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Demain j’arrête (le nouveau mal du siècle) ? Pourquoi nous avons intérêt à cesser de tout qualifier d’“addictions”
©Reuters

Victimisation

Demain j’arrête (le nouveau mal du siècle) ? Pourquoi nous avons intérêt à cesser de tout qualifier d’“addictions”

Sexe, tabac, jeux d'argent, drogues, alcool, smartphone, télévision etc. : les champs de l'addiction ne se cessent de se multiplier. Du moins, c'est ce que l'on croit. Car dans de nombreux cas, ce que vous pensez être une addiction ne l'est pas en réalité.

Marc  Valleur

Marc Valleur

Psychiatre, médecin-chef de l'hôpital parisien de Marmottan spécialisé dans les addictions.

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Atlantico : Pourquoi remettez-vous en cause l'existence de certaines addictions ?

Marc Valleur : Il n’existe pas de critères médicaux ou biologiques de l’addiction : le seul élément qui permet de définir l’addiction est le fait que la personne concernée elle-même veuille réduire ou cesser une conduite de consommation, et n’y parvienne pas sans aide. C’est donc la clinique seule qui permet de dire si une addiction existe, du fait que certaines personnes demandent de l’aide… Par exemple, nous n’avons pratiquement pas de demandes pour cesser la consommation de télévision (malgré tous les discours sur son côté "addictif"), ou pour le "workoholism" - les bourreaux de travail étant généralement fiers d’eux…Par contre, nous avons des demandes concernant le "cybersexe", surtout pour ce qui est de la fréquentation de sites pornographiques, ainsi que pour certaines formes de jeux en réseau. Le jeu d’argent est certainement l’addiction sans drogue la plus reconnue.

Plus généralement, classe-t-on de plus en plus de comportements dans la catégorie "addiction"? Si oui, pourquoi ? Est-ce une bonne ou une mauvaise évolution selon vous ?

Marc Valleur : Oui, de plus en plus d’addictions sont décrites et des traitements proposés. On le voit notamment pour l’addiction sexuelle avec, par exemple, la création du groupe d’entraide "DASA" (Dépendants affectifs et sexuels anonymes).  Le risque serait de "pathologiser" la vie quotidienne, si l’on tentait de donner des critères objectifs, ou de fixer des limites "normales" d’usage (nombre d’heures, etc…). Si l’on s’en tient à la demande explicite des patients, ce problème est moindre… L’avantage d’une extension aussi grande est surtout la "déstigmatisation" des toxicomanes et des alcooliques : ce ne sont pas des extraterrestres, et ils sont dépendants de "drogues", comme on peut l’être d’autre chose.

Considérez-vous, comme l'explique votre collègue, que "L’addiction dépasse en effet, dans les discours les plus divers, la simple préoccupation, certes légitime, de soignants ou de responsables de santé publique envers des sujets en souffrance. Elle représente aujourd’hui une forme dominante de représentation du mal-être, voire de la condition de l’individu dans la société. Avec, par exemple, Alain Ehrenberg, le constat peut être fait que l’addiction est devenue, avec la dépression, « la » pathologie emblématique de la société actuelle, au même titre que l’hystérie, ou plus généralement la névrose, l’avaient été au temps de l’invention de la psychanalyse par Freud" ?

Marc Valleur : Nombre de "nouvelles addictions" auraient tous les caractères requis pour être des "pathologies mentales provisoires", c’est-à-dire des produits de la culture ambiante, et notamment de l’ambivalence de la société envers certains objets de consommation : Internet, par exemple, soulève autant d’inquiétudes que d’enthousiasme, et l’on peut penser que la "cyberaddiction" est une façon de tracer une frontière entre des "mauvais" et des "bons" usages… Avec des philosophes comme Bernard Stiegler ou Dany Robert Dufour, on peut penser que le capitalisme, passé de la production à la consommation - le fait de souffrir d’un trop de consommation -  est emblématique de la société. Pour Ehrenberg (dans Le culte de la performance, ou L’individu incertain), deux pathologies sont celles de notre époque : la dépression (le mal de ceux qui ne parviennent pas à être aussi performants que la société leur enjoint de l’être), et l’addiction ( au contraire, le mal de ceux qui en font trop) La société serait "addictogène", dans la mesure où elle tend à pousser à toujours plus de consommation, et à tout transformer en objets marchands : le "business" de la pornographie et des sites de rencontre est certainement pour beaucoup dans l’émergence de l’addiction sexuelle et affective. Mais les addictions sans drogue sont décrites depuis fort longtemps : un traité médical sur le jeu d’argent a été publié en 1561 (Pascasius ou comment comprendre les addictions). L’abus de nourriture et de sexe, dont on ne parvient pas à se défaire, sont décrits dans la Rome antique ; la morale "du juste milieu" d’Aristote ou celle d’Epicure peuvent être vues comme des plans de prévention des addictions…

Quels types de comportement peut-on, selon vous, vraiment classer dans la catégorie "addiction"?

Marc Valleur : Pour moi, il s'agit de la dépendance aux drogues de type héroïne, cocaïne ou alcool, sans toutefois confondre l'usage -  et même l’usage abusif -  avec l’addiction (le fait que la personne veuille réduire ou cesser, sans y parvenir). Il y a aussi les jeux d’argent avec son cortège de problèmes de solitude, de dépression…A ce que je viens de citer s'ajoutent également certaines dépendances aux jeux en réseau (cf. le réseau "La guilde"), les addictions aux sites pornographiques, l’addiction sexuelle, etc. Cette dernière doit être distinguée de troubles névrotiques (ceux qui craignent d’avoir eu une conduite sexuelle qui leur paraît une "inconduite"),de la perversion (paraphilie) sans addiction, ou de l’hypersexualité : toutes ces problématiques sont différentes…Sans oublier le fait qu'il peut y avoir de "fausses" demandes de personnes qui cherchent une excuse pour des conduites plus ou moins répréhensibles…

Comment définiriez-vous ce qu'est une véritable addiction ?

Marc Valleur : Il n’existe qu’une définition : la persistance d’une conduite de consommation malgré les conséquences négatives, et surtout malgré la volonté du sujet de réduire ou cesser cette conduite.

Est-ce possible de soigner des personnes souffrants d'une réelle addiction ? Si oui, comment ?

Marc Valleur : Heureusement, on ne rame pas toujours sur le sable quand on s’occupe "d’addicts", qu’ils soient toxicomanes, alcooliques, joueurs pathologiques, etc… Nombre de personnes n’utilisent d’ailleurs que peu les ressources spécialisées, et parviennent à réduire ou cesser avec une aide ponctuelle, ou du fait d’événements de vie : c’est la "maturation spontanée"…. Selon l’ancienneté de l’addiction et le désir de changement de la personne, des interventions brèves peuvent suffire quand dans certains cas, une prise en charge au long cours peut s’imposer. Selon les cas (et surtout selon les profils psychologiques et sociaux), divers "outils" sont utiles au traitement : médications, hospitalisations, séjours en post-cure, abord social (réinsertion des toxicomanes, surendettement des joueurs….), etc. Mais dans tous les cas, la dimension psychothérapeutique est au centre de la prise en charge : l’alliance thérapeutique est l’élément déterminant. Chaque pratique addictive peut avoir sa spécificité (l’endettement des joueurs, la dimension sexologique dans l’addiction sexuelle, etc).

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