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ONU : L'enjeu n'est pas tant la reconnaissance d'un État palestinien que l'ouverture ou non de négociations avec Israël
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Guerre et paix

ONU : L'enjeu n'est pas tant la reconnaissance d'un État palestinien que l'ouverture ou non de négociations avec Israël

Alors que l'Autorité palestinienne a décidé de demander cette semaine sa reconnaissance en tant qu'Etat membre des Nations-Unies et que le Premier ministre israélien regrette que les Palestiniens ne privilégient pas les négociations directes avec l'Etat hébreu, quels sont les enjeux de la stratégie des Palestiniens ?

Alexandre Adler

Alexandre Adler

Alexandre Adler est historien et journaliste, spécialiste des relations internationales.

Il est l'auteur de Le monde est un enfant qui joue (Pluriel, 2011).

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Atlantico : Quels vont être, selon vous, les enjeux de la réunion de l'ONU cette semaine ?

Alexandre Adler : L’enjeu c’est évidemment la reconnaissance internationale de l’Etat palestinien, mais c’est aussi de voir si les Palestiniens parviennent à négocier ce tournant sans mettre en difficulté Obama, et sans rompre avec la partie de la communauté internationale, qui souhaite essentiellement que cette première reconnaissance soit suivie d’une négociation avec Israël. Aujourd’hui la charge de la preuve incombe aux Israéliens, qui ont donné le sentiment, avec Netanyahou, qu’ils essayaient par tous les moyens de créer une situation dilatoire, et d’une certaine manière pour le dire avec une métaphore tennistique « ils jouaient sur la double faute de l’adversaire ». Et si demain l’autorité palestinienne donne de nouveau le sentiment qu’elle cherche un succès de propagande, qui lui est de toute façon assurée dans le Tiers-monde, sans pour autant trouver une solution véritable dans l’affrontement avec Israël, à ce moment-là les choses seront plus équilibrées. Et je pense qu’aujourd’hui un homme comme Salam Fayyad, le premier ministre, et même Mahmoud Abbas, savent qu’ils jouent très gros et que leur crédibilité est ici en jeu, non pas tellement sur le plan international où elle est acquise, mais sur le plan des résultats, à l’intérieur même de la Palestine.

 

Quel va être le rôle des Etats-Unis, un rôle central ?

Non, les Etats-Unis ne sont pas des arbitres. Ils voudraient bien sûr que la négociation reparte. C’était déjà l’ambition de Georges Bush à la fin de son mandat, cela a été celle d’Obama depuis le débutdu sien, et ils espèrent peut-être que dans la situation de tension, mais en même temps d’espoir, créée par la révolution arabe, ils pourront asseoir Israéliens et Palestiniens autour d’une table et commencer à débloquer la situation. On sait très bien que certains éléments seront plus durs à résoudre, mais déjà Bush avait fait admettre le principe qu’on actait les accords lorsqu’ils étaient en vue, c’est-à-dire qu’on n’arrivait pas comme Arafat à des accords partiels qui ne débouchaient sur rien, parce qu’il y avait toujours des éléments de blocage. Cette fois-ci non, donc on pourrait déjà acter ce qui est possible en matière d’échange de territoire, tout en réservant pour un peu plus tard la question, délicate entre toutes, du retour des réfugiés, et celle, pratiquement impossible à résoudre d’un seul coup, du statut final de Jérusalem.

 

Comment expliquer que les Palestiniens eux-mêmes soient dans un certain embarras et hésitent ?

L’autorité palestinienne dirigée par le Fatah joue gros. Après avoir été battue lors des élections libres que Bush avait imposées dans les territoires palestiniens par un Hamas qui avait à l’époque le vent en poupe, aujourd’hui les résultats du travail accompli, notamment par Fayyad, font espérer à l’autorité palestinienne que des élections libres lui redonneraient cette fois ci un mandat, une majorité. Quand bien même le Hamas ne disparaitrait pas de la carte, il n’a plus la même audience. Et en même temps si l’autorité palestinienne donne le sentiment de vaciller, de mollir, mais à l’inverse aussi de ne pas apporter de solution concrète, il peut y avoir une désaffection dans l’électorat et l’opinion palestinienne, et à ce moment-là la porte est ouverte à la fois à une réaffirmation du Hamas et aussi à une dispersion, parce qu’Al Fatah aujourd’hui, et ceci est vrai depuis l’intifada des mosquées, est devenue une coalition, et non pas un parti centralisé.  Nous avons dans ce mouvement aussi bien des pragmatiques, qui souhaitent finir par trouver un accord avec Israël, que des gens autour de Barghouti, qui est encore incarcéré, et dans le fond ne se distinguent pas fortement du Hamas. Donc la cohésion de l’autorité palestinienne, la cohésion d’Al Fatah, la cohésion du mouvement palestinien, la crédibilité de l’état palestinien, se jouent en ce moment, même s’il est incontestable que la sage gestion de Fayyad et la diplomatie finalement moins maladroite que ce que l’on disait de Mahmoud Abbas, ont donné aujourd’hui des chances aux Palestiniens qu’ils n’avaient plus.

 

La France n’a toujours pas pris de position officielle. Comment l’expliquer ?

