L’Union européenne a toujours avancé en frôlant la mort | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
L’Union européenne a toujours avancé en frôlant la mort
©

Vertiges de la crise

L’Union européenne a toujours avancé en frôlant la mort

Tandis que le couple franco-allemand se déchire pour s'accorder sur le plan de sauvetage de l'Euro qui devrait être décidé mercredi, la crise que connait l'Union semble insurmontable. Mais l'histoire nous enseigne que la construction européenne a surmonté bien des difficultés.

Sylvain Kahn

Sylvain Kahn

Sylvain Kahn est historien et géographe, professeur à Sciences Po. Il a publié  Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945 (PUF, 2018) et a co-écrit Le pays des Européens avec Jacques Lévy (Odile Jacob, 2019).

Voir la bio »

Atlantico : La crise que connait aujourd’hui l’Union Européenne est-elle d’une nature différente de celles déjà traversées par le mouvement de construction européen ?

Sylvain Kahn : C’est a posteriori qu’on peut relativiser une crise. Lors de crises précédentes, l’inquiétude était déjà grande. Sur le moment, l’un des exercices favoris, sincère ou forcé, des relais d’opinions (spécialement en France), c’est d’expliquer que la crise est la plus grave... Ce n’est pas la première fois que l’on tient ce discours. Dans le domaine économico-financier, à la fin de l’année 1969 et en 1970, il y eut un premier plan d’union économique et monétaire qui devait déboucher sur une quasi monnaie unique, comme le disait Pierre Werner, premier ministre luxembourgeois chargé du projet par ses pairs. Ce plan devait aboutir en 1980. Mais la monnaie unique n’est finalement apparue qu’en 1999 ! Il y eut, au début des années 1970, la très grave crise monétaire et financière internationale, qui fit voler en éclats ce projet d’union appelé « plan Werner ».

Rappelons nous : le 15 aout 1971, le président Nixon a décrété unilatéralement la fin de l’indexation du dollar sur l’or, mettant brutalement fin au système de change fixe mis en place à Bretton Woods en 1944 : c’était une crise massive, pas de même nature que celle d’aujourd’hui, mais considérée alors comme très grave.

Face à celle-ci, on a connu, de 1971 à 1977, des désunions franco-allemandes, alors que Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt étaient ministres des Finances de leurs gouvernements respectifs. C’est seulement en 1978 que les gouvernements des neuf, sous impulsion franco-allemande, ont institué le système monétaire européen, qui s’est mis en place en moins d’un an. Mais auparavant, il y a donc eu six années qui ne sont pas sans rappeler les difficultés franco-allemandes actuelles. Aujourd’hui, lorsque l’on raconte cet épisode, on ne se rappelle pas ces divergences, de ces tiraillements et de ces frottements ; on mythifie le couple VGE/Schmidt et sa décision de sortir l’Europe de la crise en créant le système monétaire européen, le Conseil européen et l’élection du Parlement européen au suffrage universel.

Les difficultés à s'entendre aujourd'hui au sein du couple franco-allemand font-elles donc partie du décor de la construction européenne ?

Totalement. Souvenons-nous qu’en février 2010, lorsque la Grèce est entrée dans la crise de sa dette souveraine, il y eut une Une du Monde  évoquant une crise ou un divorce du couple franco-allemand. Or, le 9 mai 2010, trois mois seulement plus tard, il y eut, à la suite d’un accord entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, l’adoption de ce plan de sauvetage, qui déboucha rapidement sur la mise en place du fameux FESF, sorte de fonds monétaire européen. Cet épisode montre simplement qu’y compris dans l’histoire récente et actuelle, il est inexact de dire que les Européens sont lents et ne font rien.

Ils ajustent en permanence leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs.  En outre, si l’on poursuit cette tentative d’analyse historienne (toujours périlleuse quand il s’agit du temps immédiat !), en juillet dernier une autre décision importante a été prise (second plan de sauvetage de la Grèce et pérennisation du FESF). Dans l’intervalle, la Banque centrale européenne est intervenue sur les marchés pour racheter des titres grecs. En clair, l’UE est entrée à vitesse grand V dans le fédéralisme budgétaire, à rebours de toute les positions prises depuis le traité de Maastricht entré en vigueur en 1993. Mais là aussi l’Europe a été critiquée pour la lenteur du processus de ratification des décisions du 21 juillet 2011… Celui-ci s’est achevé en Slovaquie la semaine dernière. Trois mois, est ce si long en démocratie ?

Il faut savoir ce que l’on veut, et si l’on considère que l’UE est une association d’Etats démocratiques, qui cherche à mettre en œuvre, à un niveau supranational, un processus de décision démocratique, il est logique d’attendre la ratification par chaque Parlement. La démocratie européenne, telle qu’on la souhaite, est à ce prix.

Les Européens ont choisi de mutualiser des parts de souveraineté dans un cadre démocratique. L’intégration européenne est un processus post-nationaliste d’Etats et de sociétés démocratiques. Ce n’est pas la République populaire de Chine. Il convient donc d’apprécier ce qu’on a à sa juste valeur et de garder un minimum de recul et de sang froid.

Finalement, la crise est-elle une sorte de « moteur à explosion » de la construction européenne, une force dynamique ?

