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Crimée, Syrie, Irak... le dogme du maintien des frontières a tout prix est-il en train de s'effondrer ?
©Reuters

Morcellement

Crimée, Syrie, Irak... le dogme du maintien des frontières a tout prix est-il en train de s'effondrer ?

Alors que l'Irak est menacée par les djihadistes sunnites, le pays n'est pas le seul à être confronté à des problèmes liés aux frontières. Un morcellement de certains Etats qui s'accélère...

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Après la Crimée, les événements en Irak remettent à leur tour en cause des frontières figées depuis plusieurs décennies. Le dogme du maintien des frontières est-il actuellement mis à mal ? Pourrait-il disparaître complètement ? Pourquoi ?

 

Fréderic Encel : D'abord, nous avons une différence très fondamentale entre la Crimée, annexée à l'empire tsariste dès le XVIIIè siècle et majoritairement russophone, et l'Irak dont les frontières furent dessinées par la puissance mandataire britannique dans les années 1930. Ensuite, sur le fond, on assiste en effet à un morcellement et à une parcellisation des Etats ces dernières décennies, et le phénomène s'accélère. Deux raisons à cela : d'une part la chute de l'empire soviétique entre 1989 et 1991 a permis à de nombreux peuples de recouvrer leur souveraineté ou d'en acquérir une, d'autre part des forces indépendantistes centripètes jouent à plein dans plusieurs zones d'Afrique et du Moyen-Orient où les vieilles frontières coloniales, établies souvent au mépris des réalités ethno-religieuses, sont fortement contestées. C'est le cas de l'Irak, notamment avec cette alliance contrainte des Arabes et des Kurdes. Soit dit en passant, même en Europe occidentale certaines frontières pourraient bien et à court terme se voir remises en cause...     

 

Quelles seraient les conséquences de la fin de ce dogme ? En quoi était-il garant d'une certaine stabilité ?

Une frontière est une convention, en général fruit d'un rapport de force diplomatique et/ou militaire passé. Certes, des frontières étatiques solides et respectées constituent en principe une garantie de stabilité. Mais en principe seulement, car si ces limites sont représentées par les populations comme artificielles ou humiliantes, elles risquent de ne pas tenir longtemps. Concernant l'Irak, par exemple, on voit mal pourquoi les Kurdes - soumis et même martyrisés par la longue et cruelle première période de la dictature arabe de Saddam Hussein (1975-91) - devraient impérativement renoncer à un Etat kurde indépendant si tel est leur souhait. Or tel est leur souhait !

Quels sont aujourd'hui les pays les plus menacés à cet égard ? Des partitions sont-elles possibles dans certains d’entre eux, notamment en Libye, Syrie, Ukraine et désormais en Irak ? En quoi ces bouleversements représentent une menace pour la sécurité, aussi bien pour les pays concernés que pour leurs voisins, et même au-delà ?

 

Après les indépendances arabes et africaines des années 1950-60 avait été porté aux nues le principe de l'intangibilité des frontières ; l'Occident mais aussi les potentats locaux cherchaient à les conserver - fussent-elles perçues comme critiquables - afin d'éviter une remise en cause générale pouvant aboutir au chaos. La guerre froide avait accompagné et renforcé évidemment cette tendance. Mais l'indépendance de l'Erythrée face à l'Ethiopie, la partition de la Somalie en trois zones, et plus récemment l'indépendance du Sud-Soudan au détriment du Soudan (Khartoum) en 2011, ont déjà ébranlé le système. Surtout, le Printemps arabe a très récemment illustré la fragilisation (et peut-être annoncé l'effondrement) du dogme ; car dans plusieurs Etats arabes de puissants courants internes militent pour une partition, comme en Libye (Cyrénaïque contre Tripolitaine), au Yémen (sud contre nord), ou encore en Syrie au cas où Assad devrait quitter Damas et se replier en pays alaouite. Outre ces cas-là, la Centrafrique pourrait à terme se diviser en deux, et l'Ukraine devrait connaître après la Crimée d'autres sécessions à l'est. En Europe occidentale, l'Espagne, la Belgique et la Grande-Bretagne sont travaillées par des forces séparatistes tout à fait considérables. Par définition, à chaque création d'Etat, de nouvelles frontières apparaissent. En 1945, il existait moins de cinquante Etats souverains ; quatre fois plus aujourd'hui ! 

Est-il encore possible d'endiguer cette tendance ou est-elle irrésistible ? S'agira-t-il d'une des caractéristiques du XXIe siècle ? Si oui, comment faudra-t-il s'y adapter ?

ll s'agit selon moi d'une tendance lourde. La nécessité, ou le désir, de se sentir protégé en tant que collectif dans des frontières plus ou moins reconnues et dûment fixées ; voilà qui n'est vraiment pas nouveau et, au fond, pourquoi serait-ce illégitime ? Après, est-ce dangereux en soi ? Pas à mon sens, dans la mesure où la partition ou le dédoublement de ce qui existait auparavant se réalise dans la conciliation (ex : Tchécoslovaquie, 1994), ou du moins sans crispation identitaire violente. Le vrai problème se pose lorsque la viabilité d'un nouvel Etat est manifestement sujet à caution, et que guette la faillite au sens géopolitique de l'Etat failli. Cela dit, des mécanismes onusiens fonctionnent pour réguler cette réalité, comme on pu le voir au Kosovo. Il faudra de toute façon s'y faire car cette tendance scissipare semble devoir se poursuivre sinon s'accélérer, notamment en Irak et dans le monde arabe.

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