La France ne souhaite pas évidemment que cette reconnaissance de l’état palestinien, à laquelle elle est attachée et d’accord sur le principe, se termine par une déroute de propagande des Israéliens, qui ne feraient que durcir les choses en Israël. Elle voudrait une victoire pour les Palestiniens qui ne soit pas une défaite pour les Israéliens. C’est une formule difficile, mais la France y est attachée, avec la Grande-Bretagne, et sur la base de la victoire acquise en Libye, elle espère bien parvenir à une formule de compromis, comme par exemple Netanyahu, qui a accepté de se rendre à New York, et Abbas, qui a accepté de repousser de trois jours le vote, il y a moyen de s’entendre sur un premier préalable.

Certaines questions devraient être résolues tout de suite, par exemple le recours par les  Palestiniens, s’ils sont un Etat reconnu, au Tribunal pénal international ; il suffirait que les Palestiniens demandent des sanctions contre tel ou tel responsable israélien, et c’est le blocage assuré. Les Palestiniens semblent pour l’instant prêts à renoncer à cette faculté donnée à tout membre de l’ONU. Autre question sérieuse, moins évidente mais aussi d’application immédiate, c’est la possibilité pour les Israéliens et les Palestiniens de se mettre d’accord sur un statut proche de celui du Vatican, jusqu’à l’ouverture de négociations. Pour cela les Israéliens doivent donner une date et accepter l’ouverture, et les Palestiniens présenter ce statut d’appartenance un peu réduite à l’ONU comme une première étape, et ne pas décevoir leurs partisans. C’est donc évidemment un chemin qui, dans le détail, apparait comme semé d’embûches et de difficultés.

Mais il n’est pas impossible, parce que, pour l’instant en tout cas, la révolution arabe, l’effondrement du régime syrien, les remises en cause en Iran même du soutien inconditionnel à Bachar Al Assad, sont en train de créer une fenêtre d’opportunité exceptionnelle. En outre les Frères musulmans en Egypte jouent une partie très serrée, et ils ont un accord tacite avec les militaires pour ne pas créer de difficultés. Et devant l’effacement de l’Iran, les Frères musulmans égyptiens ont repris leur position tutélaire traditionnelle de parrain du Hamas. Donc sous l’influence de la confrérie du Caire, le Hamas est prêt, tout en dénonçant bien sûr les renoncements et gardant son identité idéologique, à jouer finalement un rôle constructif ? C’est ce que j’appelle la « likoudisation » du Hamas, un parti d’opposition qui ne paralyse pas la majorité si celle-ci veut trouver une solution pragmatique. Après on pourra toujours la dénoncer, mais dans un premier temps on va la laisser se dérouler, elle est en tout cas le souhait de la direction de la confrérie des Frères musulmans, dont l’autorité se renforce de jour en jour.

 

Quelles seraient les conséquences si la proposition venait à être acceptée par l’ONU ?

De toute façon elle sera acceptée. Mais la différence entre un vote à 120 et un vote à 170 sur 180, c’est que si 170 pays votent pour cette reconnaissance, elle pourrait s’accompagner (car dans ce vote il y aura la France, l’Angleterre), de l’ouverture immédiate de négociations, c’est-à-dire qu’on ménage un tant soit peu la sensibilité israélienne. Donc l’enjeu est considérable. Je le répète, la reconnaissance de l’Etat palestinien par la communauté internationale ne fait aucun doute, et de la qualité de cette reconnaissance dépend la suite, c’est-à-dire non pas le blocage, avec une défaite de propagande d’Israël qui est de toute façon consommée, mais peut-être l’ouverture d’une vraie négociation. Personnellement je ne suis pas très optimiste, mais en tout cas cette possibilité existe, et il est évident que la diplomatie française, appuyée par les Anglais, va essayer de faciliter les choses, c’est ce que les Américains souhaitent. Mais Obama, en période de préparation à l’élection présidentielle, ne peut pas non plus se permettre un affrontement direct avec Israël, où la communauté juive américaine, qui s’interroge, serait à un moment ou un autre nécessairement solidaire de l’état hébreu.

 

Donc tout de même enjeu électoral important pour Obama ?

Oui, pour Obama, qui n’a cessé de multiplier maladresses et incohérences relatives sur ce dossier, et qui continue de mal gérer cette affaire. Ce n’est pas bon. Déjà que la situation économique rend sa réélection plus difficile que prévue, si de surcroît il s’aliène l’électorat juif au lancement de sa campagne présidentielle, c’est encore moins bon. Mais évidemment ni Obama ni la communauté internationale ne maitrise un calendrier imposé par la réalité des choses, le blocage israélien et la révolution arabe.

 

Et pourquoi une nouvelle fois l’Europe n’arrive-t-elle pas à parler d’une même voix ?

Parce que l’Allemagne, pour des raisons de fond que je comprends, n’a pas l’intention de voter pour l’instauration immédiate d’un Etat palestinien, c’est-à-dire d’humilier un Etat israélien avec qui ses relations sont excellentes, et parce que de ce fait, sans qu’il y ait de vraies divergences, elle entrainera la Hollande, la Pologne, dans un refus de reconnaissance. Mais en même temps les Français et les Anglais ne sont pas si loin des Allemands : il n’y a pas de véritable division de l’Europe. 

 

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