Oui, en effet, la construction européenne fonctionne souvent par sauts, réactions à des situations de crise. Cela n’est pas faux, mais c’est incomplet : entre les crises, la construction continue, l’UE fonctionne, des décisions sont prises, des plans sont élaborés… Toutes les décisions et les lancements de nouvelles politiques publiques ne sont pas votées en situation de crise, comme le prouve l’Acte unique européen de 1986.

L’UE donne plutôt l’impression globale de s’accélérer face à des difficultés grandissantes, ou bien de s’approfondir même quand il n’y en a pas. Il y a un facteur commun aux diverses étapes d’avancée. Sur la durée,  l’intégration européenne est une modalité inédite de faire de la politique : lorsque l’indépendance et les intérêts nationaux des européens sont menacés, la façon la moins pire de résoudre cette menace, ou au contraire de valoriser ces intérêts nationaux, est de les mutualiser avec ceux de nos partenaires et voisins. C’est une rupture dans l’histoire des Européens. C’est même une révolution, sur une échelle historique longue.

Depuis deux générations, nous infléchissons le cours et l’héritage de cinq siècles de construction des souverainetés stato-nationales et de 150 années de compétition nationaliste. Cette dernière s’est achevée dans les cendres de 1945. L’invention de la supra nationalité est la traduction, l’instrument de la mise en œuvre de cette révolution et de changement de paradigme politique. Les Européens l’ont décidé librement depuis 1950 et 1957. La monnaie unique (depuis 1999) et le fédéralisme budgétaire en cours d’élaboration depuis mai 2010 signalent la fécondité et l’actualité de cette préférence collective des Européens. Mais il n’y a pas de raison pour que ce nouveau paradigme du vivre ensemble résolve comme par magie tous les problèmes de nos sociétés. 

Dans ce cadre, comment percevez-vous le plan de sauvetage de l'Euro qui devrait être décidé ce mercredi ?

L’évènement actuel, me semble-t-il, est révélateur de plusieurs signaux, notamment la centralité du couple franco-allemand. Cela arrange tout le monde que ce couple prenne une décision à laquelle on peut se rallier. Le fait que certains pays râlent, et d’autres attendent, montre bien ce double rôle du couple franco-allemand. On est dans le « roman national communautaire » : tout le monde a besoin de se raconter l’histoire ainsi pour prendre des décisions, comme en atteste l’exemple éloquent du vote du Parlement slovaque, qui signifie « on a notre mot à dire, mais si les Français et les Allemands font comme cela, ne restons pas tous seuls et suivons leur décision ».

D’autre part, et ce n’est pas nouveau non plus, les Français et Allemands défendent chacun leurs intérêts propres. Ils tirent dans le même sens mais ont des visions différentes pour la résolution de la crise. Ce n’est pas du nationalisme : la construction européenne est post-nationaliste. C’est de la politique démocratique. Nicolas Sarkozy est quasiment en campagne, il a une majorité parlementaire, une opposition, des clientèles électorales, tout comme Angela Merkel. Ils doivent donc faire de la politique, dans cet univers démocratique auquel l’écrasante majorité des européens est dorénavant et actuellement attachée – ce n’était pas le cas dans les années 1920, 1930 et dans la première moitié des années 1940… Gardons cela à l’esprit pour comprendre et s’approprier la « lenteur » des négociations pour aboutir aux compromis actuels.

En réalité, ce qui apparaît comme la « crise » politique européenne du moment n’est pas inédite ; elle n’est ni plus, ni moins grave que d’autres qui l’ont précédée (1965, 1971-77, 1980-84, 2005). En revanche la crise économique et financière - le fond du problème- lui, est plus inquiétant. Nous devons résoudre un héritage de 30 ou 40 ans d’endettement public, dans le cadre du maintien, dans des conditions difficiles, de l’Etat-providence dans tous les pays européens, alors qu’il y a une préférence collective depuis les années 1980 pour la baisse des impôts et l’acceptation d’une dose certaine d’inégalité.

J’ai plutôt tendance à penser que, depuis mai 2010, les Européens décident collectivement, avancent, et accélèrent la construction européenne ;  comme d’habitude, ils le font dans le tapage et la dispute (c’est la démocratie !), ils mettent du temps. Comme le temps joue sûrement contre nous, les Européens, et que cette crise des dettes souveraines est particulièrement difficile à résoudre, nous sommes particulièrement inquiets. Mais ces difficultés signalent moins une défaillance du paradigme « construction européenne » qu’un affaiblissement des Européens dans l’histoire mondiale et qu’une remise en cause de nos préférences collectives depuis 1945.  La construction européenne fut lancée au nom de la paix et de la prospérité, en même temps que l’Etat providence et l’intégration démocratique. La montée des exclusions et de la pauvreté, le creusement des inégalités, à des degrés divers, dans la plupart des pays européens, depuis vingt ans, sape le moral collectif des Européens.

Je suis enclin à penser que l’intégration européenne demeure le moins mauvais cadre possible pour faire face à nos difficultés profondes, élaborer les politiques publiques adéquates et faire croitre et embellir les acquis de soixante années post-nationalistes, pacifiées et créatrices à de nombreux égards. Mais les périodes de mutation ne sont jamais gagnées d’avance : nous ne saurons que dans dix ou trente ans si les choix de société et de politiques publiques  qui sont en train d’être fait sont pertinents et quels effets ils produisent.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !