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Désemparée face au virage social-libéral ? Comment l'UMP s'est punie par son manque de réflexion économique alors qu’il y aurait tant à répondre
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Quand soudainement....

Désemparée face au virage social-libéral ? Comment l'UMP s'est punie par son manque de réflexion économique alors qu’il y aurait tant à répondre

La division est vive au sein de l'ex-parti présidentiel quant au fameux pacte de responsabilité dévoilé par le Président. Musique agréable pour les uns, enfumage pour les autres, l'événement révèle surtout une fracture économique qui remonte aux racines de la droite depuis les débuts de la Ve République.

Atlantico : S'il n'a pas convaincu tout le monde, le pacte de responsabilité aura eu au moins un effet positif pour François Hollande alors que plusieurs cadres de l'UMP hésitent à saluer une réorientation économique favorable aux entreprises. Faut-il voir dans cette division la conséquence d'un déficit de pensée économique au lendemain des années Sarkozy ?

Nicolas Goetzmann : Il me semble que cette crise de pensée économique est plus profonde que cela. Le début du quinquennat Sarkozy a été bon sur le plan économique, le chômage baissait de façon importante jusqu’en juin 2008, ou il a atteint un plus bas depuis plus de 20 ans à  1 800 000 personnes.

Ce qui a changé depuis, c’est le contexte macroéconomique. Et les responsables politiques ne l’ont pas pris en compte. Ce qui était valable alors, c’est-à-dire une poursuite d’une politique de l’offre, est devenue secondaire aujourd’hui car c’est bien la demande qui fait défaut. Les commentateurs opposent souvent ces deux visions ; une politique de l’offre qui serait l’apanage de la droite, et une politique de la demande (par la dette) qui serait de gauche. Tout cela n’a de sens que si, et seulement si, la banque centrale fait son travail en stabilisant la croissance. Ce qui n’est pas le cas en Europe car le mandat de la Banque centrale européenne est défaillant.

Le problème est que l’ensemble du spectre politique est passé à travers cette question alors qu’il s’agit du débat de fond aux États-Unis, au Royaume-Uni ou encore au Japon.

Maintenant que François Hollande s’est rallié à l’offre, que les extrêmes prônent la sortie de l’euro, il n’y a pas de force politique en France qui propose de réformer la BCE tout en se maintenant dans la zone euro. Il y a un boulevard. Le choix se fait entre le oui total et le non absolu, aucune place n’est donnée à une voie intermédiaire. Il me semble que c’est le rôle de l’UMP de couvrir une telle proposition, car cette approche est défendue aussi bien par la droite anglaise que par les libéraux japonais. Cet « oubli » de l’UMP est sans doute une cause de la cannibalisation de son programme par François Hollande.

Christophe De Voogd : Il y a effectivement déficit, et cela peut s'interpréter comme une conséquence indirecte de la non-discussion du bilan de Nicolas Sarkozy après sa défaite de mai 2012. La droite s'est ainsi "refilé la patate chaude" de l'inventaire pendant 18 mois tout en prenant le soin d'éviter tout discours serein sur les bons et mauvais points. On peut affirmer néanmoins qu'un temps de réadaptation est toujours nécessaire et il n'est pas étonnant de voir le bilan s'éterniser alors que l'ancien leader du parti n'a toujours pas disparu de l'horizon politique. De de Gaulle à Giscard, la droite avait toujours vu son chef naturel s'effacer au sortir d'une défaite présidentielle et l'on peut dire que le cas actuel est en soi inédit sous la Ve République. Le fait d'avoir toujours l'ombre de l'ancien locataire de l’Élysée sur l'UMP est déjà en soi une explication majeure du manque de cohérence idéologique observable aujourd'hui. Le tempo normal de reconstitution politique, fait d'une période de deuil puis d'une période de redémarrage, en devient ainsi perturbé.

Néanmoins, le parti avait tenté de pallier à cela en publiant en décembre un programme économique qui reprenait pour beaucoup l'ambition de Sarkozy d'offrir un allègement des charges en échanges de contreparties économiques et sociales. Le problème de ce projet était double cependant : d'une part il ne reposait sur aucun bilan, et de l'autre il ne s'incluait pas dans une pensée politique plus globale. Par définition, un programme économique concret intervient comme la dernière étape d'un processus de reconstitution politique, et l'on remarque que l'UMP a un peu mis la charrue avant les bœufs dans cette affaire. L'on sait pourtant depuis Machiavel que le timing est essentiel en politique…

Lire également :Made in Copé : ce que le président de l’UMP confirme, ce qu’il rejette, ce qu’il apporte de nouveau à la ligne politique du parti

L'UMP, conforté pendant longtemps par l'obsession de la gauche pour la consommation (politique de la demande) a-t-elle finalement eu tort de croire qu'elle avait l'apanage des politiques de l'offre ? 

Nicolas Goetzmann : Sans doute. En fait, il y a une obsession française pour la notion de désinflation compétitive qui est née avec tournant de la rigueur de 1983. Il s’agissait de lutter contre l’inflation et les gouvernements successifs se sont ralliés à cette position jusqu’à l’intronisation de l’euro. Et l’euro n’est rien d’autre que l’outil de la continuité pour la désinflation compétitive. Le problème est que nous sommes proches de la déflation depuis 2009, et que notre politique monétaire européenne est calibrée pour l’inflation. Dans le mandat de la BCE, rien ne permet de lutter efficacement contre le déficit de demande, qui se caractérise par ce risque déflationniste.

C’est le grand oubli dans la construction européenne, on croyait à ce moment-là qu’il suffisant de lutter contre l’inflation pour avoir de la croissance, mais on a oublié la menace principale, celle qui a frappé le monde en 1929 : un cycle de baisse des prix et des salaires.

Les socialistes étaient effectivement obnubilés par la demande, mais sans voir que la relance budgétaire, c’est-à-dire par la dette, est neutre sur la demande en Europe. Il faut se rendre compte que seul le pouvoir monétaire a la main ici. Alors il ne sert pas à grand-chose de discuter de fiscalité et ce, aussi longtemps que ce phénomène ne sera pas intégré.

Christophe De Voogd : La gauche a effectivement considéré que la politique de l'offre était une option totalement taboue, et cela était autant vrai pour la gauche politique que pour la gauche médiatique et économique. Pour l'UMP, le problème est d'après moi plus simple, dans le sens où le parti paye avant tout ses divisions internes, son incapacité à produire une réflexion collective. A titre d'exemple, on peut affirmer qu'il n'était pas particulièrement difficile pour les cadres de la droite de monter une critique des annonces faîtes en conférence de presse par François Hollande (financement du transfert des cotisations familiales, définition des contreparties demandées aux entreprises…), mais elle n'a visiblement pas pris le temps de le faire, ce qui révèle un relatif manque de professionnalisme politique.

De façon un peu plus complexe, le problème est aussi évidemment un problème de fond, l'UMP semblant aujourd'hui être dénuée de toute grille de lecture pour analyser la crise et produire des réponses porteuses aux défis actuels. Ne sachant plus d'où elle vient, et ignorant où elle va, il n'est pas étonnant de voir la droite facilement prise à contre-pied sur des thématiques de ce type.

Faut-il y voir le prix du manque de visibilité économique sur la politique menée par Nicolas Sarkozy, qui a été le père de réformes libérales mais a aussi favorisé des politiques de relance keynésienne pendant la crise ?

Nicolas Goetzmann : Nicolas Sarkozy a répondu à la crise par une relance budgétaire, le fameux plan de relance européen. Comme je l’ai indiqué plus haut, ce type de politique est neutre car la banque centrale vous casse les pattes dès que vous faites ça. En l’occurrence, la demande supplémentaire suscitée par ces plans de relance ont fait frémir le niveau d’inflation, et la BCE n’aime pas ça. En avril 2011, Jean-Claude Trichet redresse les taux directeurs pour contrer la demande et annihile tous les effets du plan. Et ce alors même que le chômage baissait et que la croissance repartait. Il est clair que la BCE a ruiné les efforts entrepris par Sarkozy en 2009, car le chômage a augmenté mois après mois après cette décision.

