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©PATRICK HERTZOG / AFP

Bilan 2019

Crise de la démocratie ? Non ! Crise de l’élite politique

A l'occasion de la fin d'année, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan pour 2019. Yves Michaud évoque le sujet de la crise de la démocratie et de la crise de l'élite politique.

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

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Depuis une dizaine d’années, face à la montée des diverses sortes de populisme – il y en a de droite, de gauche et même du centre… - , après des résultats électoraux qui surprennent les pronostics (référendum de 2005, Brexit) et, plus récemment, face au dégagisme généralisé, beaucoup de politiciens et spécialistes de la politique entonnent le grand air de « la crise de la démocratie » : crise de la représentation et des systèmes électoraux, crise des partis et des corps intermédiaires, crise des syndicats, crise des modes d’affrontement et de l’agonistique et finalement crise de l’esprit démocratique. 

Derrière ces « diagnostics », il y a deux sous-entendus.

Le premier est que le « peuple » n’est plus capable de se diriger : il est cette masse confuse et versatile, qui ne sait pas ce qu’elle veut ou plutôt veut sans cesse des choses contradictoires. C’est le thème que j’appellerai « peuple pas à la hauteur ». Il le fut, il ne l’est plus.

Le second est que l’idéal démocratique lui-même est périmé : les citoyens ne veulent plus être citoyens, ne sont plus capables d’opiner sur des décisions trop compliquées pour eux, ce qui ne les empêche pas de protester contre tout et n’importe quoi. C’est le thème « la démocratie a fait son temps ». Elle fut un progrès, elle est devenue un boulet.

La conviction de la réalité de cette crise est d’autant plus forte que les remèdes classiques ne semblent plus marcher : les scrutins à la proportionnelle ne donnenent pas de meilleurs résultats que les scrutins majoritaires et vice versa ; les corps intermédiaires organisés et les partis « installés » sont débordés par des groupements qui promettent la résurrection puis disparaissent (Nuit debout, Place publique). Quant aux partis émergents qui prétendent renouveler la vie politique, ils sont rapidement atteints des mêmes maux que les partis en déclin (Ciudadanos, Cinque Stelle, Podemos, Syriza, LREM, LFI, etc.).

Deux choses doivent conduire à réorienter la réflexion.

D’abord, lorsqu’on se trompe à répétition dans la solution d’un problème, c’est probablement que l’on n’a posé ni le bon problème ni utilisé la bonne méthode. 

Ensuite ces « défauts » ou même ces « vices » de la démocratie n’ont rien de nouveau.  Il suffit de lire Platon ou Aristote. Le peuple n’est ni meilleur ni pire : il est comme il est - et comme vous et moi. De bonnes institutions peuvent le protéger contre lui-même et de mauvaises accentuer ses défauts, mais il faut aussi se poser la question des « bergers » du troupeau, des « magistrats » en charge de la Res Publica ou du Bien commun, de ceux qui sont investis du pouvoir politique.

L’essentiel de nos difficultés présentes me semble tenir à la médiocrité de l’élite politique. 

C’est le problème qu’on pose sous les termes de démagogie et de démagogues, mais, plus en profondeur, celui d’ une élite oligarchique dans un système clos.

La démagogie a toujours été une dérive possiblede la démocratie, mais les conditions actuelles de la communication rendent cette possibilité encore plus redoutable. Sauf qu’en même temps, elles la fragilisent. 

Sarkozy a beaucoup donné dans la démagogie, mais il a suffi d’un « casse-toi pauvre con » saisi en off pour que tout s’écroule. 

Hollande faisait de sa bonhommie normale son argument principal mais une scène de ménage à la Feydeau après un cocufiage scooterisé a fait prévaloir les « petites blagues » sur la proximité. 

Macron semble expert en démagogie mais ses formules arrogantes à l’emporte-pièce minent tout son effort démagogique. Le clou est atteint quand il croit « populaire » de renoncer par anticipation à une retraite à ce jour hypothétique. 

La démagogie aujourd’hui se détruit aussi vite qu’elle apparaît – sauf quand on a affaire à des hypocrites sages mais qui du coup manquent de relief et de visibilité (Delevoye, Borloo, Ferrand, Bayrou, Rugy, etc.).

Le pire vient surtout de la médiocre formation de notre « classe politique ».

Formation doit s’entendre aux deux sens du mot. 

Cette caste est constituée, pour partie, de chevaux de retour type Delevoye, Ferrand, Baroin, Bayrou, Jacob, Larcher, Le Pen ou Mélenchon qui barbotent dans le marigot depuis des décennies, pour partie de techno-politiques, vieux ou jeunes, qui ont habilement alterné travail occasionnel dans les Grands corps de l’État et fonctions gouvernementales et/ou mandats électoraux. Hollande et sa fameuse promotion Voltaire de l’ENA en est la caricature, mais on trouve la même chose dans toutes les cases de l’échiquier politique depuis, disons, 1981 pour ne pas remonter au déluge. 

Cette caste est fermée, sans renouvellement, incestueuse – et du coup coupée aussi bien de la réalité sociale que de la réalité économique. Ce qui a des conséquences désastreuses, soit dit en passant, sur la gestion des grandes entreprises publiques et para-publiques (SNCF, RATP, ADP, Air France, Caisse des dépôts, EDF, Suez, etc., etc.).

Et, second aspect, sa formation intellectuelle, théorique aussi bien qu’empirique, est navrante : ils n’ont rien appris – ni dans leur école-reine, l’ENA, ni sur le terrain, occupés qu’ils sont à cumuler les mandats politiques et à survivre dans le marigot politique.

On a pu constater à quel point ces gens ne savent rien à l’occasion du récent « Grand Débat » qui a suivi la crise des Gilets jaunes. Il est apparu crûment que Macron avait été élu Président de la République sans rien connaître des réalités françaises : il avait tellement d’autres choses à faire dans ses réseaux de décideurs et ses lobbies avant d’accéder à la Présidence ! Il découvrait devant ses interlocuteurs des problèmes qu’il n’avait jamais soupçonnés – et bien sûr, il avait la réponse !

La conclusion est simple : avant d’aller répéter des critiques du peuple déjà faites par Platon et Aristote, essayons d’abord de rouvrir l’espace politique, de laisser accéder aux responsabilités des gens qui n’appartiennent pas à « la caste ». 

Et pour ce faire, commençons par supprimer purement et simplement l’ENA (je dis bien supprimer!), ainsi que toutes les dispositions permettant à des fonctionnaires de bénéficier de va-et-vient protégés et fructueux entre la politique, l’administration et les affaires. 

Supprimons aussi le cumul des mandats. 

Enfin sanctionnons sévèrement les manquements à l’éthique et la corruption – non pas en emprisonnant ces escrocs à la santé si fragile qu’elle suscite immanquablement la compassion, mais en leur interdisant de manière durable l’accès aux fonctions électives. La privation des droits civiques doit devenir une peine clef et longue (pour être efficace).

Vous verrez que soudain le peuple sera moins bête, intéressé par la vie politique – et de nouveau démocrate.

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