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Les spéculations vont bon train, depuis l'interdiction du spectacle de Nantes, sur le potentiel politique de la "Dieudosphère"
Les spéculations vont bon train, depuis l'interdiction du spectacle de Nantes, sur le potentiel politique de la "Dieudosphère"
©Reuters

C'est grave docteur ?

Derrière le symptôme Dieudonné, la maladie : taux incompressible de connerie inhérent à toute société humaine ou nouvelle flambée de l’antisémitisme en France ?

Les spéculations vont bon train, depuis l'interdiction du spectacle de Nantes, sur le potentiel politique de la "Dieudosphère". S'il faut relativiser l'importance d'un phénomène qui reste minoritaire sur l'ensemble de la population française, "l'humoriste" a bel et bien réussi à fédérer la somme des antisémitismes et des exclus de la modernité.

Atlantico : Les récentes émulations autour de l'affaire Dieudonné en interrogent certains sur l'émergence d'une nouvelle forme d'antisémitisme, les supporters de l'humoriste se comptant pratiquement par millions selon les analyses les plus "hautes". Peut-on voir dans ces événements le révélateur d'une société de plus en plus malade d'elle-même ou s'agit-il, en dépit du battage médiatique, d'un énième phénomène marginal ?

Michel Wieviorka :Le phénomène n'est pas marginal mais on ne saurait lui donner une place centrale pour autant. Si l'on imagine qu'il existe effectivement,1 million de Français qui pourraient se réclamer de l'antisémitisme, il faut encore mettre cela en rapport des 64 millions restants. Au-delà du raisonnement "statistique", ce qui me semble important dans la mouvance Dieudonné n'est pas tant qu'il serait le créateur d'un nouvel antisémitisme mais qu'il le hausse à un niveau de visibilité médiatique et politique inédit. A partir des années 1970-80, nous avons vu s'affaiblir l'antisémitisme "classique" hérité de Maurras et Drumont qui reposait sur l'idée que le juif minait l'identité nationale et portait atteinte à la pureté du corps social. En lieu et place de cette rhétorique s'est mise à émerger une haine des juifs liée à la question israélo-palestinienne et au conflit contre l'Islam imputé aux ambitions "américano-sionistes" au Proche-Orient. On peut ainsi affirmer que, dans cet univers précis, antisémitisme et antisionisme ne font qu'un.

On trouvait par ailleurs dans l'antisémitisme "classique" une mouvance de gauche qui s'appuyait sur l'anti-capitalisme pour dénoncer le juif exploiteur, et cette mouvance n'a pas totalement disparu aujourd'hui puisqu'elle justifie en partie le discours de l'antisémitisme contemporain. En parallèle, Dieudonné parvient de plus à fédérer les tendances les plus radicales de l'extrême droite française (négationnisme, révisionnisme, critique du "Shoah business", etc.) avec le public du second antisémitisme cité plus haut. En procédant ainsi, il a réussi à se faire le porte-parole de tous ceux qui portaient une souffrance historique autre que la Shoah en faisant des Juifs le dénominateur commun des malheurs de chacun (traite négrière, colonisation, instrumentalisation du nazisme…). Tout ceci n'est évidemment pas sérieux mais cela fonctionne visiblement auprès d'un certain public. Le nouvel antisémitisme prend ainsi une signification qui ne s'arrête plus aux frontières du conflit israélo-palestinien.

Enfin, au-delà de ces publics, Dieudonné séduit des "rebelles" convaincus que le système et tout ce qui le compose est pourri. Ces gens ne sont pas nécessairement antisémites, en tout cas ils ne le sont pas consciemment, mais rejoignent l'humoriste sur son discours anti-élites, anti-médias et anti-politiques.

Vincenzo Cichelli : Je n'aurais pas tendance à voir Dieudonné comme le révélateur d'une société malade, elle prouve au contraire que le fonctionnement démocratique se déroule plutôt bien : dans une dictature, le théâtre de la Main d'Or aurait été fermé depuis longtemps, où n'aurais même jamais produit l'humoriste. Le simple fait de voir l'intolérance s'exprimer est quelque part déjà une preuve de la tolérance. Pour essayer de comprendre pourquoi le phénomène Dieudonné fonctionne (il suffit de voir le nombre de clics que ses vidéos génèrent) on peut commencer par distinguer deux fonctions du rire. Il y a tout d'abord chez lui la fonction tribunitienne, dans le sens où il exploite des maux de nos sociétés à travers l'humour (esclavage, chômage, divorce...) se faisant ainsi une caisse de résonance.

On trouve ensuite une volonté d'amener à "réfléchir" sur certains sujets qu'il désigne comme tabous afin de faire la promotion de ses idées personnelles. C'est selon moi cette confusion de deux fonctions humoristique qui peut expliquer l'adhésion qu'il peut rencontrer actuellement. Cette même ambiguïté se retrouve dans le jeu de balancier qu'il entretient entre antisIonisme et antisémitisme, car même si ces deux concepts sont en théorie séparés, la réalité politique de cette frontière est beaucoup plus abstraite dans les faits. En réussissant à entretenir en permanence un discours aux facettes multiples, il finit par attirer, comme on a pu le voir à plusieurs reprises, des catégories sociales diverses et in fine un public large. Etant finalement un polémiste, assez malin du reste, il exploite les vides mémoriels que peut avoir notre société européenne, qui a su très bien éduquer sur les errements de la seconde Guerre Mondiale mais qui a pu laisser en parallèle d'autres thèmes en friche, comme l'histoire coloniale ou encore le conflit israélo-palestinien. Dieudonné donne ainsi l'impression d'aborder les thèmes dont on ne parle pas, ce qui finit par séduire dans un monde qui est toujours à l'affût du secret et du non-dit, fût-il véridique ou non. 

Je dirais toutefois que cette affaire est, paradoxalement, très utile pour que nos démocraties comprennent d'elles-même les limites qu'elles doivent se définir et les défauts qu'elles pourraient être amenée à corriger. Cela peut nous amener à produire un travail de mémoire qui pourra devenir utile et sain pour notre débat public à terme. Un meilleur apprentissage de sujets comme la guerre d'Algérie dans nos écoles ne me semblerait ainsi pas une mauvaise chose pour apaiser les tensions et batailles mémorielles. 

Peut-on dissocier chez les pro-Dieudonné ceux qui ont une logique purement politique et raciste des amateurs d'humour noir un peu limite ?

Michel Wieviorka : S'il est impossible de quantifier (aucune enquête statistique n'existant sous cet angle pour l'instant, NDLR) on peut affirmer qu'au départ beaucoup de ceux qui l'ont suivi n'avaient rien d'antisémite, mais il a fini par apporter une réponse à leurs interrogations en statuant que tout était de la faute des Juifs. En prétendant incarner cette souffrance historique des exclus et des dominés, il réussit aujourd'hui toutefois à créer un phénomène politique, idéologique explicitement antisémite, en s'appuyant sur la base de son public, qu'il soit foncièrement antisémite ou non.

Toujours dans une analyse politique, on peut souligner un fait assez peu mentionné dans les médias, à savoir que Dieudonné pose un défi idéologique au Front national, ce parti ayant jusqu'ici toujours avancé sans trop de problèmes sur ses deux "jambes" : l'une respectable, l'autre plus sulfureuse. En investissant des thématiques aussi extrêmes, Dieudonné vient ainsi dépasser en quelque sorte le FN et l'amène à se repositionner sur des sujets qui étaient restés en friche.

Vincenzo Cichelli : Difficile à dire. Il me semble qu'une partie d'entre eux, impossible à quantifier pour l'instant, profite sans mauvaise pensée d'une occasion de rire des juifs après que l'on ait beaucoup rit d'eux-mêmes, d'aucuns pouvant avoir l'impression que l'islamophobie avait droit de citer tandis que certains sujets restaient sous une chape de plomb. Il ne s'agit évidemment pas d'un avis que je partage, mais son existence dans une partie de la population me semble en tout cas bien réelle. 

La plupart des enquêtes d'opinion et des reportages démontrent une certaine préférence des 15-24 ans pour Dieudonné. Comment l'expliquer ? En quoi son discours leur parle-t-il ?