L’UMP ne semble pas avoir conscience de cette réalité, car il y a bien peu de voix qui s’élèvent devant le rôle majeur qu’a joué la BCE durant la crise. Il ne s’agit pas de renoncer à l’euro, mais simplement de changer les règles du jeu en acceptant une fois pour toute que lutter contre l’inflation c’est bien, mais de lutter contre l’inflation et la déflation c’est mieux.

Christophe De Voogd : Nous en revenons, encore et toujours, à la question du bilan. Nicolas Sarkozy a commencé son quinquennat par une tonalité très libérale avant d'initier une phase effectivement interventionniste de type keynésienne dans sa gestion de la crise. La politique étant, par définition, une adaptation permanente aux circonstances, on ne saurait trop lui reprocher ce changement d'orientation. Par ailleurs, on peut affirmer que le discours politique n'est, en soi, jamais très clair : le grand syndrome de la politique française est de dire que l'on change lorsqu'on ne change pas et de ne rien dire lorsque l'on mène un grand changement. Dans ce contexte il n'est pas étonnant de ne pas voir tel ou tel gouvernement dévoiler de façon claire et explicite sa vision d'ensemble, à droite comme à gauche.

Le crédit d'impôt aux entreprises présenté en 2012 avait déjà soulevé des interrogations à droite. Peut-on parler d'une stratégie volontaire de François Hollande, qui mènerait une politique économique centriste pour mieux s'éviter les critiques de l'opposition ?

Nicolas Goetzmann : Le risque majeur est de donner raison au Front national en ne proposant qu’une faible différence économique entre les deux programmes. C’est ce qui se passe actuellement. Le ralliement de Hollande à l’offre rend difficilement perceptible toute différence d’approche et ce, même si les modalités peuvent être différentes dans le choix entre redistribution des richesses et incitation au travail.

Ce qui m’effraye dans ce revirement de François Hollande, c’est qu’il change une mauvaise stratégie par une autre, tout aussi mauvaise dans le contexte actuel. Car il n’est simplement pas possible de régler un problème de demande par l’offre. La grande phrase de François Hollande est cette fameuse sortie sur la loi de Say : « c’est l’offre qui crée la demande ». Tout d’abord cette phrase a été prononcée par Keynes justement pour critiquer l’approche de Say, il est donc déjà assez curieux que Francois Hollande la reprenne telle quelle. Et surtout, la loi de Say ;  « l’offre crée la demande » n’est vraie que si nous étions en situation de plein emploi, c’est-à-dire en situation monétaire optimale. Car la loi de Say ne retient aucune considération monétaire….

Ce que va faire François Hollande n’a de sens que dans une économie en pleine croissance, ou en situation d’excès d’inflation ce qui est exactement l’inverse de la situation actuelle. La cannibalisation du programme économique de l’UMP sera peut-être l’occasion de mettre ces sujets sur la table.

Christophe De Voogd : Tout d'abord, cette politique est en soi risquée, puisqu'il perd logiquement à gauche en mettant la barre à droite. Cela lui posera à la fois un problème de gestion de l'opinion dans son camp, mais aussi un problème de gestion de sa propre majorité. S'il est vrai que la plupart des députés semblent pour l'instant se rallier bon gré mal gré au pacte de responsabilité, cela s'explique par l'approche des élections qui force les socialistes et les écologistes à rester unis. Il est clair cependant que la question du "tournant social-libéral" finira par couter cher au lendemain des échéances. Est-il en plus nécessaire d'évoquer la probable fronde des syndicats contre ce pacte et celle des élus contre le redécoupage annoncé des régions de l'Hexagone ?

