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Les portraits des co-lauréats du prix Nobel de physique 2021, Syukuro Manabe, Klaus Hasselmann et Giorgio Parisi sont affichés sur un écran à l'Académie royale des sciences.
Les portraits des co-lauréats du prix Nobel de physique 2021, Syukuro Manabe, Klaus Hasselmann et Giorgio Parisi sont affichés sur un écran à l'Académie royale des sciences.
©JONATHAN NACKSTRAND / AFP

Lourdes conséquences

Décroissance : les très grossières erreurs de raisonnement du Prix Nobel de physique 2021

Giorgio Parisi, le prix Nobel 2021 de physique, estime que "la croissance du PIB est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique". Ceux qui évoquent l’idée de la décroissance ont-ils conscience de ce qu’impliquerait politiquement et économiquement la poursuite de cet objectif ?

Rafaël Amselem

Rafaël Amselem

Rafaël Amselem, analyste en politique publique diplômé du département de droit public de la Sorbonne.

 

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Atlantico : Giorgio Parisi, le prix Nobel 2021 de physique, a déclaré: "La croissance du PIB est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique". Ce thème s’est notamment fait entendre lors de la primaire écologiste. Quelles sont les implications économiques concrètes de la décroissance ?

Rafaël Amselem : Au préalable, aussi respectable que soit l'opinion de monsieur Parisi, soyons vigilants. De fait, il est physicien, non économiste. Il est tout à fait en droit de s'exprimer sur tous les sujets qui lui plaisent, mais ayons conscience qu'il s'aventure dans un domaine qui ne relève pas de sa compétence. Il faut donc veiller à être vigilant et ne pas surestimer l'autorité de ses déclarations du simple fait d'être un Nobel. Nous en avons eu encore un exemple avec la pandémie. On se souvient d'un Nobel, le Professeur Montagnier, qui a pu avoir des déclarations assez curieuses - pour ne pas dire autre chose - au sujet du coronavirus ou des vaccins...

Concernant le fond du sujet, nul besoin de faire des plans sur la comète ou autres projections théoriques sur le sujet. La décroissance, nous l'avons vécu de plein fouet en 2020 à travers la crise sanitaire. Concrètement, ce sont des destructions massives d'emploi, des faillites d'entreprise à toutes les échelles, une diminution drastique du pouvoir d'achat, des ressources financières qui s'évaporent du côté de la puissance publique... D'un naturel assez peu porté au catastrophisme, je ne peux que constater les effets produits par la décroissance dans le réel.

Et encore, celle que nous avons subi est assez gentillette en comparaison à ce que réclament les partisans d'une telle politique, à savoir, une décroissance encore plus massive pour l'ensemble des pays riches. Ce n'est d'ailleurs pas anecdotique si leurs apôtres, comme le Professeur Jason Hickel, accompagnent leur agenda décroissantiste d'une volonté de redistribution massive des richesses. Ils sont "heureusement" conscients, au moins en partie, que la décroissance implique un appauvrissement massif et généralisé de la population. Mais enfin, pour redistribuer des richesses, encore faut-il en produire.

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Ceux qui brandissent l’idée de la décroissance ont-ils conscience de ce qu’impliquerait politiquement la poursuite de cet objectif ?

Quand on mêle théorie politique avec pureté des intentions, cela ne donne généralement pas de bons résultats. C'est tout le problème du mouvement décroissant : qui oserait s'opposer à une production plus verte, à cesser le consumérisme, à partager les richesses pour sauver les meubles de notre maison commune ? Qui ne voudrait pas se donner bonne conscience en s'adonnant à la "sobriété" dans son mode de vie ? Seulement, une doctrine politique sérieuse ne s'intéresse pas qu'à des fins, mais encore aux moyens qu'on y accorde et, surtout, à leur efficacité (et aussi, leur technicité). On ne saurait donc juger la décroissance sans une étude préalable des mesures concrètes qu'impliquerait une telle politique.

Branko Milanović, économiste et auteur de la célèbre “courbe de l’éléphant”, s’est penché sur la question. Ses conclusions ne manquent pas de frapper. Elles indiquent que l’instauration de la décroissance, selon les termes de Kate Raworth, nécessiterait pas moins que la semaine de travail de deux jours, le doublement des taxes sur la pollution indirecte, le triplement du prix du pétrole, une augmentation considérable des prix de billets d’avion, une taxe de plusieurs centaines d’euros pour chaque franchissement de frontières… Si le détail de ces éléments est sujet à contestation entre économistes, qu’ils nous servent au moins d’illustration générale pour dépeindre le programme électoral d’un candidat sous l’égide de l’écologie politique.

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Et comme nous ne vivons pas dans le monde abstrait des idées de Platon, se pose la question de savoir comment, concrètement, mettre en place de telles mesures ? Quand on se souvient que le gouvernement a vu l'émergence du mouvement des gilets jaunes pour le simple grief d'une augmentation de la taxe sur les énergies fossiles, qui plus est, annoncée à l'avance, on peut immédiatement renoncer à l'idée d'espérer voir une manière démocratique d'amener la décroissance - à moins de souhaiter remplacer le drapeau tricolore par un étendard jaune fluo aux rayures blanches...

La décroissance pose ainsi un problème politique majeur, inavoué par ses partisans : elle ne pourrait advenir que de façon autoritaire. C'est-à-dire par un pouvoir politique qui imposerait toutes ces restrictions drastiques sans le consentement d'une majorité. Autoritarisme, le mot est choisi, bien qu'il soit assez galvaudé par les temps qui courent. La décroissance nécessite l'intrusion du gouvernement dans de nombreux droits fondamentaux (liberté d'entreprendre, de circuler, de choisir son mode de vie...), de prohiber tout un tas d'activités qui nous semblent banales aujourd'hui et une minutie d'orfèvre pour traquer la bonne application d'un tel plan. Le simple fait de voir apparaître dans certains milieux l'idée qu'il serait acceptable de limiter les naissances donne un certain aperçu sur le potentiel dévastateur de cette doctrine.

Les objectifs de justice sociale et de protection de l’environnement qui sont les objectifs premier la décroissance sont-ils atteignables via cette proposition qu’est la décroissance ?

Voilà l'autre impensé de la décroissance : jamais une économie n'a réussi à combattre la pauvreté sans augmenter en parallèle sa productivité. C'est pour cela que les principaux tenants de la croissance de demain seront les pays pauvres et en voie de développement, et non l'Europe. Depuis que la dynamique de l'économie de marché a peu à peu gagné l'ensemble du globe, nous observons une diminution inédite de la pauvreté, de la mortalité infantile, du temps de travail, une augmentation importante de l'espérance de vie... Le propos ici n'est pas de faire l'apologie du capitalisme qui, dans la grande majorité des pays, est encore loin d'être appliqué dans un esprit réellement libéral et émancipateur. En revanche, l'objet est de souligner que les pays pauvres ont une fâcheuse tendance à aspirer à la prospérité. Et pour y arriver, ils imitent le seul modèle économique qui ait fait ses preuves jusqu'à aujourd'hui : celui de l'Occident. Cela nécessitera une quantité astronomique de croissance. Branko Milanović parle par exemple d'un triplement du PIB mondial pour que ces Etats plus démunis arrivent au niveau de vie d'un français pauvre.

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Jason Hickel répond à cela que seuls les pays riches devraient décroître, tandis qu'il faudrait laisser les pays pauvres croître. Sauf que, comme souligné dans un très bon article du Vox sur le sujet, cette dichotomie pêche par son caractère éminemment simpliste. La crise du coronavirus a montré que les mesures de restrictions adoptées dans les pays riches ont frappé de plein fouet les pays pauvres. Nous vivons dans un monde globalisé, la situation économique est donc partagée, nous ne pouvons pas raisonner en termes de vase clos. Emmanuelle Ducros en parlait de façon éloquente il y a quelques semaines. Si les pays riches tombent dans la décroissance, les autres nous suivront dans notre chute.

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