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Le chef de la République tchétchène Ramzan Kadyrov s'entretient avec le président russe Vladimir Poutine à la résidence d'État Novo-Ogaryovo à l'extérieur de Moscou.
Le chef de la République tchétchène Ramzan Kadyrov s'entretient avec le président russe Vladimir Poutine à la résidence d'État Novo-Ogaryovo à l'extérieur de Moscou.
©ALEXEY NIKOLSKY SPOUTNIK / AFP

Echec militaire

Derrière le retrait de Kherson, la rébellion discrète des généraux russes contre Poutine ?

Les troupes russes se sont retirées de la ville de Kherson suite aux ordres des chefs militaires, qui ont imposé leur analyse de la situation auprès du pouvoir russe.

Viatcheslav  Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii

Viatcheslav Avioutskii est professeur à l'ESSCA.

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Atlantico : L'armée russe s'est retirée de la ville de Kherson probablement à l'instigation de ses chefs militaires, qui ont imposé leur analyse sans espoir de la situation aux politiques (Sergueï Choïgou et Vladimir Poutine, qui avaient pourtant dit qu'ils ne reculeraient pas d'un mètre). Comment expliquer ce poids des militaires ?

Viatcheslav Avioutskii : Dès le début de cette guerre, il y a eu une discordance très forte entre la stratégie politique du Kremlin et les capacités et les intérêts de l’armée régulière russe. Les objectifs fixés pour l’armée russe  ne correspondaient pas aux capacités réelles de l’armée. Depuis le début de la guerre, des pertes très lourdes ont été subies. Le renseignement militaire est responsable de ces erreurs. Selon les services de renseignement russes, la population ukrainienne devait accueillir en héros les soldats russes « libérateurs ».

Contrairement à la vision occidentale, il n’y a pas une seule et unique armée régulière russe. Il y a huit corps d’armée en réalité. Ils sont en concurrence. L’armée régulière classique est dirigée par le général Sergueï Sourovikine en Ukraine. Elle ne brille pas par ses capacités. Elle a subi plusieurs échecs. Les dernières défaites concernent l’armée de Sourovikine.

Il y a également sept autres corps d’armée dont le groupe Wagner avec Prigojine, l’armée de Ramzan Kadyrov, deux armées de la République de Donetsk et de Lougansk ou bien encore la Garde nationale de Russie, Rosgvardia.

Chacune de ces formations a sa propre direction même si le commandant en chef reste Vladimir Poutine.

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En réalité, il y a une concurrence très forte sur le terrain. Certains corps d’armée prennent de l’influence par rapport aux autres. Wagner a notamment obtenu des ressources illimitées. Ils ont notamment des chars ou des avions, ce qui est surprenant pour une entreprise de sécurité privée.

La guerre en Ukraine impacte également la politique intérieure russe, où le rapport de forces est en train de changer en faveur des chefs de guerre, Ramzan Kadyrov et Evguéni Prigojine. Ceux-ci commencent à prendre trop d'importance dans l'espace médiatique. A tel point que certains experts commencent à parler d'un "gouvernement parallèle", un "gouvernement de l’ombre" qui émerge en Russie et dans lequel ces deux individus jouent un rôle démesuré par rapport à leurs postes. Par exemple, l’homme à la tête du groupe Wagner, Evguéni Prigojine, se prononce sur des questions militaires mais également sur des enjeux de politique intérieure.

Le deuxième personnage qui fait partie de ce gouvernement parallèle est Ramzan Kadyrov. Il prend de plus en plus d’initiatives. Par exemple, en plus du ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, qui a approuvé le retrait de Kherson proposé par le général Sourovikine. Cette initiative a également été approuvée et validée par Prigojine et Kadyrov, ce qui indique de leur montée en puissance depuis le 24 février 2022.

D'après nombreux témoignages, l’armée régulière se retrouve délaissée et moins bien équipée que les corps armés de Kadyrov et Prigojine. Beaucoup de sacrifices sont aussi demandés aux soldats de l’armée régulière russe. Cela conduit à l’effondrement du front depuis deux mois et demi, comme à Kherson, Lyman ou à Kharkiv.

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Sur la rive droite du Dniepr, dans le cadre de la bataille pour Kherson, Wagner n’était pas présent. Les unités russes déployées étaient celles de Sourovikine. Confrontées à des bombardements permanents des Forces armées ukrainiennes, elles ont subi de nombreuses pertes avant d'être contraintes de se retirer.

Il y a des contradictions et des tensions très fortes au sein de la machine militaire russe, qui l'affaiblissent et l'empêchent d'être réactive, flexible et créative.  Elles ont contribué au retrait de Kherson malgré la supériorité en artillerie et chars.  

Assiste-t-on à une rébellion discrète des généraux ? Pourront-ils faire plier Vladimir Poutine et Sergueï Choïgou ?