Michel Wieviorka :Cela peut s'expliquer par la culture internet qui est le propre de cette génération, cette culture étant évidemment fortement liée au principe de la liberté d'expression. Cela génère un impact évidemment fort sur des jeunes qui voient parfois par erreur les propos criminels de Dieudonné comme une simple opinion dissidente.

Voir le sondage IFOP/Atlantico concernant l'avis des Français sur l'interdicition des spectacles de Dieudonné 

Vicenzo Cichelli : On peut commencer par dire que Dieudonné ne parle pas qu'à la jeunesse, même s'il est vrai qu'elle est fortement représentée dans son public. Les jeunes sont souvent les premiers à défendre l'idée que l'on peut rire de tout, quelque soit l'aspect sulfureux du sujet, et je suis d'ailleurs convaincu qu'une bonne part de ceux qui se rendent au spectacle de Dieudonné ne sont pour la plupart pas antisémites, ni même antisionistes. Ils souhaitent simplement s'offrir un frisson d'insolence et se dire anti-système. Les sociétés médiatiques ont peu à peu élevé un culte de la dissidence, réelle ou simulée, qui finit par provoquer une attraction pour ce type de phénomène. J'aurai cependant bien du mal à parler d'une "génération Dieudonné" car ce serait une exagération qui lui ferait trop d'honneur et de publicité. Encore une fois, la question de l'éducation me semble ici centrale, car les jeunes sont les premiers à se ravir de voir un humoriste parler de sujets qui sont peu abordés en classe, laissant l'impression que ces derniers sont tabous. Un travail approfondi sur les blessures du XXe siècle me semblerait pourtant essentiel ici. A titre de comparaison, on pourrait faire le parallèle entre les jeunes qui écoutent Dieudonné et quelqu'un qui n'aurait pas ou peu d'éducation religieuse : ce dernier sera toujours une cible idéale pour le premier prédicateur qu'il entendra au coin de la rue, quelle que soit l'incohérence de son discours. 

Quelle part de ces jeunes se reconnaît ou, en tout cas, ne se choque pas de l'antisémitisme inhérent à la rhétorique Dieudonné ? Comment l'expliquer ?

Vincenzo Cichelli : Encore une fois cela me semble moins une question d'antisémitisme, pour la majorité des jeunes en tout cas, qu'une volonté d'aller comprendre ce qui se passe ailleurs, simplement parce que cela se passe ailleurs. Par ailleurs, on oublie que les jeunes sont dans leur majorité toujours sensibles sur les questions du racisme et du vivre-ensemble, ce qui laisse difficilement penser que des centaines de milliers d'entre eux versent dans des idéologies de ce genre. Si Dieudonné est, d'après moi, un véritable antisémite (il l'est en tout cas devenu), son public l'est probablement moins, l'argument mémoriel me semblant encore une fois plus pertinent pour expliquer son succès actuel. Ceux qui ont une authentique haine des Juifs restent finalement noyés dans la masse hétéroclite de cette audience.

Les théories sur le développement de l'antisémitisme en banlieues reviennent souvent dans le débat, en particulier depuis le début de l'affaire Dieudonné, l'humoriste comptant parmi ses supporters de nombreux jeunes issus de l'immigration africaine et nord-africaine. Qu'en est-il concrètement ?

Mohammed Ali Adraoui : La prudence est de mise quand on sait à quel point ce sujet est sensible et complexe. D'autant plus sensible que le fait de mentionner les "banlieues" est déjà un biais sociologique. Lorsque l'on évoque ce terme, on parle en vérité des générations qui habitent à la périphérie des grandes villes et qui ont un héritage immigré.

