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Crise de l'Euro : "Aussi historique que la chute de l'URSS"
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Sommet de l'Eurogroupe

Crise de l'Euro : "Aussi historique que la chute de l'URSS"

Réunion des chefs d'État et de gouvernement à Bruxelles ce jeudi. Au cœur des discussions : la Grèce. L’Europe aurait-elle trop tardé à prendre conscience de l’ampleur de la crise ? C'est l'avis de l'historien et journaliste Alexandre Adler.

Alexandre Adler

Alexandre Adler

Alexandre Adler est historien et journaliste, spécialiste des relations internationales.

Il est l'auteur de Le monde est un enfant qui joue (Pluriel, 2011).

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Atlantico : L'eurogroupe se réunit ce jeudi pour tenter de sauver la Grèce. La crise de l'euro que nous connaissons aujourd'hui constitue-t-elle un événement historique ?

Alexandre Adler : Il s'agit en effet d'un événement sans précédent, comparable à la révolution arabe, ou à l'effondrement du système soviétique en 1989. D'une certaine manière, la chute de l'URSS était plus prévisible, même si personne ne savait que la crise systémique serait totale. J'avais moi-même annoncé la chute de Honecker [dirigeant de la RDA, ndlr] un an avant, et la plupart des analystes savait que le gorbatchevisme ne pourrait être arrêté à mi-pente, et que les transformations entreprises en Russie atteindraient forcément les États satellites.

La crise grecque a quant à elle donné depuis longtemps le signe de vouloir s'étendre, mais la confiance qu'on plaçait dans les institutions européennes et dans la convergence des économiques était telle que nous vivions avec la théorie du pare-feu : la crise pouvait atteindre de petites économies périphériques comme l'Irlande ou la Grèce, mais pas les grandes économies comme l'Espagne et l'Italie – c'est d'ailleurs l'un des derniers mots que DSK a prononcés devant l'assemblée du FMI, au mois de mars.

Aujourd'hui, force est de constater que le pare-feu ne nous protège pas, car toute la zone euro est affectée par les tensions sur les taux de refinancements italiens et espagnols. Seules des décisions politiques de grande ampleur pourraient désormais renverser la tendance. Gorbatchev a été incapable de les prendre en son temps, ce qui l'a conduit à agir dans la précipitation alors qu'il était déjà trop tard. En revanche, Nicolas Sarkozy, qui s'apprête à briguer un second mandat, et Angela Merkel, qui est en train de perdre sa base, auraient tout intérêt a faire preuve d’une telle volonté politique.

Comment expliquer qu’un événement d’une telle portée historique soit finalement assez peu présent dans le discours des futurs candidats à l'élection présidentielle ?

L'élection présidentielle dépend complètement de ce qui se passe jeudi : on comprend donc l'embarras d'un certain nombre de candidats.

Par exemple, Martine Aubry, qui veut toujours officiellement revenir à la retraite à 60 ans et créer des emplois-jeunes, par l'accroissement des déficits publics ou l'augmentation des impôts, qui devrait plutôt servir à réduire la dette, ne peut qu'être extrêmement embarrassée par ce qui va se passer lors de cette réunion, quelle qu'en soit l'issue - et c'est paradoxal pour la fille de Jacques Delors...

François Hollande, qui essaie d'habitude de se distinguer de sa concurrente pour la primaire, retient lui aussi son souffle, car il a peur de perdre toute une frange de l'électorat socialiste en réclamant une politique d'austérité, qui va pourtant certainement être la concession essentielle demandée par les Allemands pour une nouvelle phase d'aide à la Grèce.

Nicolas Sarkozy est peut-être dans une position plus facile, car en tant que Président, si jamais la situation s'arrange, il pourra se prévaloir d'un début de solution, comme il l'avait fait au plus fort de la crise financière, en 2008. Toutefois, les mesures annoncées en période pré-électorale seront de toute façon difficiles à faire passer, et Marine Le Pen le talonne avec une démagogie populiste insistante qui l'obligera à ouvrir les hostilités de manière beaucoup plus décisive contre le Front National.

Aucun des grands candidats à la Présidentielle n'est donc très à l'aise devant la gravité d'une situation, qui va les obliger à sortir du bois et abattre leurs cartes alors qu'ils auraient préféré s'en passer.

Pourquoi l'opinion publique française est-elle incapable de se mobiliser, et de pousser les hommes politiques à réagir ?

Tout simplement à cause de l'analphabétisme économique profond des opinions publiques française et européennes : jusqu'à il y a peu, l'économie n'était pas un problème politique, car elle fonctionnait d'elle-même. Il existait un consensus assez mou pour dire que l'euro était une monnaie forte qui constituait une espèce de garantie pour l'ensemble des pays européens, guidés par la locomotive allemande vers des horizons meilleurs.