Ces généraux ont fait semblant de se plier aux ordres et de poursuivre les objectifs car ils ont compris le manque d’utilité de ces efforts. A partir du mois d’avril, lorsque le front s’est stabilisé autour de Mykolaïv, les Russes se sont aperçus que cet objectif, à savoir le prolongement du "corridor" à travers le sud ukrainien vers Odessa et la Transnistrie, n’était pas atteignable. A partir du mois de juillet, avec l’arrivée des HIMARS, les lignes d’approvisionnement ont été régulièrement coupées, ce qui a diminué la capacité de combat du contingent russe sur la rive droite du Dniepr. Il est devenu très clair qu’il fallait tôt ou tard évacuer cette rive droite du Dniepr mais pour des raisons politiques les troupes ont stationné sur place. En fait, elles devaient aider à assurer un objectif politique - l'organisation du référendum dans l'Oblast de Kherson, qui a eu lieu en septembre 2022. Des territoires, sans frontières définies, ont ensuite été annexés. Ce référendum faisait partie de la guerre hybride qui devait exercer une pression psychologique sur les Ukrainiens. Or, il n'a eu l'effet contraire, en mobilisant davantage la société et les forces armées ukrainiennes. Le référendum a été suivie par la mobilisation partielle qui a été lancée précisément pour renforcer les unités russes sur ce segment très fragile du front. 

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Cette solution d’évacuer l’armée se posait déjà dès le mois de juillet. Le fait que l’armée n’ait pas été évacuée à ce moment-là constitue une erreur, que les généraux russes comprenaient, mais ne parvenaient pas à convaincre la direction politique de l'inutilité du maintien à Kherson. Les soldats russes présents le long du Dniepr étaient constamment ciblés par les tirs d’artillerie. Cela ne menait à rien. Au bout d’un moment, ces contradictions et ces erreurs ont  conduit au retrait des troupes russes de Kherson.

Cette évacuation constitue aussi un échec politique flagrant de Vladimir Poutine lui-même. Ce retrait est un échec personnel.

Les oblasts de Zaporijjia, de Kherson, de Donetsk et de Louhansk sont toutes contrôlés en partie par l’Ukraine, tandis qu'en septembre ces régions ont déjà été annexées. Après la reprise de la rive droite du Dniepr, les forces ukrainiennes sont aussi en train de reprendre lentement mais sûrement des territoires dans la région de Lougansk.  

Que nous révèle ce retrait sur l’ampleur des pertes russes et sur la stratégie militaire des généraux ?

Depuis le début de la guerre, la stratégie militaire est bien difficile à cerner tant les échecs sur le front sont nombreux. La seule stratégie qui s’est révélée efficace était d’évacuer les forces dans certaines régions comme à Kiev et de les concentrer à l’Est en utilisant la « vague de feu », une tactique militaire classique qui date de la Seconde Guerre mondiale. Le manque d’imagination stratégique était comblé par la puissance de feu. Cela a permis d’occuper des villes majeures dans la région de Louhansk (Sievierodonetsk et Lissitchansk).

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En réalité cette stratégie ne fait que reproduire ce que le général Valeri Guerassimov a déjà fait durant la seconde guerre de Tchétchénie, puis dans le Donbass en 2014 et en Syrie. Dans ces conflits, l'armée russe utilisait abondamment et d'une manière démesurée la puissance de feu. 

Toutefois, Guerassimov n’apparaît pas dans la guerre en Ukraine, tout en gardant l'accès à Vladimir Poutine. C'est Sourovikine qui est aux manettes de l’armée régulière sur le front ukrainien. Il est à l’origine des frappes massives qui ont visé les infrastructures en Ukraine. Cette tactique de la terre brûlée a déjà été testée en Syrie. En Ukraine, ces frappes massives provoquent des morts de civils, sans toutefois affaiblir le potentiel des forces armées ukrainiennes. On constate que malgré ces centaines de missiles et de drones-kamikazes qui ont déferlé sur l'Ukraine, toutes les cibles n’ont pas tous été atteintes. Grâce à l'aide d'urgence de leurs alliés européens et américains, l'Ukraine a pu accroître rapidement sa capacité de la DCA.

L’armée russe traverse en réalité un désert stratégique. La situation est dramatique aujourd’hui. En quittant la rive droite du Dniepr, ces unités vont dégager des forces qui vont pouvoir se rendre du côté de Donetsk pour appuyer l’offensive de Wagner.

Depuis neuf mois, selon les estimations très sérieuses fournies par la Pentagone, il y a près de 90.000 pertes du côté russe.  Ces personnes ont été tuées, sont portées disparues ou gravement blessées et ne leur permettant pas de revenir sur le front. Ce chiffre de 90.000  soldats correspond à la moitié du contingent russe envoyé en Ukraine le 24 février. La mobilisation partielle a été lancée pour recruter 300.000 personnes. Une partie d’entre elles a été jetée sur le front. Il y a eu beaucoup de pertes de leur côté dans les oblasts de Kherson et Lougansk. Ces soldats récemment mobilisés auraient dû être mieux formés. Une préparation militaire adéquate requiert entre trois et six mois. Les Ukrainiens n’ont pas jeté sur le front les personnes récemment mobilisées. Ces jeunes recrues ukrainiennes suivent une formation très approfondie en Europe de l’Ouest, à l’étranger. Ce sont ces unités nouvelles et mieux formées qui commencent à revenir depuis les camps d'entraînement à l'étranger. Ce sont elles qui arrivent sur le front et changent déjà un rapport de forces sur le terrain.  

