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L'auteur français Marek Halter nettoie le mot "quenelle" écrit "Le mur pour la paix" au Champs de Mars près de la Tour Eiffel à Paris.
L'auteur français Marek Halter nettoie le mot "quenelle" écrit "Le mur pour la paix" au Champs de Mars près de la Tour Eiffel à Paris.
©Reuters

Désorientés

Des djihadistes en Syrie aux adeptes de la quenelle : comment se construisent les itinéraires des enfants perdus de la République

Qui dit crise économique dit crise sociale et politique, un fait que personne ne conteste. Alors que la France voit son industrie décliner, elle peut aussi s'inquiéter tout autant d'une radicalisation croissante de la contestation anti-système. L'occasion de revenir sur le parcours de marginaux dont les rangs grossissent tous les jours.

Atlantico : On a appris la mort fin décembre d'un djihadiste français parti combattre en Syrie. Son demi-frère y avait déjà été tué début août. Que sait-on des itinéraires qui amènent des jeunes à se convertir à l'islam dans sa composante la plus radicale et à partir combattre pour une cause en rupture/déconnexion totale avec leur parcours familial ? Quelles en sont les motivations ?

Jean-Charles Brisard : Même s’il n’existe pas un profil homogène, ces jeunes convertis sont généralement en quête identitaire, ils conçoivent l’engagement djihadiste comme une perspective d’épanouissement social et spirituel.  Ils sont souvent autoradicalisés par les vecteurs de propagande qu’offrent Internet et les réseaux sociaux et sont rapidement pris en charge par les plus radicaux. On constate également que beaucoup d’entre eux sont passés par la petite délinquance. Leurs motivations sont éminemment idéologiques. Lorsqu’on interroge les candidats au djihad sur le front syrien, ils situent leur engagement en réaction à l’oppression du régime syrien et à la passivité occidentale. Ils peuvent également être incités à franchir le pas du djihad par des camarades rentrés du front, phénomène déjà observé dans le passé.

Vincent Tournier : On sait finalement peu de choses sur les djihadistes. Hormis les services de renseignement, qui ont l’air de bien travailler puisqu’ils donnent des statistiques assez précises et qu’ils parviennent à démanteler les réseaux terroristes, peu de gens en France analyse les profils et les parcours de ces militants radicaux. C’est là un paradoxe qui a été bien souligné par Pierre-André Taguieff : les débats actuels sont polarisés sur la question de l’islamophobie, laquelle n’est certes pas négligeable, mais qui, par bien des aspects, demeure moins importante que celle de l’islamisme radical.

Le cas de ce jeune Nicolas Bons, qui s’est fait exploser en Syrie (où son demi-frère est également mort en martyr), n’est pas forcément représentatif du phénomène djihadiste car il s’agit d’un Français de souche converti à l’islam. Certes, les convertis ne sont pas négligeables dans la mouvance radicale : c’est par exemple un converti qui a attaqué un soldat français à La Défense en mai 2013. On se souvient aussi de Jérémie-Louis Sidney, ex-petit délinquant d’origine antillaise, qui a été tué par la police en octobre 2012 lors d’une opération antiterroriste. Il était à la tête d’un petit groupe qui avait attaqué à la grenade une épicerie casher de Sarcelles. C’était un jusqu’au-boutiste qui voulait manifestement mourir en martyr.

Cela étant, pour l’essentiel, les djihadistes sont plutôt issus de l’immigration d’origine musulmane. Ils ne proviennent pas toujours de milieux défavorisés et ont trouvé dans la religion une réponse à leur quête identitaire. Souvent titulaires d’une double nationalité, ils sont en somme victimes du clash des civilisations dans leur propre identité en se retrouvant tiraillés entre deux univers culturels. Sur le plan idéologique, ils sont marqués par la cause palestinienne qui les incite à décrypter le monde comme une immense injustice envers l’islam et les musulmans. Nombre d’entre eux ont un parcours de délinquant, à l’image de Mohamed Merah. La prison a d’ailleurs souvent été un lieu de radicalisation. Enfin, l’entrée dans la carrière de djihadiste passe généralement par un mentor qui a lui-même fréquenté les champs de bataille du djihad mondialisé, que ce soit en Afghanistan, en Algérie ou en Tchétchénie.

En quoi ces motivations sont-elles similaires à celles qui peuvent pousser d'autres jeunes vers des discours radicaux portés par certains mouvements de droite ou de gauche extrêmes ou par des Dieudonné ? Existe-t-il un socle commun à ces revendications radicales ? Lequel ? 