Si l'on porte un regard sociologique et purement rationnel sur le sujet de votre question, on peut répondre qu'il n'y a pas en l'état actuel de progression de l'antisémitisme dans ces parties du territoire. Les études qui ont été menées sur le sujet, comme celles de Nonna Mayer dirigées dans le cadre du CEVIPOF, ont effectivement démontré l'existence indéniable d'une "nouvelle judéophobie", mais rappellent que les réflexes anti-juifs sont clairement liés au sentiment de rejet des arabes, des noirs des élites en général. On ne saurait donc parler d'un antisémitisme spécifique, puisque ce sentiment s'inclut dans un antagonisme plus vaste envers d'autres groupes sociaux. On a pu voir une recrudescence des rhétoriques antisémites au début des années 2000 avec la seconde intifada du côté de l'extrême-droite, mais contrairement aux idées reçues cette même idéologie n'a pas progressé dans le même temps dans les milieux d'extrême gauche et dans les banlieues. Le but n'est évidemment pas de dire que l'antisémitisme est inexistant dans ces territoires, mais qu'il ne l'est pas de manière exceptionnelle en comparaison d'autres parties du pays. L'antisémitisme n'a, pour ainsi dire, pas particulièrement élu domicile en banlieue.

Il ne faut donc pas confondre la montée de l'antisémitisme et l'ethnicisation des rapports sociaux, ethnicisation qui est à l'inverse une vraie tendance dans les banlieues sur ces dernières années. Il est ainsi de plus en plus fréquent de voir des personnes se dénommer, voire s'invectiver, en fonction de l'appartenance ethnique ou confessionnelle (noir, arabe, juif, blanc…) mais ces appellations finissent assez vite par se recouper sur des critères sociaux. Le "juif" renvoie dans ce sens très rapidement à une rhétorique dominé/dominant, en désignant des juifs fortunés et/ou célèbres qui sont présents dans l'espace médiatique.

Le deuxième élément à prendre en compte est le fait que l'Etat d'Israël a une image exécrable dans les banlieues, sa création étant toujours perçue comme un tort fait aux Palestiniens. Si l'on ne rencontre pas, comme je le disais plus haut, d'antisémitisme plus important dans cette partie de la France qu'ailleurs, on trouve bien effectivement un "biais israélien".

En parallèle, la presse anglo-saxonne s'est récemment inquiétée d'une recrudescence des ventes du tristement célèbre "Mein Kampf" sur internet. Doit-on y voir la marque d'une progression effective des idées antisémites dans le monde occidental ?

Michel Wieviorka : C'est une chose de parler de la progression des idées antisémites et une autre d'évoquer les phénomènes visibles qui y sont liés, sur internet en particulier. Je resterais donc très prudent avant d'affirmer que la montée de l'antisémitisme est proportionnelle aux ventes de Mein Kampf. Le vrai débat se situerait davantage sur la possibilité d'acheter ce type d'ouvrages, on peut aussi parler du "Protocole des Sages de Sion", et de leurs capacités à être diffusé plutôt que sur le pur nombre des ventes en ligne.

Sommes-nous dans un nouveau cycle du développement de l'antisémitisme ? En quoi diffère-t-il des cycles précédents quels en sont les mécanismes ?

Michel Wieviorka : Je ne parlerais pas tant d'un nouveau cycle que d'une configuration originale d'imbrications des trois tendances politiques déjà décrites : antisémitisme classique, antisémitisme lié à Israël, et rhétorique anti-système. Au-delà de cette "confédération politique" on retrouve dans cette mouvance aussi bien l'Antillais critique envers l'esclavage que le maghrébin anticolonialiste, auxquels viennent se rajouter le militant nationaliste porté sur le révisionnisme et le jeune libertaire qui ne s'interdit aucun extrême. Nous avons donc ici un univers particulièrement hétérogène.

Plus largement, quels constats peut-on sur l'évolution du "vivre-ensemble" de nos démocraties ? A quel point la situation est-elle, ou non, alarmante ?

Michel Wieviorka : Il ne faut pas dramatiser. Ce qui me semble concrètement alarmant est plus largement la prolongation d'une crise, certes économique, mais aussi morale et politique. On en vient même à se demander si cet ensemble ne finit pas par déboucher aujourd'hui sur une crise de légitimité. En choisissant d'interdire les spectacles de Dieudonné, il est en tout cas clair que le ministre de l'Intérieur risque d'accentuer les tensions entre les partisans d'une totale liberté d'expression et ceux qui estiment légitime d'imposer des limites. Un accroissement des tensions de ce type est hélas envisageable, mais les urgences concrètes sont ailleurs pour l'instant. 

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