Les Grecs, par exemple, qui ont vu leurs revenus salariaux augmenter de 100% en 10 ans, sans consacrer aucun investissement dans les infrastructures et le système de santé, vivaient dans un nuage de coton, mais ils n'étaient pas les seuls.

Les gens ne comprennent donc rien au niveau de la dette, aux agences de notation – ces thermomètres de la dette que, d'Angela Merkel à Jean-Luc Mélenchon, on souhaite unanimement casser – ou à la nécessité de mettre en place une politique de convergence économique pour soutenir l'union monétaire, comme l'avait préconisé l'économiste canadien Robert Mundell, Prix Nobel d'économie l'année-même de la mise en œuvre de l'euro : lorsque les courbes de productivité de pays comme la Grèce ou le Portugal vont dans le sens inverse de celle de l'Allemagne, la crise est inévitable, mais les gens ne s'en rendaient pas compte !

Les pays du Sud de l'Europe, France comprise, estiment que tout ceci est le résultat de la crise financière de 2008, et ne changent donc rien à leur attitude de consommation et de production, mais cette réponse est clairement insuffisante !

Quant aux Allemands, ils estiment avoir fait assez de sacrifices, notamment en Allemagne de l'Est : après avoir payé le prix de l'unification, l'Allemagne est prête à repartir de l'avant, et voilà qu'on lui demande de mettre de l'argent pour les Grecs ! L'électorat allemand n'arrive pas à comprendre que le cigale triomphe de la fourmi et, n'ayant pas de canaux de diffusion comme le Front National ou les Vrais Finlandais, qui sont aussi des structures de défaisance pour les 20% d'électeurs irréductibles, il intimide en permanence les trois grands partis (CDU, FDP, PSD) : ceux-ci veulent sauver l'euro et sont donc dans une situation très délicate.

Comment se fait-il que les responsables des institutions européennes n'aient pas tiré la sonnette d'alarme plus tôt ?

Nous avons une confiance excessive dans la solidité des institutions européennes, exactement comme les Américains avec leurs institutions financières en 2008. C'est le même type de fétichisme qui est ici à l’œuvre : les institutions européennes, quand elles étaient dirigées par des hommes politiques de premier plan dans les années 1970 et 1980, étaient capables de prendre des décisions extrêmement efficaces. Aujourd'hui, on trouve encore avec Jean-Claude Trichet et Mario Draghi, des hommes de cette trempe, mais ils sont peu nombreux.

Évidemment, l'élargissement a transformé la Commission européenne en une basse-cour de gens qui ont des compétences très faibles, et personne n'a entre les mains les leviers de décision, en dehors des gouvernements nationaux, qui sont pour leur part soumis à des opinions publiques très capricieuses. Dans ces conditions, la crise structurelle du système de décision politique européen est atteinte, exactement comme pour le système de crédit américain en 2008.

Pensez-vous qu'une catastrophe comme la faillite de la Grèce soit nécessaire pour déclencher une prise de conscience des opinions publiques et les décisions politiques qui s'imposent ?

Ma profonde conviction est que l'on doit éviter les catastrophes : les médecins qui viennent à l'hôpital faire des mines devant une famille éplorée en disant "le pronostic est très sévère" sont de mauvais médecins. On n'est pas si forts que ça pour prévoir les choses.

Bien entendu, la catastrophe peut être évitée, mais cela requiert une capacité collective et résolue des chefs d'Etats européens à prendre leurs responsabilités – et non des institutions, qui sont toutes en capilotade à cause de l'élargissement. D'ailleurs, nous en avons un indice : avant la réunion de l'eurogroupe de jeudi, il y a eu le face-à-face Sarkozy-Merkel. Ce sont eux, et seulement eux deux, qui devront trouver un deal et le présenter aux autres responsables de l'eurogroupe demain.

Contrairement à ce qu'espèrent les technocrates de Bercy, on ne pourra pas gagner deux mois à chaque fois avec des petites décisions, pour tirer tant bien que mal les choses jusqu'à la présidentielle de 2012 sans trop de vagues. De tels délais ne nous sont pas impartis : il faut gagner au moins le mois et demi où les marchés seront rassurés pour construire à marche forcée une gouvernance européenne très différente de celle qu'on a connue.

C'est possible, mais la catastrophe est également possible : il y a seulement quelques semaines, un ami me disait que tout allait bien, qu'il n'y aurait aucun problème avec la dette grecque et que tout s'arrangerait, de la même manière que le Quai d'Orsay se persuadait que la RDA resterait toujours entre les mains des soviétiques, à la veille de la chute du Mur de Berlin. Ce genre d'idée est une boussole qui donne le Sud, mais elle est très intéressante, car beaucoup de gens la partageait : ce n'est que depuis quelques jours qu'elle commence à être battue en brèche.

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