développé des attitudes de consommation de substances : alcool et surtout cannabis. Après la révolution de 1974, le 25 avril, nous avons eu une soudaine ouverture de notre société, le retour des soldats de nos anciennes colonies, et nous avons vécu une explosion des expérimentations qui traversait toutes les classes sociales. Très vite, nous avons vu l’introduction de toutes les autres drogues - héroïne, cocaïne, LSD - dans une société complètement impréparée et naïve sur les drogues. Il était facile de sauter d’une drogue à l’autre. L’héroïne était très populaire à cette époque.

En dix ans, nous avons atteint un niveau très impressionnant d’utilisateurs problématiques, surtout d’héroïne. Nous l’estimons à 100.000 personne, à l’époque, soit environ 1% de notre population. Cet usage a eu des impacts dans notre société : les morts par overdose, les infections par le Sida, qui est apparu au début des années 1980, la criminalité liée aux drogues, etc. Heureusement, nous n’avons pas eu une criminalité lourde avec des meurtres, mais la petite criminalité était très présente dans la vie de tous les jours. Et le problème des drogues est devenu un problème social et politique.

Nous avons développé des réponses de traitement, de prévention, mais elles étaient un peu déconnectées, casuistiques. C’est pourquoi notre gouvernement avec Antonio Gutteres, notre Premier ministre et José Sócrates, qui était son ministre adjoint en charge de la Jeunesse, ont décidé d’inviter un groupe de neuf experts (juges, psychiatres, psychologues,…) parmi lequel j’étais. Ils nous ont demandé de proposer une stratégie pour réguler le problème des drogues dans notre pays. La seule limite qu’ils nous ont posé était d’être dans l’esprit des traités des Nations Unies, qui ont un paradigme prohibitionniste. Nous avons donc rédigé un document, qui mérite encore d’être lu, avec des propositions concernant l’offre, pour les autorités policières et douanières, mais surtout dans le domaine de la demande avec une systématisation autour de la prévention, du traitement, de la résolution des dommages, la réinsertion des usagers. Tout ça en prenant comme point de départ que la toxicomanie est surtout un problème de santé, de l’ordre du social, plutôt qu’un problème criminel. Dans cette ligne, nous avons proposé la décriminalisation de l’usage des drogues mais avec une continuité des pénalités administratives. C’est quelque chose de comparable au port de la ceinture de sécurité en voiture, on peut avoir une amende mais pas finir en prison.

Le gouvernement a adopté la stratégie en 1999 dans son ensemble mais cette décision devait être prise par le parlement, ils l’ont discuté en 2000. Nous avons profité de cette année pour organiser des discussions publiques qui ont réuni beaucoup de monde. A cette époque, il y avait dans presque toutes les familles portugaises un problème avec l’héroïne. Au parlement, il y a eu une bipolarisation entre la gauche qui soutenait la proposition et les partis plus conservateurs qui s’y opposaient et craignaient que le Portugal devienne le paradis des drogues. La loi est finalement passée et est entrée en vigueur en juillet 2001.

Comment se passent concrètement les contrôles antidrogues actuellement ?

Si quelqu’un est interpellé par la police en possession de drogue, il est amené à la station de police, où l’on vérifie la quantité. Un tableau défini les quantités limites (usage personnel estimé pour 10 jours) entre la contravention et la procédure criminelle. S’il a plus, il sera envoyé devant la juridiction criminelle, comme avant. S’il a moins, il devra se rendre dans un délai de trois jours devant un organe administratif, la Commission pour la dissuasion de la toxicomanie qui dépend du ministère de la santé. Cet organe peut, après un entretien avec trois personnes (généralement un juriste, un psychologue et un travailleur social), appliquer des amendes ou autres pénalités administratives : travaux sociaux, mesures d’éloignement. S’il ne se présente pas il peut être poursuivi pour désobéissance à un ordre. Le but de cette commission est surtout d’identifier les besoins des citoyens et leurs profils : est-ce un addict ou un consommateur récréatif, occasionnel ou ont-ils des problèmes pouvant amener à un usage problématique dans le futur (divorce, chômage, etc…). C’est une porte supplémentaire vers le système de traitement.

Après près de 20 ans, quel bilan peut-on tirer de cette politique antidrogue au Portugal ? Pour la criminalité ? Pour l’addiction ? Sur la consommation ? Y a-t-il des choses qui laissent encore à désirer ? Certains résultats sont-ils décevants ?

Nous avons pu noter une évolution très positive après 2005-2006. Les chiffres ont commencé à tomber très nettement : ceux des infections au VIH, des morts par overdoses (de plus de 360 à l’année à seulement 30 ou 40), la criminalité liée à la drogue est aussi tombée. Avant l’implémentation de cette stratégie, le problème de drogue était central, c’était le premier problème que les portugais identifiaient dans les enquêtes d’opinion. Maintenant, les gens parlent de chômage, d’ambiance, de problèmes d’environnement. La drogue n’est plus une préoccupation aussi présente qu’elle l’était à l’époque. Nous n’avons pas résolu tous les problèmes de drogue, mais c’est un problème contrôlé.

Après, il y a des réponses dont on en a encore besoin, surtout dans la réduction des dommages. Nous n’avons qu’une salle de consommation (salle de shoot), à Lisbonne. Nous sommes en train d’en ouvrir une autre à Porto. Une autre réponse que nous voudrions développer c’est le drug checking pour mieux savoir ce qui circule vraiment sur le marché. Il y a des tas de nouvelles drogues, de nouveaux produits et parfois ni nous ni l’usager ne savons ce qu’il est en train de consommer. Avec la pandémie, il y a des difficultés sociales qu’il faut traiter. Ce n’est pas terminé. Nous avons tous les jours de nouveaux défis mais je crois que nous avons les outils nécessaires, un système de traitement très solide, gratuit, avec une accessibilité très raisonnable.

Certes il y a une discussion qui va un jour arriver sur la légalisation du cannabis, sur la régulation des marchés, mais ce n’est pas vraiment une priorité politique. Il y a un consensus très élargi autour de cette politique, même de la part des partis qui ont voté contre la décriminalisation, qui sont aujourd’hui en faveur de ces mesures. Donc le bilan est très positif. Nous avons développé un système de traitement, de réduction des risques et des dommages assez forts et quand les problèmes ont commencé à être contrôlés, plutôt que de réduire ces mesures, nous avons inclus d’autres problématiques : la première était l’alcool et plus récemment aussi d’autres comportements tel que le jeu pathologique, la dépendance à Internet et aux écrans. On profite du système avec tous les professionnels pour s’occuper d’autres comportements addictifs.

En France, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, est opposé à toute dépénalisation et défend une politique de fermeté dans la lutte contre la consommation de drogue. Le modèle portugais est-il exportable ? Y a-t-il des leçons que la France pourrait apprendre de l’exemple portugais ou d’autres exemples internationaux ?

Oui, je pense que la décriminalisation est un pas très important. Notre système de traitement, et les réponses aux problèmes de drogue au Portugal, se sont beaucoup inspiré du modèle français des années 1980 : Aimé Charles-Nicolas, Claude Olivenstein, étaient très présents dans notre culture professionnelle. Mais le sentiment désormais c’est que la France s’est arrêtée là. Elle n’a pas évoluée, n’a pas suivie les nouvelles tendances et le même genre de respect des droits humains qui ont informés nos politiques. Je crois que ça serait un pas très important pour la France de décriminaliser aussi tout en cherchant son propre modèle. Le poids doit être mis sur les trafiquants mais la dépendance ne doit pas être criminalisée. D’après notre expérience, cela change vraiment la façon dont la société gère le problème.

Dans notre système, la décriminalisation a beaucoup contribué à la fin du tabou. On parle clairement et sans crainte de terminer en prison, on peut avouer, même au travail. On peut demander un arrêt le temps de suivre un traitement avec la garantie de conserver son emploi. On a beaucoup évolué dans ce sens. Cela a développé une posture humaniste envers les utilisateurs de drogue. Nous avons inspiré des échanges dans d’autres pays européens : en République Tchèque, en Norvège. Ce n’est pas exactement le même modèle mais nous l’avons inspiré. Et il y a d’autres pays ou il y a déjà une décriminalisation de facto, pas dans la loi mais dans les faits, et même là, les progrès sont notables.

Propos recueillis par Guilhem Dedoyard

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