Vincent Tournier : Les discours extrémistes ont toujours suscité une certaine fascination. Toutefois, l’attrait pour l’extrémisme musulman se situe à un autre niveau. L’extrémisme islamiste est d'une autre nature car il est le seul qui débouche sur un engagement dans la violence physique. Cette réalité est mal prise en compte car, traditionnellement, seule l’extrême droite est jugée physiquement dangereuse. On l’a bien vu avec les attentats de Merah : spontanément, la réaction a été d’accuser l’extrême droite car dans l’imaginaire collectif, il n’y a qu’elle qui pratique la violence antisémite. Le même scénario s’était produit au début des années 2000, où le monde politique et médiatique avait mis du temps avant de réagir face aux violences antisémites en provenance des jeunes arabo-musulmans. La mort du jeune Clément Méric en juin dernier a permis de réactualiser l’idée selon laquelle seuls les fascistes ont le goût de la bagarre et de la violence. Pourtant, la réalité est assez différente. Jusqu’à présent (mais cela peut changer), les actions de l’extrême droite se cantonnent au domaine symbolique : il s’agit par exemple de brandir une banderole sur le chantier d’une mosquée à Poitiers ou de faire intrusion dans un Quick halal avec des masques de cochon. Ces actions peuvent heurter, mais elles restent sur le terrain de la provocation. La radicalisation djihadiste repose sur une toute autre logique. Il faut sans doute y voir l’aboutissement d’un processus de socialisation très spécifique dans lequel la violence a pu être directement côtoyée ou expérimentée, que ce soit dans la famille ou dans la rue. De plus, on ne peut pas écarter la contribution de la religion, au moins dans son rôle de justification et de facilitation du passage à l’acte.

L’affaire Dieudonné ne se situe pas sur le même plan, même si la radicalisation idéologique de celui-ci s’est également faite dans le contexte de la montée de l’antisémitisme, thème qui est devenu son fonds de commerce. Le problème de Dieudonné est que, jusqu’à aujourd’hui, sa tentative de fédérer les extrémistes a échoué. C’était son objectif aux européennes de 2009 avec sa « liste antisioniste » : il s’agissait de faire de l’antisémitisme le point de rencontre entre l’extrême droite, l’islamisme et la mouvance noire radicale du type Tribu Ka. L’échec a été total puisque, même dans les banlieues de la Seine-Saint-Denis, qui étaient pourtant son cœur de cible, il a rarement dépassé les 4-5%. Cela dit, les choses se présentent différemment aujourd’hui. Son immense talent lui donne un poids incroyable puisqu’il est parvenu à se placer au centre du débat médiatique. Ses vidéos rencontrent un grand succès et, à lui tout seul, il est parvenu à imposer une nouvelle culture politique avec ce fameux geste de la quenelle, qui n’appartient à aucun courant politique. C’est un tour de force assez remarquable.

Malgré tout, il souffre de plusieurs faiblesses. La première est la mise en avant de son identité noire, ce qui peut l’empêcher d’étendre son influence vers les populations arabo-musulmanes ; la seconde est la faiblesse de son tropisme religieux, d’autant qu’il s’est positionné du côté chiite en s’affichant avec l’Iran et le Hezbollah, voire avec le gouvernement syrien, ce qui peut évidemment lui coûter cher auprès des sunnites, majoritaires en France. Mais il est toutefois possible que l’antisionisme soit désormais devenu tellement puissant qu’il fasse office de point de ralliement, ce qui expliquerait la réaction du ministère de l’Intérieur, probablement inquiet devant un succès que l’on craint de ne plus pouvoir maîtriser.

Ces cas restent-ils relativement isolés ou sont-ils en progression au sein de la jeunesse ? Si oui, comment l'expliquer ?

Jean-Charles Brisard : On note une très forte progression des candidats à l’Islam radical, à un niveau jamais atteint. C’est un signe de rejet identitaire et sociétal mais également le fruit d’une propagande que l’on ne parvient pas à endiguer et qui est à la portée de tout un chacun. La force d’attraction du conflit syrien est un facteur important qui explique les nombreux départs de combattants européens, français en particulier. On estime aujourd’hui la présence de combattants européens à plus de 2 000 en Syrie, dont plus de 200 Français, un chiffre sans commune mesure, sur une période aussi courte, avec les conflits passés, qu’il s’agisse de l’Afghanistan, de la Tchétchénie, de la Bosnie ou de l’Irak.