De plus, la droite peut tout à fait produire un discours cohérent sur le sujet, et la réponse de Bruno Le Maire, qui s'affirmait prêt à suivre les engagements du président s'ils étaient suivis de mesures concrètes, en était un bon exemple. Le problème soulevé par l'adoption de telles mesures pose de fait une autre question fondamentale à l'UMP, à savoir celle de son rapport au libéralisme, qui n'est pas toujours aussi évident qu'on pourrait le penser. La droite française dans son ensemble n'a d'ailleurs jamais été majoritairement libérale, le souverainisme hérité du général de Gaulle étant après tout toujours présent aujourd'hui. Si l'UMP avait une position claire sur un tel sujet, elle n'aurait de fait aucun problème pour opposer des réponses intelligentes à François Hollande.

Quelles sont actuellement les options de réalignement sur le plan économique pour l'ex-parti présidentiel ?

Nicolas Goetzmann : Je n’en vois qu’une. Il s’agit de la voie tracée par les Etats-Unis, c’est-à-dire d’un rétablissement de la demande par la voie monétaire qui serait concomitante à une ambitieuse politique de l’offre. La demande permettra le retour de la croissance qui sera elle-même optimisée par la politique de l’offre.

En premier lieu, il s’agit de convaincre l’Allemagne de l’intérêt d’une telle réforme, et je parle ici de la refonte du mandat de la Banque centrale européenne. Car l’Allemagne semble ignorer les bienfaits d’une telle mesure pour son économie, c’est à dire la réduction de la pauvreté rendue possible par une politique de croissance, de la sortie progressive des emplois à temps partiel, en fait du sous-emploi, et de la situation des travailleurs pauvres.

En second lieu, et avec le retour de la croissance, il s’agit de mettre en place de profondes réformes structurelles, baisse du coût du travail, baisse du barème de l’impôt sur le revenu, un contrat de travail unique pour faire baisser le chômage des jeunes etc…

Bref, une politique libérale menée aussi bien sur le front monétaire (en suivant les préconisations de Milton Friedman en activant la relance), et une politique de l’offre qui ne pourra donner ses pleins effets que si la croissance est de retour. Un tel programme peut en effet faire penser à Ronald Reagan ou Shinzo Abe, qui ont utilisé la même rhétorique « America is Back » (qui est contemporain de « la force tranquille » en France…) et « Japan is back » de Abe en 2012.

Avec une telle approche, le chômage baissera rapidement, les déficits seront amortis par la croissance et la dette réduira. La France a tous les éléments en main pour être le leader économique en Europe dans un proche avenir, Europe qui serait elle-même consolidée dans son rôle de première puissance mondiale. Mais la France ne deviendra pas les Etats-Unis, il ne s’agit pas de violer le modèle français, il s’agit de l’optimiser, de le rendre efficace.

Christophe De Voogd : La France souffre aujourd'hui d'un excès d'Etat, tant sur le plan fiscal que budgétaire et réglementaire. Pragmatiquement parlant, des réformes libérales sont les plus adaptées à la situation que nous vivons aujourd'hui. L'exemple de l'Angleterre qui renoue aujourd'hui avec la croissance est une illustration proche et révélatrice du succès de telles politiques. On peut néanmoins se demander si le pays de Colbert ne sera jamais prêt à opérer un changement aussi soudain de sa culture politique essentiellement anti-libérale, tant à droite qu'à gauche. L'histoire de France est cependant ponctuée de moments pragmatiques qui ont donné, parfois même de la gauche, de brefs mouvements de libéralisation pour modérer cet excès d'état déjà évoqué plus haut.

La droite se retrouve aujourd'hui partagée entre trois choix sur le plan économique : le souverainisme, dont on voit mal ce qu'il pourrait donner dans le cadre de l'Europe des 28, l'esprit de synthèse dont s'était inspiré Sarkozy et qui a fini par entretenir la confusion, et un libéralisme assumé sur le modèle de Cameron. L'adoption d'une cohérence idéologique globale est essentielle avant de s'attaquer à des mesures concrètes, et l'on peut regretter que l'inverse ait été fait par l'UMP. Si nous avions la droite la plus intelligente du monde néanmoins, cela se saurait.

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