Direction Djibouti : et la Chine envoya des troupes dans sa première base militaire outre-mer | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Direction Djibouti : et la Chine envoya des troupes dans sa première base militaire outre-mer
©Reuters

Tu la vois ma superpuissance ?

Direction Djibouti : et la Chine envoya des troupes dans sa première base militaire outre-mer

L'installation d'une base militaire chinoise à Djibouti constitue une première pour la Chine : elle s'installe là à une position stratégique au côté des autres nations (USA, France, Japon...).

Jean-Vincent Brisset

Jean-Vincent Brisset

Le Général de brigade aérienne Jean-Vincent Brisset est chercheur associé à l’IRIS. Diplômé de l'Ecole supérieure de Guerre aérienne, il a écrit plusieurs ouvrages sur la Chine, et participe à la rubrique défense dans L’Année stratégique.

Il est l'auteur de Manuel de l'outil militaire, aux éditions Armand Colin (avril 2012)

Voir la bio »

Atlantico : Qu'est-ce que cette installation dit de l'ambition mondiale chinoise ? 

Jean-Vincent Brisset : Comme de nombreuses autres initiatives depuis la fin de l’ère Mao, l’installation d’une base militaire à l’étranger est l’un des éléments qui marquent la sortie du « splendide isolement » de l’Empire du Milieu. Ce mouvement s'est accéléré depuis quelques années, en particulier depuis la tenue des Jeux Olympiques de 2008 et de l’exposition universelle de 2010. Longtemps, la Chine Populaire a été le seul  membre permanent du Conseil de Sécurité à ne pas disposer d’installation militaire permanente « affichée »  dans un pays étranger hors conflit. Cette implantation, outre sa justification technico-opérationnelle,  est donc une manifestation supplémentaire de la volonté de Pékin de se positionner comme l’une des très grandes puissances. Sur un plan plus anecdotique, mais qu’il ne faut pas négliger, elle était aussi devenue incontournable depuis que le Japon s’était implanté, devançant Pékin, à Djibouti. 

Quel est l'intérêt de Djibouti pour une grande puissance ? Pourquoi Djibouti plutôt qu'Aden, place stratégique de l'Empire britannique ?

La position géographique de Djibouti justifie, à elle seule, son intérêt pour une grande puissance à vocation mondiale. Située au débouché de la Mer Rouge, elle voit passer à proximité  40% du trafic maritime mondial. L’intérêt s’est d’ailleurs amplifié quand la piraterie a pris des proportions inquiétantes dans la région, au point d’inquiéter tous les grands pays et de les pousser à prendre des mesures communes inédites. Pour la Marine chinoise, impliquée assez rapidement, ces opérations ont d’ailleurs été un révélateur, en particulier des problèmes de la tenue à la mer sur de longues durées. Le point d’appui le plus proche dont disposaient les forces de Pékin était alors le port de Gwadar, au Pakistan, situé trop  loin du théâtre d’opérations. La Chine s’est donc  livrée, tout comme l’a fait le Japon, à une recherche des points d’appui possibles. Aden, longtemps la principale place forte de la région, ne présentait plus les garanties géopolitiques nécessaires et les installations n’étaient plus adaptées. Oman n’avait rien de mieux à offrir. Djibouti présentait l’avantage d’être, depuis longtemps, « habituée » à la présence de militaires étrangers et de disposer d’installations, portuaires et aéroportuaires, de bonne qualité. Par ailleurs, le gouvernement local était tout à fait disposé à accorder des facilités de stationnement en échange de loyers qui constituent une part importante des revenus de la République. 

Pour la Chine, Djibouti présente aussi l’intérêt d’être un élément de plus dans le « Collier de Perles », devenu « Route de la Soie Maritime », qui s’étend des rivages chinois au port d’Athènes. On est maintenant dans une logique de développement de la puissance basée sur des points d’appui le long d’un axe, route de la soie maritime ou terrestre, sans volonté de conquête de territoires lointains. Ces points d’appui peuvent devenir des pôles d’une puissance qui se manifeste autrement que par l’étendue d’un territoire colonisé.   

Cette installation est-elle la preuve que la Chine est-elle en train de prendre le pas sur l'Occident militairement et qu'elle entend marquer son influence au-delà de sa zone "naturelle" ?

Les progrès qualitatifs de l’outil militaire chinois peuvent paraître spectaculaires. Ils le sont avant tout dans le domaine des matériels, maritimes en particulier, mais de manière inégale ce qui nuit à la fiabilité globale. Mais ce sont surtout le manque de culture opérationnelle et de nombreuses pesanteurs font que de lourdes réformes seront encore nécessaires pour rendre compétitive (ou menaçante) l’ensemble de l’Armée Populaire de Libération. Pékin vient d’annoncer que les effectifs actuels, environ 2,3 millions d’hommes (contre 4 millions quelques années plus tôt)  allaient être encore réduits vers 1 million d’hommes, ce qui en dit long.   

Pendant des années, on a pu se demander si la Chine Populaire souhaitait devenir une puissance mondiale ou si elle allait se contenter de redevenir la superpuissance régionale qu’elle a été ou rêvé d’être suivant les époques. Le fait d’être une puissance mondiale comporte des avantages, mais suppose aussi beaucoup d’obligations, dont celle de se conformer à des règles communes imposées par l’extérieur, ce que Pékin déteste. Depuis 1949 et pour rester sur le plan militaire, on a ainsi pu constater la différence entre une implication régionale forte et directe (Guerre de Corée, Inde, Vietnam) et des positions beaucoup plus discrètes sur des théâtres plus lointains. Pendant longtemps, l’aide aux mouvements anti-Occidentaux a surtout été rhétorique et  s’est limitée, dans la pratique, à la fourniture d’équipements de base aux guérillas ou à des régimes peu fréquentables. La participation aux opérations de maintien de la paix de l’ONU se cantonnait aussi à l’envoi d’observateurs ou de troupes n’ayant pas vocation à l’engagement. 

La volonté d’exister militairement en dehors du cercle des anciens vassaux et des territoires dont la Chine dit avoir été spoliée par les « Traités Inégaux » s’exerce davantage aujourd’hui. Elle s’est limitée à ce jour à la protection directe des intérêts chinois. L’implantation à Djibouti relève davantage de cette option que de la volonté de montrer sa puissance aux Occidentaux. Par contre, la montée en puissance dans l’environnement immédiat est très visible, en particulier en Mer de Chine du Sud, mais s’affirme aussi de nouveau aux confins de l’Inde.   

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !