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Dans la peau d'une djihadiste : des méthodes recrutements dignes du meilleur des commerciaux
©REUTERS/Stringer

Bonnes feuilles

Dans la peau d'une djihadiste : des méthodes recrutements dignes du meilleur des commerciaux

Pendant un mois, la journaliste Anna Erelle se glisse ainsi dans la peau de Mélanie, et consacre ses journées à vérifier les confidences que son « prétendant » – proche d'Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l'EI – livre le soir derrière un écran d'ordinateur à sa « future épouse ». Extrait de "Dans la peau d'une djihadiste", publié chez Robert Laffont, 2014 (2/2).

Auteur  Anonyme

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« Sympathy for the Devil » des Stones se fracasse sur les murs de mon salon et résonne comme une prémonition. J’allume mon ordinateur et découvre les nouveaux messages de Bilel. À peine le temps de les lire qu’il est connecté et s’adresse immédiatement à ma marionnette numérique. Ses premiers posts peinent à dissimuler une insistance grossière. Toutes les trois lignes, le mercenaire invite Mélanie à quitter Facebook et à bifurquer vers Skype, un chat qui allie les charmes du son et de la vidéo. Est-ce la prudence qui guide son obsession ? Veut-il s’assurer de mon identité ? Ou désire-t-il vérifier de visu si le nouveau poisson qui nage tout droit dans ses filets est à son goût ? Je fais la gourde. Mélanie répond simplement :

« Pourquoi veux-tu aller sur Skype ? »

« Les conversations sont plus sûres sur Skype ma soeur, si tu vois ce que je veux dire... »

Non, je ne vois pas. Il termine sa phrase par un smiley. Un petit bonhomme jaune tout rond qui m’adresse un clin d’oeil. C’est absurde. Il est absurde. Sur son profil, il jure « être dévoué à l’État islamique ». Alors, je poursuis sur le même thème :

« Tu travailles pour l’EI, tu occupes quel poste ? En France, on dit que ce n’est pas la brigade la plus forte... »

Sous les traits de Mélanie, je ne peux m’empêcher de lui envoyer indirectement une pique. J’ajoute, moi aussi, un petit smiley. Cette fois, le petit bonhomme rond a les joues rouges de honte. Bilel s’empresse de me répondre avec vanité. Il se veut ferme et convaincant : Daesh incarne le summum de la puissance, non seulement en Syrie, mais aussi dans le reste du monde. Les fantassins accourent de tous les coins du globe pour intégrer ses bataillons. Mais pas seulement, si l’on en croit mon interlocuteur, aussi charmant que pédagogue :

« Il y a trois types de combattants : Ceux qui sont sur le front. Ceux qui deviennent kamikazes et ceux qui reviendront en France pour punir les infidèles. »

« Punir ? Comment ? »

« T u sais bien... Comme Mohammed... »

Bilel fait référence à Mohammed Merah, le tueur fou de Toulouse. Mais Mélanie ne comprend pas.

« C’est qui Mohammed ? Et comment il punit les gens ? »

« Tu habites Toulouse, non ? Le tueur au scooter, ça ne te dit rien ?... Il y a une règle majeure : terroriser les ennemis d’Allah. »

« Mais Merah a tué des enfants... Un enfant, c’est l’innocence même, la pureté ; il ne peut être l’ennemi de quiconque... »

« Comme tu es naïve, Mélanie... Tu aimes les enfants ? Un jour, tu en auras, inch’Allah. Ici, tu sais, beaucoup d’orphelins attendent une maman. Les soeurs de Daesh s’occupent d’eux tous les jours, elles sont formidables. Tu t’entendrais bien avec elles, vous vous ressemblez beaucoup. »

Bilel botte en touche. Sa méthode : chercher à endormir une Mélanie qu’il ne connaît absolument pas, en la berçant de douces mélodies. Peu importe le sujet, au fond, puisqu’il l’emmène là où il le désire. Comme Mélanie laisse transparaître une certaine affection pour les enfants, Bilel lui souffle l’idée qu’elle pourrait devenir une mère de substitution. Elle a déjà oublié la discussion sur Mohammed Merah. Elle esquisse un sourire en s’imaginant se dévouer pour plus triste qu’elle. Comme si le malheur des autres pouvait l’aider à chasser le sien. Depuis quelque temps, elle a perdu pied dans le monde gris foncé qui l’entoure. Quoi qu’elle entreprenne, elle éprouve une impression de déjà-vu, de temps perdu. De gâchis, en somme. Le véritable bonheur demeure un sentiment éphémère et rare, dont elle se remémore à peine la force qu’il procure. Mélanie est perdue et lassée de cette vie terne où elle n’entrevoit aucun avenir. Je lui vois une personnalité évoluant entre l’« ado paumée » et un passé difficile qui lui a laissé trop de cicatrices. Elle se cherche un but.

Et si Bilel et ses beaux discours incarnaient cette petite lueur d’espoir qui redonne foi en la vie ? L’assassin cherche à cerner ses motivations concernant le djihad. On dirait un commercial qui, avant de démarrer sa démonstration, s’assure de bien comprendre les failles et les attentes de sa proie. Pour lui, Mélanie ne représente qu’un profil type. Une fois qu’il l’aura classée dans une catégorie, il lui suffira de débiter de sa voix grave sur un ton convaincant la réponse appropriée. Bilel est un mauvais génie. Et un expert en vente, qui s’est bien gardé de lui demander si elle compte faire son djihad, mais ce qu’elle veut y trouver en l’accomplissant. La nuance est loin d’être neutre. Bilel ne connaît encore presque rien de Mélanie. Ni son âge, ni la couleur de ses yeux, ni sa situation familiale. Ça ne semble pas le déranger. Comme si une seule donnée essentielle suffisait à la rendre intéressante à ses yeux : le fait qu’elle soit convertie.

Et Bilel en est persuadé : la foi de Mélanie est suffisamment forte pour la pousser à le rejoindre dans le pays le plus dangereux au monde. Il ne s’inquiète de rien d’autre que de connaître son avis sur les djihadistes. J’ai l’impression d’être sondée par la Sofres et nourris la réponse de Mélanie des sons de cloches unanimes entendus lors de divers reportages dans des banlieues dites à risques.

« On m’a raconté ce qu’Israël faisait aux enfants de Palestine. J’ai vu des dizaines de vidéos horribles montrant des bébés morts. J’ai commencé à suivre sur Facebook certains de tes frères partis faire le djihad, là-bas, puis en Syrie. Certains moudjahidines font le bien et d’autres le mal, alors je ne sais pas quoi en penser... »

« Ne pense que du bien ! Je suis moi-même un grand moudjahidin, ça fait longtemps que je donne dans la religion, et je te le dis : je peux être très, très doux avec les gens que j’aime, et très, très dur avec les mécréants. J’espère pour toi que tu n’en es pas une... »

« Comment je pourrais l’être, je suis convertie... »

« C’est bien, mais ça ne suffit pas... Se contenter de faire ses cinq prières par jour et d’honorer le ramadan ne suffit pas. Être un bon musulman, comme le veut le Prophète, c’est venir au Sham1 et servir la cause de Dieu. »

« Mauvaise réponse... J’en déduis que tu es capitaliste ? »

Extrait de "Dans la peau d'une djihadiste", publié chez Robert Laffont, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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