 Il y a une centaine de morts par jour, du côté russe, parmi les mobilisés. Certains de ces militaires, des mobilisés ont eu le sentiment d’être abandonnés sur le front de Lougansk. De plus en plus de récits et de témoignages émergent sur la réalité des combats et des pertes pour les Russes. Des bataillons entiers de mobilisés ont été décimés sur le front. Les témoignages qui parviennent aux médias montrent que les soldats russes manquaient de moyens et de vivres.  

L’armée russe a perdu de nombreux effectifs. L’armée ukrainienne impose le rythme et son agenda avec la libération de l’oblast de Kharkiv et de la rive droite de Kherson.

Comme des troupes ont été préservées du côté de Kherson avec cette évacuation, il se peut que ces forces soient transférées dans la région de Zaporijjia où une offensive pourra être lancée lorsque le froid va s’installer.

L’armée russe est en train de boucher des trous sur ce front qui reste immense, avec des mobilisés qui ne sont pas préparés.

Récemment, la direction politique russe a indiqué qu’elle était prête à négocier sans conditions préalables. L'armée russe nécessite une pause pour préparer les mobilisés afin de rétablir l’équilibre sur le front, afin de le stabiliser.

La stratégie utilisée et déployée actuellement par l'armée russe n’est pas réaliste. Lors de l’arrivée des unités russes de l’armée, les Ukrainiens ont aussi augmenté rapidement le nombre de mobilisés. Ils ont stabilisé le front et augmenté leur puissance de feu.    

Les soldats russes au contraire ne sont pas motivés. Le potentiel militaire s’épuise même s’ils sont toujours en supériorité numérique par rapport aux Ukrainiens. La Russie a acheté des centaines de drones à l’Iran. Cela démontre que la Russie est incapable de produire ses propres drones. Les Russes tentent d’obtenir des obus auprès de la Corée du Nord. Les obus soviétiques utilisés par les Russes sont trop anciens et pas assez précis. La Russie a commandé des missiles à l’Iran.

L’armée russe est confrontée à d’importants problèmes logistiques et d’intelligence stratégique.   

La stratégie ukrainienne a permis de stabiliser le front. Les Ukrainiens ont lancé plusieurs contre-offensives.

Dorénavant, l’incertitude demeure sur la Crimée. Comment la Russie va-t-elle protéger la Crimée ?

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a salué ce vendredi « un jour historique » après la reprise de Kherson par les troupes de Kiev après le retrait des forces russes. Que représente cette étape pour la suite de la guerre ? Les généraux et le pouvoir militaire préparent-ils un plan secret derrière ce retrait, une contre-attaque dont l’Ukraine devrait se méfier ?

Il n’y aucun secret derrière les actions et le retrait russe de Kherson. Une partie des troupes retirées par la Russie sera envoyée vers Zaporijjia. Les troupes russes et ukrainiennes vont se retrouver dans un face-à-face autour de Zaporijjia.

Le pays qui gagnera cette guerre pourrait aussi être celui qui sera le mieux équipé pour faire face à l’hiver. Les Russes n’ont pas assez d’équipements pour se protéger du froid. Certaines familles russes achètent elles-mêmes tout l’équipement militaire pour le membre de leur famille qui est mobilisé. Il n’y a pas assez de matériel militaire pour équiper toutes les personnes mobilisées en Russie. La moitié des mobilisés sont dans des camps d’entraînement. Ils sont souvent sous-alimentés. Le paiement qui devait leur être versé n’a pas été fait… Il y a eu toute une série de mutineries parmi les mobilisés.

Malgré l’annonce officielle de la fin de la mobilisation, elle se poursuit dans certaines régions. Certains hommes en Russie ont reçu leur convocation pour l’année 2023.

L’armée ukrainienne repose dans une très grande majorité sur l’approvisionnement occidental dont la capacité dépasse largement celle de la Russie qui tôt ou tard commencera à subir les conséquences des sanctions.

Certes, la réussite de l’armée ukrainienne dépend de la volonté politique de l’Occident. Pour le moment cette volonté existe et perdure. Mais des appels pour des négociations de paix ont commencé à se faire entendre. Certaines personnalités politiques occidentales ont évoqué le fait qu’il fallait profiter de cette victoire à Kherson pour l’Ukraine pour commencer les négociations de paix. Mais ces négociations sont malheureusement impossibles aujourd’hui. Il n’y aucune concession des deux côtés pour le moment.  

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