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De la nécessité d'une réforme : comment amener les élèves de Polytechnique à travailler ?
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Bonnes feuilles

De la nécessité d'une réforme : comment amener les élèves de Polytechnique à travailler ?

Même si elle continue d'attirer les meilleurs élèves du système scolaire, l'Ecole polytechnique est pourtant concurrencée dans un monde globalisé comme le nôtre. Extrait de "La poule aux œufs d'or" (1/2).

Christian Gérondeau

Christian Gérondeau

Christian Gérondeau est polytechnicien et expert indépendant. Il travaille depuis plus de dix ans sur les questions environnementales.

Il est l'auteur du livre "Ecologie la fin" aux Editions du Toucan et "L'air est pur à Paris: mais personne ne le sait!" aux éditions de L'Artilleur.

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La lecture de ce chapitre surprendra ceux qui ne connaissent pas l’École polytechnique, mais aussi beaucoup de ceux qui croient la connaître, y compris parmi ses anciens. Il montre en effet des élèves largement désemparés, et dont beaucoup ne travaillent que très peu, voire pas du tout, à un âge où ils pourraient et devraient au contraire enrichir leurs connaissances et commencer à être productifs dans leur intérêt comme dans celui du pays.

Cette situation n’a fort heureusement rien d’inéluctable, et l’arrivée au milieu de 2012 d’un nouveau directeur général, Yves Demay, ayant précédemment fait ses preuves à la tête d’une autre grande école d’ingénieurs, a déjà commencé à faire bouger les choses. L’événement le plus marquant n’en restera pas moins la nomination, en 2013, à la tête de l’École, d’un président exécutif et disposant des pleins pouvoirs. Pour la première fois depuis sa création deux cent vingt ans plus tôt, l’École polytechnique aura enfin un patron, et il y aura « un pilote dans l’avion ». On peut donc espérer que la situation que décrit ce chapitre et qui prévalait en 2010 appartiendra bientôt à un passé révolu.

La nouvelle équipe dirigeante aura notamment à trouver une réponse à la question lancinante à laquelle sont confrontés les responsables de toutes les écoles qui recrutent sur concours à l’issue des classes préparatoires, car le problème n’est pas spécifique à Polytechnique. Comment amener à travailler des élèves qui savent qu’ils ont acquis de facto leur diplôme de sortie au moment même où ils ont réussi le concours d’entrée, contrairement à ce qui se passe partout dans le monde ou presque ?

Pendant près de deux siècles, le classement de sortie a revêtu une importance telle pour les carrières futures des polytechniciens que son existence suffisait pour amener beaucoup d’élèves à travailler à l’École, et parfois durement. Mais cette incitation a désormais disparu pour la grande majorité, et c’est par d’autres voies qu’il faut alors motiver les élèves. Les pages qui suivent montreront l’urgence qui s’attache à les mettre en oeuvre.

Certes, après d’un siècle et demi d’immobilisme presque total à l’exception des réformes au demeurant très partielles de Le V Verrier, l’École polytechnique a connu à partir de 1957 un certain nombre d’évolutions, tant dans sa gouvernance que dans le contenu et les modalités de l’enseignement dispensé. Mais celles-ci n’ont pas remis en cause ses fondements que sont jusqu’à présent l’encyclopédisme et la domination des mathématiques abstraites.

Pour porter un jugement sur la situation qui régnait lorsque j’élaborais mon second rapport sur l’École, l’un des meilleurs moyens était à coup sûr d’interroger les élèves, à la fois pour cerner leurs personnalités et leur aspirations, et pour connaître la manière dont ils percevaient l’École et son enseignement. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble qu’aucune enquête de cette nature n’avait jamais été conduite depuis la création de l’École en 1794, les élèves étant donc supposés adhérer volens nolens au cursus défini pour eux et pour la nation par les autorités de l’établissement, leur opinion et leur vécu ne nécessitant pas d’être connus.

S’agissant de la situation qui prévalait en 2010, et à défaut d’avoir trouvé des textes de la qualité de ceux qui ont été précédemment reproduits dans ce livre, cette lacune a été largement comblée par les résultats de deux enquêtes que j’ai fait mener auprès des élèves des promotions 2007 et 2008 alors présentes sur le site de l’École désormais située à Palaiseau, et par les commentaires libres des élèves eux-mêmes.

Lorsqu’on a des opinions opposées aux idées qui ont cours, le risque est en effet grand qu’elles soient tournées en dérision et que leur auteur soit considéré avec scepticisme. Pour tenter d’éviter qu’il en soit ainsi, l’expérience acquise notamment lorsque j’avais la responsabilité de la sécurité routière m’a toujours montré que la meilleure manière de procéder reposait sur le recours à des enquêtes ou des sondages d’opinion représentatifs, qui permettaient de mettre en évidence que les idées que l’on croit communément acquises ne correspondent pas à la réalité.

