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Déficit d’Europe dans les médias : à qui la faute ?

Lundi 18 janvier, le journal Le Monde révélait un système de primes financières offerts aux rédacteurs en chef de l'office public France Télévisions en fonction des thèmes abordés. Le nombre de sujets concernant l'Europe, la diversité et les territoires d'Outre-mer ferait varier la rémunération de ces derniers. Le matin même, le secrétaire d'État chargé des Affaires européennes, Clément Beaune, réagissait sur Twitter pour se féliciter d'une telle initiative. Doit-on se réjouir ou s'inquiéter d'une intervention politique dans la liberté des thèmes choisis par les rédactions du service public ? 

Sébastien Maillard

Sébastien Maillard

Sébastien Maillard, Directeur de l'Institut Jacques Delors, a été journaliste à La Croix.

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Atlantico.fr : Les médias sont accusés de laisser de côté les sujets européens, les territoires d'outre-mer, et les questions liées à la diversité, mais est-ce vraiment le cas ? De quels indicateurs dispose-t-on pour répondre à cette question ?

Sébastien Maillard : Je ne me prononcerais pas sur les sujets qui concernent l'Outre-mer et la diversité, mais sur l'Europe oui, c'est le cas, du moins dans l'audiovisuel. Nous l'avons nous-mêmes signalés à l'Institut Delors. Les sujets européens, c'est-à-dire l'actualité des institutions européennes, à Bruxelles ou Strasbourg, ou l'actualité dans les Etats membres, sont par exemple peu traités dans les journaux télévisés du 20h, qui restent en France des rendez-vous incontournables de l'actualité. C'était frappant pour l'investiture de la Commission Européenne et de Madame Ursula von der Leyen, ou pour plusieurs votes importants, cela passe sous les radars de bien des rédacteurs en chef. Le constat est clair. Il y a bien quelques émissions, mais elles sont souvent tard ou sur des créneaux à faible audience.

Il y a quelques indicateurs qui ont été pointés par la fondation Jean-Jaurès : par exemple le temps accordé dans les journaux télévisés d'une année sur une chaîne accordée aux enjeux européens.

La solution d'une prime salariale pour inciter les journalistes à parler de certains sujets sur les chaînes publiques ne constitue-t-elle pas une réduction des libertés journalistiques ? Ne va-t-on pas trop loin pour faire parler de certains sujets ?

En tous les cas, cela pose question comme moyen d'action. L'Institut Delors plaide plutôt que pour le cahier des charges du paysage de l'audiovisuel public français, il y ait l'obligation d'informer les téléspectateurs de l'actualité européenne. Ce cahier des charges serait indépendant d'une question financière et de donner directement une quelconque prime personnelle. Dans tous les cas, la méthode pose question, notamment au niveau éthique, en liant une prime au traitement d'un sujet spécifique. Normalement ce qui commande c'est l'importance du sujet, et la hiérarchie du sujet ne dépend pas de considérations financières, quel quoi le sujet. Un sujet s'impose parce qu'il est important, mais en introduisant la question financière on brouille les éléments de considération. Je ne mets pas en doute l'information du journal Le Monde, mais je ne sais pas si France Télévisions a confirmé, car cette pratique m'a vraiment étonné.

Cette révélation ne va-t-elle pas renforcer la défiance des français vis-à-vis des médias en faisant peser un soupçon supplémentaire sur le choix de l'agenda médiatique et des thématiques européennes ?

Oui peut-être. La défiance vis-à-vis des médias et de l'Europe est déjà très élevée. En revanche, il faut s'interroger sur le droit des journalistes à s'opposer à ce type de méthode tout en réfléchissant à la manière dont ils traitent l'Europe, ça peut mener à une question sur pourquoi des rédacteurs en chef ont si peu de réflexes européens. Il y a des enjeux à la fois de formation, de compréhension des institutions européennes, où on ne voit pas forcément très bien les acteurs. C'est d'abord une question de sensibilisation des rédactions et des rédacteurs en chef aux thèmes européens. La prime par l’argent n’est certainement pas la bonne méthode pour diffuser l'Europe, mais cependant elles ciblent les bonnes personnes. C'est aux rédacteurs en chef qu'on doit faire comprendre que l'actualité européenne peut être prise au sérieux, vivante, intéressante, qu'il y a des rebondissements, et que ce n'est pas que technocratique mais aussi politiques. Il y a des jeux de pouvoir, des jeux d'influence, on en parle beaucoup pour les régionales et les élections locales, mais l'Europe est aussi un sujet hautement politique qui devrait être traité comme tel.

Il ne s'agit pas non-plus de traiter l'Europe pour l'Europe, car les institutions européennes sont dans de nombreux sujets : dans l'écologie, dans l'agriculture, dans l'énergie, etc. Ce n'est pas une fin en soi de parler de l'Europe, c'est un angle. L'enjeu est d'avoir un angle européen sur les sujets en regardant par exemple les enjeux de cet échelon dans l'enseignement supérieur par exemple. C'est un changement de paradigme qui ne peut pas se monnayer et qui n'est pas une question de prime : il ne faut pas traiter de l'Europe comme des affaires étrangères. Ce n'est pas comme ce qui se passe à Moscou ou à Washington, ce sont des politiques qui concernent notre échelon national. Le Parlement à Strasbourg ce n'est pas exactement de l'actualité hexagonal, mais cela ne nous est pas non-plus étranger, cela concerne nos règlements. Cette appréhension là comme un sujet intérieur, en tous les cas, pas comme un sujet étranger, c'est un changement de mentalité qui est loin d'être fait et qui dépasse largement la question des médias.

Ce facteur explique aussi le retrait des médias qui ont l'impression que ça intéresse peu les Français. Il s'agit de rendre compte d'un enjeu qui doit paraître moins étranger et des débats démocratiques qui ont lieu à Bruxelles et qui font que les décisions ne sont pas imposées mais belles et bien discutées. Pour conclure, les primes personnelles sont un moyen contestable et qui peuvent d’autant plus jeter un soupçon sur le traitement de l’information, mais surtout cela ne cible pas forcément le bon sujet pour améliorer le traitement de l'actualité européenne.

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