Vincent Tournier : Sur le plan statistique, ce sont évidemment des situations assez rares. Mais encore faut-il faire deux remarques. La première est qu’on est dans une dynamique de hausse très forte depuis deux ou trois ans, ce qui montre que la tendance à la radicalisation n’est pas du tout enrayée, au contraire. Déjà, dans les années 2000, les services de renseignement disaient interpeler entre 50 et 80 personnes chaque année, ce qui est déjà important. Actuellement, il y aurait entre 500 et 600 Français en Syrie, alors qu’en mai dernier le ministre de l’Intérieur avançait le chiffre de 120. Si on tient compte des djihadistes venant de toute l’Europe, on se situerait entre 1500 et 2000. Ce sont des chiffres très importants : on est bien au-delà des effectifs des groupes extrémistes qui ont ensanglanté l’Europe dans les années 1970, comme la Bande à Baader ou Action directe. Par ailleurs, on est ici sur ce domaine où la rareté n’a pas beaucoup de sens. Quelques personnes peuvent faire des dégâts considérables : imaginons ce qui se passerait si la France était confrontée à des dizaines de Mohamed Merah.

J’ajoute une autre remarque : pour la sécurité du pays, le problème est moins le départ des djihadistes que leur retour en France, où ils risquent de faire des émules. Le problème est d’autant plus inquiétant que la surveillance des installations civiles sensibles risque de faire les frais de la rigueur budgétaire. Pour l’instant, les candidats au djihad ne semblent pas considérer la France comme leur ennemi principal. Mais rien ne dit que cette situation va durer.

La médiatisation grandissante des sociétés joue-t-elle un rôle particulier dans ce processus de radicalisation de la jeunesse ?

Vincent Tournier : Les images déclenchent rarement des vocations, mais elles peuvent les faciliter ou les encourager. C’est ainsi que la vague de violence antisémite des années 2000 peut difficilement être détachée d’une sur-médiatisation du conflit israélo-palestinien avec un parti-pris assez systématique en faveur des Palestiniens. De même, il est tout à fait vraisemblable que la mise en avant par les médias de la guerre civile en Syrie, guerre qui a longtemps été présentée de manière manichéenne, suivie par les atermoiements des occidentaux pour intervenir, ont pu peser sur la volonté de certains jeunes de s’engager. Les médias peuvent constituer l’élément déclencheur lorsque les conditions sont réunies.

Dans le cas des djihadistes, la nouveauté réside aussi dans l’auto-radicalisation sur Internet. Ce mode d’apprentissage, relativement individualiste, invite en creux à s’interroger sur le rôle des autorités religieuses comme le CFCM. Ont-elles échoué dans leur mission de contrôler et de canaliser les musulmans de France ? Ou au contraire ont-elles trop bien réussi, au point de laisser hors de contrôle les éléments isolés ? On peut en effet se demander si on ne se trouve pas dans une situation comparable à celle de la fin du XIXème siècle : à l’époque, le législateur avait tenté de canaliser la contestation ouvrière en adoptant la loi sur les syndicats (1884), loi qui visait à institutionnaliser les radicaux. Mais cette opération de récupération a échoué et la France s’est trouvée confrontée à une vague d’attentats anarchistes, dont l’apogée a été l’assassinat du président de la République. Le parallèle avec la situation actuelle est assez frappant.

Que révèle cette radicalisation sur l'état de la société française ? Et quelle réponse y apporter ?

Vincent Tournier : Ce qui est étonnant, c’est finalement le faible intérêt médiatique qui est porté à la question de la radicalisation. Les démantèlements de cellules ou de réseaux sont assez fréquents, mais on en parle assez peu, comme si ces opérations s’étaient banalisées ou plutôt comme si l’engagement radical était la conséquence logique de l’entrée dans l’islam. Il est vrai que le gouvernement ne communique pas beaucoup sur ce sujet, ce qui peut se comprendre car ces révélations sont à double tranchant : d’un côté, elles témoignent de l’efficacité des services de renseignement, mais de l’autre elles pointent une défaillance du processus d’intégration. De surcroît, la crainte de se voir traiter d’islamophobe est très forte et incite à rester prudent.

Il reste à savoir si ce manque de débat est la meilleure manière de traiter le problème. Ne faudrait-il pas au contraire mettre ce dossier sur la place publique de façon à faciliter la délégitimation du radicalisme par les musulmans eux-mêmes ?

Peut-être avons-nous trop tendance à battre notre coulpe en disant que les efforts en faveur l’intégration n’ont pas été suffisants, que le racisme et les préjugés sont trop importants, bref qu’il faudrait faire davantage de place au multiculturalisme, notamment en adaptant la laïcité. Mais faire des concessions aux mouvements radicaux est-il une bonne stratégie pour les arrêter ? De plus, les pays qui ont mis en place des systèmes multiculturalistes comme les Pays-Bas ou l’Angleterre n’ont pas franchement un meilleur bilan et sont confrontés aux mêmes défis que nous. La bonne solution reste donc à trouver. Pour l’heure, elle est d’autant plus difficile à dessiner que le monde musulman est entré en 2011 dans une phase de transition dont l’issue est loin d'être écrite.

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