Conduites par le canal du réseau Polytechnique.org auquel sont connectés tous les élèves dès leur admission à l’École et qui fonctionne grâce au volontariat d’élèves et d’anciens élèves férus d’informatique, ces deux enquêtes furent menées indépendamment de l’administration de l’École, qui ne les aurait sans doute pas autorisées si elle avait été consultée. Elles ne constituent qu’une première étape de ce qui devrait être fait année après année sur une base systématique par tous les établissements d’enseignement, mais elles n’en sont pas moins d’une grande richesse.

La proportion des élèves qui ont répondu aux questionnaires s’est élevée à 40 %, taux qui pourrait être considéré comme quelque peu décevant. Mais, s’agissant d’une démarche qui n’avait aucun caractère officiel et contraignant, on peut penser qu’il est satisfaisant et suffisant pour que les résultats soient représentatifs des vues de l’ensemble des élèves.

Ces enquêtes n’ont fait que confirmer l’appréciation que j’avais retirée de l’École lors de mon passage en ses rangs un demi-siècle plus tôt et les échos que m’avaient procurés mes descendants depuis lors, mais ils ne manqueront sans doute pas d’étonner ceux qui n’ont pas eu les mêmes sources d’information.

Au-delà des résultats chiffrés qui figurent plus loin, ce sont les témoignages écrits qu’ont laissés les élèves de la promotion 2008 qui ouvrent le plus les yeux. Retranscrits à la fin de ce chapitre, ils constituent par leur sincérité et leur unanimité le plus bouleversant des appels à une réforme fondamentale de l’École, auquel personne ne devrait pouvoir rester indifférent. Il est frappant de voir à quel point les critiques des élèves de la promotion 2008 ne se distinguent en rien de celles de Surville (promotion 1808) retranscrites par Balzac.

Mais auparavant, plusieurs questions préalables se doivent toutefois d’être posées, sans lesquelles les pages qui suivent seraient incompréhensibles.

Qui sont ces 400 élèves qui, chaque année, réussissent le concours d’une extrême difficulté qui leur donne accès à l’École dont ils ont rêvé depuis des années, le plus souvent sans oser imaginer qu’ils pourraient un jour y accéder ? Quelles seront les carrières futures auxquelles il faut les préparer ? Quel est l’enseignement qui leur est aujourd’hui dispensé ?

Une ressource d’exception

Tous formés par le même moule des classes préparatoires scientifiques, selon les mêmes méthodes, et avec les mêmes programmes qui leur procurent la même tournure d’esprit, les élèves polytechniciens possèdent de nombreux points communs qui masquent que leurs aspirations sont en réalité très différentes.

Ils ont une aptitude certaine aux sciences : ils ont tous obtenu le baccalauréat scientifique S avec la mention bien, et plus souvent encore très bien, si ce n’est avec les félicitations du jury, c’est-à-dire avec plus de 18 de moyenne. Mais attention ! Être doué pour une discipline est une chose, en avoir la vocation en est une autre, et il ne faut pas confondre les deux.

Leur capacité de travail est en outre considérable. À quelques exceptions près, on ne réussit pas un concours d’entrée dans l’une des grandes écoles scientifiques de premier rang de notre pays sans avoir beaucoup travaillé. Les enquêtes menées par l’Observatoire de la vie étudiante montrent qu’un élève des classes préparatoires aux grandes écoles consacre en moyenne à ses études 56 heures par semaine (32 heures de cours, plus 16 de travail personnel en semaine et 8 en week-end), contre 36 pour un étudiant en université. Encore s’agit-il de moyennes largement dépassées dans les meilleurs « prépas ». Et il y a plus de semaines de travail au cours d’une année de classes préparatoires que dans les universités, de sorte que la quantité de travail fournie est deux fois plus importante au total, et avec une intensité inégalée !

Pourtant, 93 % des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) se déclarent satisfaits du contenu de leurs études, et 94 % du suivi et de l’encadrement (Note d’information DEPP 10-06 du MESR).

Pourtant, 93 % des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) se déclarent satisfaits du contenu de leurs études, et 94 % du suivi et de l’encadrement (Note d’information DEPP 10-06 du MESR).

Si l’on ajoute que les classes préparatoires dont est issue la majorité des élèves qui accèdent à Polytechnique bénéficient d’enseignants remarquables et exceptionnellement motivés, et qu’il y règne le plus souvent une atmosphère d’ardente et positive émulation au sein des élèves, il ne faut pas s’étonner que ceux qui réussissent les concours d’entrée à Polytechnique ou à une autre des écoles françaises d’ingénieurs aient un niveau de connaissances scientifiques sans équivalent à l’étranger au même âge. Lorsqu’ils se rendent plus tard dans les grandes universités étrangères, ils suscitent presque toujours l’admiration par leur maîtrise des mathématiques, comme le prouvent de multiples témoignages, et ceci même lorsqu’ils proviennent d’école d’ingénieurs peu connues que nous aurions tendance à considérer en France comme modestes.

Bien entendu, la réussite au concours d’entrée à l’École polytechnique comporte une part de hasard, même si celle-ci est plus restreinte qu’ailleurs, puisque les épreuves portent essentiellement sur des matières scientifiques où la marge d’appréciation du correcteur est réduite. Mais le fait que les épreuves écrites ou orales concernent tel ou tel point du programme sur lequel on s’est plus ou moins penché peut faire toute la différence entre l’échec et le succès. Certes, il existe une minorité de candidats dont il est possible d’affirmer à l’avance qu’ils ont toute chance d’être reçus à Polytechnique, mais ce n’est pas le cas pour la plus grande part de ceux qui accèdent.

Fort heureusement, l’existence de trois concours distincts d’accès aux grandes écoles d’ingénieurs de premier rang de notre pays permet de garantir ou presque à ceux qui ont acquis les connaissances voulues qu’ils accéderont à l’une d’entre elles (concours Centrale/Supelec ; concours Polytechnique/Normale Sup ; concours Mines/Ponts/Telecom). Les responsables des ressources humaines des entreprises qui recrutent des jeunes diplômés issus de ces différents concours ne s’y trompent pas, et les placent le plus souvent à juste titre sur un pied d’égalité.

De plus, il existe aujourd’hui une gamme considérable de plus de deux cents écoles d’ingénieurs de différents niveaux, qui permet à tous ceux qui le souhaitent de trouver un établissement qui leur convienne, avec un titre reconnu par l’État, garantie de débouchés sur le marché du travail et de promotion sociale.

La capacité de travail n’est pas la seule caractéristique commune des jeunes polytechniciens et plus généralement des jeunes qui accèdent aux écoles d’ingénieurs. Dans leur quasi-totalité, ils sont plus préoccupés par l’intérêt général que par leur propre intérêt. Il faut voir là l’une des conséquences de l’étude de matières scientifiques abstraites. Le but à atteindre n’est pas personnel. Il est de résoudre un problème sans qu’il en résulte d’autre récompense que celle que l’on éprouve à avoir obtenu le but recherché, c’est-à-dire trouver la solution. C’est ce que notait déjà Detoeuf lorsqu’il écrivait : « La franc-maçonnerie polytechnicienne réside dans une tournure d’esprit, dans une tournure désintéressée de la pensée, dans le goût de la vérité poursuivie pour elle-même… » Mais ce désintéressement, qui a pour corollaire une grande bonne volonté, ne va pas sans une certaine naïveté, qui est souvent un handicap dans la vie du fait d’une modestie des ambitions qui se situe aux antipodes d’autres formations.

Les candidats reçus au concours d’entrée ont enfin une dernière caractéristique : la plupart sont très flexibles dans leurs souhaits de carrière. Lorsqu’ils entrent à l’École, très peu sont ceux qui déclarent savoir ce qu’ils voudront faire en 4e année, quand ils auront à choisir parmi plus d’une centaine de programmes très différents. Ce choix du parcours de dernière année s’effectue le plus souvent très tard, voire en dernière minute. Au milieu même de la 3e année, plus du quart ne se sont toujours pas déterminés sur leur choix pour la 4e année ! À l’entrée, les deux tiers d’entre eux n’ont d’ailleurs même pas choisi entre une carrière privée et une carrière publique, et sont ouverts aux deux possibilités ! C’est là à la fois un avantage et une responsabilité majeure pour l’École. Pour l’essentiel, les jeunes qui y accèdent ne savent pas ce qu’ils voudront faire plus tard au cours de leur carrière. L’une des missions essentielles de l’École doit être de les aider à trouver leur vocation, voire à orienter certaines d’entre elles en fonction des besoins du pays.

Comme le constatait à nouveau Detoeuf à son époque : « Nous ne nous sentons faits pour nulle oeuvre définie. C’est notre rang de sortie qui fixe notre vocation. Il n’y a pas de but polytechnicien ». À la différence près que le rang de sortie ne compte plus aujourd’hui pour la grande majorité des élèves puisqu’ils ne rentrent plus dans le secteur public.

Extrait de "La poule aux oeufs d'or, la renaissance de Polytechnique", Christian Gérondeau (Editions du Toucan), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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